I:2

Préparation à la lecture

(1) "Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l’île de Bora-bora, située par 16 degrés de latitude australe, et 154 degrés de longitude ouest."

Bora-bora fait partie de la Polynésie française, dont l'île principale est Tahiti. Comme vous pouvez voir sur la carte ci-dessous, la Polynésie française se trouve à mi-chemin entre l'Amérique du sud et l'Australie.

(Source: Webcrawler Maps)

Voici Bora-bora elle-même. Comme vous voyez, c'est au centre d'un atol.

(Source: http://polynesiefr.ifrance.com/polynesiefr/images/bora_vue.jpg)

(2) "Toute petite, elle avait été embarquée par sa mère sur une longue pirogue voilée qui faisait route pour Tahiti."

Voici une pirogue voilée. Vous voyez que c'est une sorte de bateau sabilisé.

(Source: http://www.carnetsdevoyage.com/borabora.html)

(3) "Elle n’avait conservé de son île perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la surplombe."

Voici le morne de Bora-bora, qui, en effet, surplombe la petite île.

(Source: http://images.viewimages.com/wm/TS015953.jpg)

4) "Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion bizarre, dessinée dans les albums de Loti."

L'auteur faisait des dessins des endroits exotiques qu'il visitait pendant ses voyages à travers le monde comme jeune officier de marine. Il les envoyait à sa soeur en France, qui les envoyait aux grands journaux illustrés de Paris, L'univers illustré, L'Illustration, et Le monde illustré, qui les publiaient. Ainsi Loti a commencé sa carrière artistique comme dessinateur. Voici le dessin qu'il a fait dans son album de Bora bora.

(Source: Yves la Prairie, Le vrai visage de Pierre Loti)

Lecture

Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'île de Bora-bora, située par 16 degrés de latitude australe, et 154 degrés de longitude ouest. (1)

      Au moment où commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa quatorzième année.

      C'était une très singulière petite fille, dont le charme pénétrant et sauvage s'exerçait en dehors de toutes les règles conventionnelles de beauté qu'ont admises les peuples d'Europe. [1]

     Toute petite, elle avait été embarquée par sa mère sur une longue pirogue voilée qui faisait route pour Tahiti. (2) Elle n'avait conservé de son île perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la surplombe. (3) La silhouette de ce géant de basalte, planté comme une borne monstrueuse au milieu du Pacifique, était restée dans sa tête, seule image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion bizarre, dessinée dans les albums de Loti (4); ce fait fortuit fut la cause première de son grand amour pour lui. [2]

Observation

[1] "C’était une très singulière petite fille, dont le charme pénétrant et sauvage s'exerçait en dehors de toutes les règles conventionnelles de beauté qu'ont admises les peuples d’Europe."

Notez que, dès le commencement de l'histoire, le narrateur nous dit qu'il trouve Rarahu belle, malgré le fait qu'elle ne ressemble pas à l'idée conventionelle de la beauté. Dès le commencement, nous voyons que dans ce texte on ne se préoccupe pas des conventions de la société. L'auteur est capable de reconnaître et d'estimer des valeurs non conventionelles.

[2] "La silhouette de ce géant de basalte, planté comme une borne monstrueuse au milieu du Pacifique, était restée dans sa tête, seule image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion bizarre, dessinée dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause première de son grand amour pour lui."

Notez dès le commencement de ce texte l'importance de l'enfance pour les personnages, et la fonction de l'art en la leur rappelant.

 

I:3

Préparation à la lecture

(1) "La mère de Rarahu l'avait amenée à Tahiti, la grande île, l'île de la reine, pour l'offrir à une très vieille femme du district d'Apiré"

Cette carte de la Polynésie française vous permet de voir le trajet de Rarahu de Bora bora à Tahiti. Les deux îles se trouvent dans l'archipel à l'ouest (gauche, sur la carte) qui s'appelle Les Iles de la Société.

(Source: http://www.lonelyplanet.fr/destinations/dest/polynesie/polynesie.html#map)

L'île de Tahiti se divisait autrefois en districts. Celui d'Apiré, Pare sur la carte ci-dessous, se trouvait sur la côte nord-oeust de l'île.

(Source: http://coombs.anu.edu.au/~cookproj/media/tahitijpg.html)

Lecture

     La mère de Rarahu l'avait amenée à Tahiti, la grande île, l'île de la reine, pour l'offrir à une très vieille femme du district d'Apiré (1) qui était sa parente éloignée. Elle obéissait ainsi à un usage ancien de la race maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprès de leur vraie mère. Les mères adoptives, les pères adoptifs (faa amu) sont là-bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet échange traditionnel des enfants est l'une des originalités des moeurs polynésiennes. [1]

Observation

[1] "Elle obéissait ainsi à un usage ancien de la race maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprès de leur vraie mère. . . . Cet échange traditionnel des enfants est l'une des originalités des moeurs polynésiennes."

Le célèbre anthropologue Claude Lévi-Strauss a démontré que de telles échanges sont à la base de la cohésion sociale dans beaucoup de sociétés dites "primitives."


I:5

Préparation à la lecture

(1) Le portrait que Gauguin ferait, plus tard, de sa jeune amie tahitienne Tehamana ressemble beaucoup à celui que l'auteur donne ici de Rarahu.

E473   Merahi metua no Tehamana: Les ancêtres de Tehamana   (Art Institute of Chicago)



(Source: http://www.artic.edu/aic/collections/eurptg/30pc_gauguin.html)

(2) "Une même teinte fauve tirant sur le rouge-brique, celle des terres cuites claires de la vieille Etrurie, était répandue sur tout son corps, depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds."

Voici un exemple des "terres cuites claires de la vieille Etrurie", avec cette amphore.



(Source: http://www.bowdoin.edu/dept/clas/arch102/orientalizing/italocorinth.amphora.html)

Vous verrez que l'auteur compare les Tahitiens à des peuples et des objets de l'Antiquité classique à travers ce roman. Pour lui, c'était une stratégie pour hausser le prestige des Tahitiens.

(3) "Sur la lèvre inférieure, trois petites raies bleues transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises."

Les Marquises sont un autre archipel de la Polynésie française. Voyez la carte dans la Préparation à la Lecture I:3.

(4) "Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, simulant des bracelets ; sur la lèvre inférieure, trois petites raies bleues transversales, imperceptibles . . ; et, sur le front, un tatouage plus pâle, dessinant un diadème."

Le tatouage était créé à Tahiti, où c'était vraiment une forme d'art, comme vous voyez avec ce jeune Tahitien. Il ressemble, dans sa complexité et sa beauté, à l'art sur l'amphore antique ci-dessus.

(Source: http://myweb.respublica.fr/alyzee/tatoue.htm)

Lecture

     Rarahu était une petite créature qui ne ressemblait à aucune autre, bien qu'elle fût un type accompli de cette race maorie qui peuple les archipels polynésiens et passe pour une des plus belles du monde ; race distincte et mystérieuse, dont la provenance est inconnue.

     Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique, d'une douceur câline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse ; ses cils étaient si longs, si noirs qu'on les eût pris pour des plumes peintes. (1) Son nez était court et fin, comme celui de certaines figures arabes ; sa bouche, un peu plus épaisse, un peu plus fendue que le type classique, avait des coins profonds, d'un contour délicieux. En riant, elle découvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de l'émail blanc, dents que les années n'avaient pas eu le temps de beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries légères de l'enfance. Ses cheveux, parfumés au sandal, étaient longs, droits, un peu rudes ; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes épaules nues. Une même teinte fauve tirant sur le rouge-brique, celle des terres cuites claires de la vieille Etrurie, était répandue sur tout son corps, depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds. (2)

     Rarahu était de petite taille, admirablement prise, admirablement proportionnée ; sa poitrine était pure et polie, ses bras avaient une perfection antique. [1]

     Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, simulant des bracelets ; sur la lèvre inférieure, trois petites raies bleues transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises (3); et, sur le front, un tatouage plus pâle, dessinant un diadème. (4) [....]

Observation

[1] "ses bras avaient une perfection antique."

Avec cette comparaison et celle aux terres cuites de la vieille Etrurie dans le paragraphe précédent l'auteur attribue à Rarahu la distinction que la société européenne de son époque accordait à l'Antiquité classique de Grèce et de Rome, mais pas aux Tahitiens "primitifs" d'une couleur différente..

 

I:8

Préparation à la lecture

(1) "Ses occupations étaient fort simples : la rêverie, le bain, le bain surtout ; le chant et les promenades sous bois, en compagnie de Tiahoui, son inséparable petite amie."

Gauguin a peint des tableaux de ces activités, la rêverie, le bain, et les promenades sous bois en companie d'une amie.

E537  Te rerioa; Le rêve

(Source: http://a236.g.akamai.net/f/236/1117/72h/images.art.com/art/SHW_/large/1063.jpg)

E554  Les Bagneuses

(Source: http://www.nga.gov/image/a00006/a0000639.jpg)

E474  Pastorales tahitiennes

(Source: http://www.hermitagemuseum.org/tmplobs/XFU$YH4$DV_23JUQMU6.jpg)

(2) " elles sautaient et s'ébattaient comme deux poissons-volants"

E467  Fatata te miti; Près de la mer

(Source: http://www.nga.gov/image/a00006/a000063b.jpg)

Lecture

     Rarahu n'avait guère quitté depuis sa petite enfance, la case de sa vieille mère adoptive, qui habitait dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau de Fataoua.

     Ses occupations étaient fort simples : la rêverie, le bain, le bain surtout ; le chant et les promenades sous bois, en compagnie de Tiahoui, son inséparable petite amie. (1)  Rarahu et Tiahoui étaient deux insouciantes et rieuses petites créatures qui vivaient presque entièrement dans l'eau de leur ruisseau, où elles sautaient et s'ébattaient comme deux poissons-volants. (2)

 

I:9

Préparation à la lecture

(1) "les frères Picpus, lesquels ont fait, en caractères latins, un vocabulaire des mots polynésiens."

Les pères Picpus sont débarqués à Tahiti aux années 1835 pour évangéliser les Tahitiens. Pour mieux le faire, ils ont fait un vocabulaire de la langue tahitienne.

Voici un passage de la Bible, Jean 3:16, en tahitien.

I aroha mai te Atua i to te ao, e ua tae roa i te horoa mai i ta’na Tamaiti fanau tahi, ia ore ia pohe te faaroo ia ‘na ra, ia roaa ra te ora mure ore.

(Source: http://www.pinette.net/chris/bible/tahitian.html)

Lecture

     Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans érudition ; elle savait lire dans sa Bible tahitienne, et écrire, avec une grosse écriture très ferme, les mots doux de la langue maorie ; elle était même très forte sur l'orthographe conventionnelle fixée par les frères Picpus, lesquels ont fait, en caractères latins, un vocabulaire des mots polynésiens. (1)

     Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins cultivées assurément que cette enfant sauvage. Mais il avait fallu que cette instruction, prise à l'école des missionnaires de Papeete, lui eût peu coûté à acquérir, car elle était fort paresseuse.


I:40

Préparation à la lecture

(1) "il y avait à Apiré, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur appelé "himéné", lequel fonctionnait régulièrement sous la conduite d'un chef, et se faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes."

Pour entendre un himéné, cliquez ici.

Pour toute une sélection de musique chantée par un himéné tahitien, cliquez ici.

Lecture

     On était charmé quand Rarahu chantait...

     Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraîches et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent produire de semblables.

     Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus élevées de la gamme, très compliquées toujours et admirablement justes... [1]

     Il y avait à Apiré, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur appelé "himéné", lequel fonctionnait régulièrement sous la conduite d'un chef, et se faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes. (1)  Rarahu en était un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix pure ; le choeur qui l'accompagnait était rauque et sombre ; les hommes surtout y mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de rugissements qui marquaient les dominantes et semblaient plutôt les sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine. L'ensemble avait une précision à dépiter les choristes du conservatoire, et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent décrire...

Observations

[1] "Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus élevées de la gamme, très compliquées toujours et admirablement justes..."

Notez que Rarahu, elle aussi, a un côté artistique et créateur.

 

I:10

Préparation à la lecture

(1) "On trouvait un large bassin naturel, creusé dans le roc vif. Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se précipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise fraîcheur."

Aujourd'hui ce lieu s'appelle Le Bain Loti. En 1933, on y a érigé une statue de Loti pour commémorer sa rencontre là avec Rarahu. Les Tahitiens y viennent toujours nager, plonger, et se reposer à l'ombre des arbres, comme à l'époque de l'histoire.

(Source: Archives personnelles)

(2) " Elles allaient à l'eau vêtues de leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes mouillées sur leur corps, comme autrefois les naïades."

E493  Nave nave moe; Joie de se reposer

(Source: http://www.hermitagemuseum.org/tmplobs/BEBJDGOWNTNZ_236Y_236.jpg)

Notez, encore une fois, la comparaison des Tahitiens (ou, ici, les Tahitiennes) à l'Antiquité classique, ici aux naïades, des nymphes marines.

(3) "Un navire qui venait d'Europe, l'avait un jour prise à mille lieues de là, dans une île avoisinant la Calédonie"

La Nouvelle Calédonie fait partie de la Mélanésie, une des trois régions de la Pacifique. La voici.

(Source: maps. excite.com)

Lecture

     En tournant à droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis une demi-heure le chemin d'Apiré, on trouvait un large bassin naturel, creusé dans le roc vif. Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se précipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise fraîcheur. (1)

     Là, tout le jour, il y avait société nombreuse ; sur l'herbe, on trouvait étendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes journées tropicales à causer, chanter, dormir, ou bien encore à nager et à plonger, comme des dorades agiles. Elles allaient à l'eau vêtues de leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes mouillées sur leur corps, comme autrefois les naïades. (2)

     Là, venaient souvent chercher fortune les marins de passage ; là trônait Tétouara la négresse ; là se faisait à l'ombre une grande consommation d'oranges et de goyaves. Tétouara appartenait à la race des Kanaques noirs de la Mélanésie. Un navire qui venait d'Europe, l'avait un jour prise à mille lieues de là, dans une île avoisinant la Calédonie (3), et l'avait déposée à Papeete, où elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait égarée parmi des misses anglaises.

     Tétouara avec une inépuisable belle humeur, une gaieté [....], une impudeur absolue entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement. Cette propriété de sa personne la rendait précieuse à ses nonchalantes compagnes ; elle était une des notabilités du ruisseau de Fataoua...

 

I:11

Préparation à la lecture

(1) "Les jeunes femmes tahitiennes habituées du ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur, étaient couchées tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans l'eau claire et fraîche."

E492  Mahana no atua; Jour de Dieu  (Art Institute of Chicago)

(Source: http://sunsite.auc.dk/cgfa/gauguin/gauguin12.jpg)

Le ruisseau de Fataoua se trouve dans le district d'Apiré.

(2) "Elles étaient coiffées de couronnes de feuillage, qui garantissaient leur tête contre l'ardeur du soleil"

Voici des Tahitiens coiffés de telles couronnes de feuillage.

(Source: http://polynesiefr.ifrance.com/polynesiefr/index2.htm)

(Source: http://www.gototahiti.com/Gallery/DISPLAY.asp?Photo=ppl19&Category=People)

(3) "leurs reins étaient serrés dans des pareos (pagnes) bleu foncé à grandes raies jaunes"

Voici des femmes portant des pareos.

E427  Ia orana Maria; Je vous salue Marie  (New York: Metropolitan Museum of Art)

(Source: http://fpx.metmuseum.org/fif=collections/ep/ep51.112.2.X.fpx&obj=iip,1.0&wid=300&hei=388&rgn=0,0,1,1&lng=en_US&cvt=jpeg)

Et en voici un homme.

(Source: http://store.yahoo.com/islandtrend/tahitianpareos.html)

Pour apprendre comment mettre un pareo, cliquez ici.

Lecture

     Ce fut vers midi, un jour calme et brûlant, que pour la première fois de ma vie j'aperçus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes habituées du ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur, étaient couchées tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans l'eau claire et fraîche. (1) L'ombre de l'épaisse verdure descendait sur nous, verticale et immobile ; de larges papillons d'un noir de velours, marqués de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent été trop lourdes pour les enlever ; l'air était chargé de senteurs énervantes et inconnues ; tout doucement je m'abandonnais à cette molle existence, je me laissais aller aux charmes de l'Océanie...

     Au fond du tableau [1], tout à coup des broussailles de mimosas et de goyaviers s'ouvrirent, on entendit un léger bruit de feuilles qui se froissent, et deux petites filles parurent, examinant la situation avec des mines de souris qui sortent de leurs trous.

     Elles étaient coiffées de couronnes de feuillage, qui garantissaient leur tête contre l'ardeur du soleil (2); leurs reins étaient serrés dans des pareos (pagnes) bleu foncé à grandes raies jaunes (3); leurs torses fauves étaient sveltes et nus ; leurs cheveux noirs, longs et dénoués... Point d'Européens, point d'étrangers, rien d'inquiétant en vue... Les deux petites, rassurées, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit à s'épivarder bruyamment autour d'elles...

     La plus jolie des deux était Rarahu ; l'autre, Tiahoui, son amie et sa confidente...

     Alors Tétouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine sur laquelle brillait un galon d'or, l'éleva au-dessus des herbes dans lesquelles j'étais enfoui, et la leur montra avec une intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un épouvantail.

     Les deux petites créatures, comme deux moineaux auxquels on montre un babouin, se sauvèrent terrifiées, et ce fut là notre présentation, notre première entrevue...

Observation

[1] "Au fond du tableau"

Notez que l'auteur, lui-même artiste, présente ses scènes comme une série de tableaux, préfigurant ceux de Gauguin. On comprend pourquoi Vincent Van Gogh, ayant lu ce texte, aurait écrit à sa soeur en 1888: "Je puis très bien me figurer qu'un peintre d'aujourd'hui fasse quelque chose comme ce que l'on trouve dépeint dans le livre de Pierre Loti où la nature d'Otahiti est décrite" (avril 1888).

 

I:14

Préparation à la lecture

(1) "elle piquait au-dessus de l'oreille (à l'endroit où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus"

Voici un hibiscus. Les Tahitiennes les mettent toujours au-dessus de l'oreille.

(Source: http://polynesiefr.ifrance.com/polynesiefr/index2.htm)

Dans ce tableau de Gauguin vous voyez deux Tahitiennes avec une fleur au-dessus de l'oreille. Celle à droit en a même une rouge, peut-être un hibiscus.

E425  Deux femmes sur la plage

(Source: http://sunsite.auc.dk/cgfa/gauguin/gauguin28.jpg)

Lecture

     Rarahu possédait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose, qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son pareo bleu et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants, à Papeete.  Ces jours-là ses cheveux étaient séparés en deux longues nattes noires très épaisses ; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (à l'endroit où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus, dont le rouge ardent donnait une pâleur transparente à sa joue cuivrée. (1)

     Elle restait peu de temps à Papeete après le service religieux, évitant la société des jeunes femmes, les échoppes des Chinois marchands de thé, de gâteau et de bière. Elle était très sage, et, en donnant la main à Tiahoui, elle rentrait à Apiré pour se déshabiller.

     Un petit sourire contenu, une petite moue discrète, étaient les seuls signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete...

 

I:13

Préparation à la lecture

(1) "C'était sous la veranda royale, que m'était faite cette question. . . . "

Le palais de la reine Pomaré IV n'existe plus. Voici un dessin que l'auteur en a fait lors de l'époque de cette histoire, et qui a été publié dans Le monde illustré du 28 octobre, 1880. Vous pouvez voir la veranda.

(Source: C. Wesley Bird, Pierre Loti: Correspondant et dessinateur)

En 1990 on a fait constuire la nouvelle mairie de Papeete dans le même style.

(Source: Archives personnelles)

Voici un dessin que Loti a fait de la reine Pomaré IV sous la veranda de son palais, publié dans Le monde illustré du 15 décembre, 1877.

(Source: C. Wesley Bird, Pierre Loti: Correspondant et dessinateur)

(2) "Les nuages amoncelés formaient avec la montagne un fond terriblement sombre et lourd ; tout en haut de ce tableau fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne de Fataoua."

Voici la montagne vue par Gauguin, sans nuages. Notez encore une fois que l'auteur parle d'un "tableau."

E483  Montagnes tahitiennes

(Source: http://www.artsmia.org/mia/e_images//00/mia_83e.jpg)

Lecture

     --Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, de sa grosse voix rauque, Loti, pourquoi n'épouserais-tu pas la petite Rarahu du district d'Apiré ? ... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te poserait davantage dans le pays... "

     C'était sous la veranda royale, que m'était faite cette question. (1)  J'étais allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait de me servir mon amie Téria ; en face de moi était étendue ma bizarre partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'écarté une passion extrême ; elle était vêtue d'un peignoir jaune à grandes fleurs noires, et fumait une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin marquaient nos points, battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant curieusement sur nos épaules.

     Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tièdes, parfumées, qu'amènent là-bas les orages d'été ; les grandes palmes des cocotiers se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la montagne un fond terriblement sombre et lourd ; tout en haut de ce tableau fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne de Fataoua. (2)  Dans l'air étaient suspendues des émanations d'orage qui troublaient les sens et l'imagination...

     "Epouser la petite Rarahu du district d'Apiré." Cette proposition me prenait au dépourvu, et me donnait beaucoup à réfléchir...

     Il allait sans dire que la reine, qui était une personne très intelligente et sensée, ne me proposait point un de ces mariages suivant les lois européennes qui enchaînent pour la vie. Elle était pleine d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle s'efforçât souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux principes chrétiens.

     C'était donc simplement un mariage tahitien qui m'était offert. Je n'avais pas de motif bien sérieux pour résister à ce désir de la reine, et la petite Rarahu du district d'Apiré était bien charmante...

     Néanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alléguai ma jeunesse.

     J'étais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du Rendeer qui aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est une chose fort coûteuse, même en Océanie... Et puis, et surtout, il y avait l'éventualité d'un prochain départ, et, laisser Rarahu dans les larmes, en eût été une conséquence inévitable, et assurément fort cruelle.

     Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait convaincue.

     Après un moment de silence, elle me proposa Faïmana sa suivante, que cette fois je refusai tout net.

     Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement ses yeux se tournèrent vers Ariitéa la princesse :

     --Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être aurais-tu accepté avec plus d'empressement, mon petit Loti ? ...

     La vieille femme révélait par ces mots qu'elle avait deviné le troisième et assurément le plus sérieux des secrets de mon coeur.

     Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se répandit sur ses joues ambrées ; je sentis moi-même que le sang me montait tumultueusement au visage et le tonnerre se mit à rouler dans les profondeurs de la montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue d'un mélodrame...

     Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. Elle avait mis à profit le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois té tâné (l'homme), c'est-à-dire le roi...

     Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le jeu d'écarté, était extraordinairement tricheuse, elle trichait même aux soirées officielles, dans les parties intéressées qu'elle jouait avec les amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner n'étaient certes pour rien dans le plaisir qu'elle éprouvait à rendre capots ses partenaires...

 

I:15

Lecture

     ... Nous avions déjà passé bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les goyaviers, quand Pomaré me fit l'étrange proposition d'un mariage.

     Et Pomaré, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela fort bien.

     Bien longtemps j'avais hésité. J'avais résisté de toutes mes forces, et cette situation singulière s'était prolongée, au delà de toute vraisemblance, plusieurs jours durant : quand nous nous étendions sur l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un près de l'autre, à peu près comme deux frères.

     C'était une bien enfantine comédie que nous jouions là tous deux, et personne assurément ne l'eût soupçonnée. Le sentiment "qui fit hésiter Faust au seuil de Marguerite" éprouvé pour une fille de Tahiti, m'eût peut-être fait sourire moi-même, avec quelques années de plus [1]; il eût bien amusé l'état-major du "Rendeer", en tout cas, et m'eût comblé de ridicule aux yeux de Tétouara...

     Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de désoler d'abord, avaient sur ces questions des idées tout à fait particulières qui en Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tardé à m'en apercevoir.

     Ils s'étaient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une enfant, et n'a pas été créée pour vivre seule... Elle n'allait pas se prostituer à Papeete, et c'était là tout ce qu'ils avaient exigé de sa sagesse. Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu'un autre, Loti très jeune comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer,... et, après réflexion, les deux vieillards avaient trouvé que c'était bien... [2] [. . . .]

     Si bien que, quand la reine me proposa d'épouser la petite Rarahu du district d'Apiré, le mariage tahitien ne pouvait plus être entre nous deux qu'une formalité...

Observations

[1] "Le sentiment 'qui fit hésiter Faust au seuil de Marguerite'"

Dans le Faust de Johann Goethe, le protagoniste, Faust, hésite un moment avant d'entrer dans la maison de Marguerite, une jeune fille avec qui il va faire l'amour.

[2] L'attitude des parents adoptifs de Rarahu illustre qu'à Tahiti l'enfance n'était pas prolongée aussi longtemps que dans notre société.

 

I:21

Préparation à la lecture

(1) "En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, une grande confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes en robe de fête, et couronnées de fleurs, organisaient une immense upa-upa. Elles se préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam"

Voici le dessin que Loti a fait d'un banquet dans les jardins de la reine Pomaré IV, publié, lui aussi, dans Le monde illustré du 15 décembre, 1877.

(Source: C. Wesley Bird, Pierre Loti: Correspondant et dessinateur)

Loti parlera plus tard de la upa-upa.

Lecture

     ... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux jeunes femmes de Papeete, était un soir de grande fête.

     La reine donnait un bal à l'état-major d'une frégate, qui par hasard passait...

     Dans le salon tout ouvert, étaient déjà rangés les fonctionnaires européens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en habits de gala.

     En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, une grande confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes en robe de fête, et couronnées de fleurs, organisaient une immense upa-upa. Elles se préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam, (1) tandis que, chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de satin.

     Et les officiers qui avaient déjà des amies au dedans et au dehors, dans ces deux mondes de femmes, allaient de l'un à l'autre sans détours, avec le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...

     La curiosité, la jalousie surtout, avaient poussé Rarahu à cette escapade, depuis longtemps préméditée. La jalousie, passion peu commune en Océanie, avait sourdement miné son petit coeur sauvage.

     Quand elle s'endormait seule au milieu de ses bois, couchée en même temps que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce que pouvaient bien être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait avec Faïmana ou Téria suivantes de la reine... Et puis il y avait cette princesse Ariitéa, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait deviné une rivale...

     --Ia ora na, Loti ! (Je te salue, Loti), dit tout à coup derrière moi une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop fraîche pour être mêlée au tumulte de cette fête.

     Et je répondis, étonné :

      --Ia ora na, Rarahu ! (Je te salue, Rarahu).

     C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et donnant la main à Tiahoui. C'était bien elles deux, qui semblaient intimidées de se trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi-souriantes, demi-pincées, et il était aisé de voir que l'orage était dans l'air.

     --Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti ? Ici ne nous connais-tu pas ? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillées et jolies ?

     Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les autres, au contraire, et sans cette conviction, probablement, elles n'eussent point tenté l'aventure.

     --Allons plus près, dit Rarahu ; je veux voir là ce qu'elles font dans la maison de la reine.

     Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchâmes des fenêtres ouvertes, pour regarder ensemble cette chose singulière à plus d'un titre : une réception chez la reine Pomaré.

     --Loti, demanda d'abord Tiahoui, celles-ci, que font-elles ? ... Elle montrait de la main un groupe de femmes légèrement bistrées, et parées de longues tuniques éclatantes, qui étaient assises avec des officiers autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pièces d'or et de nombreux petits carrés de carton peint, qu'elles faisaient glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs conservaient leur impassible expression de câlinerie et de nonchalance exotique.

     Tiahoui ignorait absolument les secrets du poker et du baccara ; elle ne saisit que d'une manière imparfaite les explications que je pus lui en donner.

     Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans l'atmosphère chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en extase... Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille ; la surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. [1] Le tam-tam aussi s'était tu, et derrière nous les groupes se serraient sans bruit ; on n'entendait plus que le frôlement des étoffes légères, le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer de leurs ailes la flamme des bougies, et le bruissement lointain du Pacifique...

     Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un commandant anglais, et s'apprêtant à valser.

     --Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu.

     --Très belle, Rarahu, répondis-je...

     --Et tu vas aller à cette fête ; et ton tour viendra de danser aussi avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute seule avec Tiahoui, tristement se coucher à Apiré ! ...

     "En vérité non, Loti, tu n'iras pas, dit-elle, en s'exaltant tout à coup. Je suis venue pour te chercher ! ...

     --Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien sous mes doigts ; tu m'écouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappé ton oreille. Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et demain nous serons ensemble...

     --Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, répéta-t-elle encore de sa voix d'enfant que la fureur faisait trembler...

     Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucée, elle arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et déchira du haut en bas le plastron irréprochable de ma chemise britannique... En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me présenter au bal de la reine ; force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant, de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apiré... [....]

Observations

[1] "Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans l'atmosphère chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en extase... jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille ; la surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges."

Notez l'importance de la musique pour Rarahu, elle-même poète et compositeur d'himénés.

 

I:48

Préparation à la lecture

(1) "De loin en loin on rencontre les monticules funèbres, les grands tumulus de corail... Ce sont les maraé, les sépultures des chefs d'autrefois ;"

Voici un tableau de Gauguin d'un marae, et un dessin fait 73 ans avant l'arrivée de Loti à Tahiti par J. Wilson.

E470  Parahi te marae; Là est le temple

(Source: http://192.41.13.240/artchive/g/gauguin/thumbs/marae.jpg)

(Source: http://sorrel.humboldt.edu/~rwj1/POLY/poly008s.html)

Aujourd'hui, la plupart des marae sont en ruine, démolis par des européens et des tahitiens convertis au christianisme qui n'avaient plus peur des lieux sacrés. Voici le marae de Arahurahu, qu'on a restauré.

(Source: Archives personnelles)

(2) "Les insulaires mystérieux de Rapa-Nui ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible"

Aujourd'hui, nous appelons Rapa-Nui l'Ile de Pâques. Voici une de ses statues gigantesques et célèbres.

(Source: http://www.uoregon.edu/~rsundt/392pos.html)

(3) "les Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer."

Voici le marae de Tiriroa, à l'île de Moorea en face de Tahiti, avec des bouquets d'arbres de fer.

(Source: http://www.pengelly.net/images/Temple_Remains_Moorea.jpg)

Lecture

     En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes, sur quelque pointe solitaire regardant l'immensité bleue, en quelque lieu choisi avec un goût mélancolique par des hommes des générations passées, de loin en loin on rencontre les monticules funèbres, les grands tumulus de corail... Ce sont les maraé, les sépultures des chefs d'autrefois ; (1) et l'histoire de ces morts qui dorment là-dessous se perd dans le passé fabuleux et inconnu qui précéda la découverte des archipels de la Polynésie. Dans toutes les îles habitées par les maoris, les maraé se retrouvent sur les plages. Les insulaires mystérieux de Rapa-Nui ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible (2); les Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. (3) L'arbre de fer est le cyprès de là-bas, son feuillage est sombre et triste ; le vent de la mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides... Ces tumulus restés blancs, malgré les années, de la blancheur du corail, et surmontés de grands arbres noirs, évoquent les souvenirs de la terrible religion du passé ; c'étaient aussi les autels où les victimes humaines étaient immolées à la mémoire des morts.

     --Tahiti, disait Pomaré, était la seule île où, même dans les plus anciens temps, les victimes n'étaient pas mangées après le sacrifice ; on faisait seulement le simulacre du repas macabre ; les yeux, enlevés de leurs orbites, étaient mis ensemble sur un plat et servis à la reine, horrible prérogative de la souveraineté. (Recueilli de la bouche de Pomaré.)


I:50

Préparation à la lecture

(1) "C'était le soir, dans le district perdu de Papenoo"

Vous pouvez voir Papenoo sur la carte dans la Préparation à la lecture I:3 sur la côte nord.

(2) "le soleil plongeait lentement dans le grand océan vert, au milieu d'un étonnant silence de la nature."

Voici un des magnifiques couchers de soleil tahitiens.

(Source: http://jpjulien.multimania.com/Tahiti/Tahiti1.html)

(3) "le Rendeer allait s'éloigner pour un temps, et visiter au nord l'archipel des Marquises."

L'archipel des Marquises fait partie de la Polynésie française. Voyez la carte dans la Préparation à la lecture I:3.

(4) "Rarahu, sérieuse et recueillie, était plongée dans une de ses rêveries d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement pénétrer."

E424  Te faaturuma; La boudeuse, ou le silence

(Source: http://www.worcesterart.org/Collection/European/1921.186.html)

(5) "Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des frayeurs très grandes. . . . les indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantômes..."

Voici le tableau célèbre où Gauguin représente une jeune Tahitienne terrifiée par l'idée d'un fantôme.

E447  Manao tupapau; L'esprit des morts veille

(Source: http://sunsite.auc.dk/cgfa/gauguin/gauguin11.jpg)

Lecture

     ... Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une tête de mort que je tenais sur mes genoux.

     Nous étions assis tout en haut d'un tumulus de corail, au pied des grands bois de fer. C'était le soir, dans le district perdu de Papenoo (1) ; le soleil plongeait lentement dans le grand océan vert, au milieu d'un étonnant silence de la nature. (2)

     Ce soir-là, je regardais Rarahu avec plus de tendresse ; c'était la veille d'un départ ; le Rendeer allait s'éloigner pour un temps, et visiter au nord l'archipel des Marquises. (3)

     Rarahu, sérieuse et recueillie, était plongée dans une de ses rêveries d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement pénétrer. (4)  Un moment elle avait été tout illuminée de lumière dorée, et puis, le radieux soleil s'étant abîmé dans la mer, elle se profilait maintenant en silhouette svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...

     Rarahu n'avait jamais regardé d'aussi près cet objet lugubre qui était posé là sur mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les Polynésiens, était un horrible épouvantail.

     On voyait que cette chose sinistre éveillait dans son esprit inculte une foule d'idées nouvelles, sans qu'elle pût leur donner une forme précise...

     Cette tête devait être fort ancienne ; elle était presque fossile, et teinte de cette nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres et aux ossements... La mort a perdu de son horreur quand elle remonte aussi loin...

     ... "Riaria!" disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit qu'imparfaitement par le mot épouvantable, parce qu'il désigne là-bas cette terreur particulièrement sombre qui vient des spectres ou des morts...

     --Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crâne? demandai-je à Rarahu...

     Elle répondit en montrant du doigt la bouche édentée :

     --C'est son rire, Loti ; c'est son rire de Toupapahou...

     ... Il était une heure très avancée de la nuit quand nous fûmes de retour à Apiré, et Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des frayeurs très grandes... Dans ce pays où l'on n'a absolument rien à redouter, ni des plantes, ni des bêtes, ni des hommes ; où on peut n'importe où s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantômes... (5)

     Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait encore ; Rarahu tenait ma main serrée dans la sienne, et chantait des himéné pour se donner du courage...

     Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut très pénible à traverser...

     Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derrière, procédé peu commode pour aller vite, elle se sentait plus protégée ainsi, et plus sûre de n'être point traîtreusement saisie aux cheveux par la tête de mort couleur de brique...

     Il faisait une complète obscurité dans ce bois, et on y sentait une bonne odeur répandue par les plantes tahitiennes... Le sol était jonché de grandes palmes desséchées qui craquaient sous nos pas. On entendait en l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son métallique des feuilles qui se froissent ; on entendait derrière les arbres des rires de Toupapahous ; et à terre, c'était un grouillement repoussant et horrible : la fuite précipitée de toute une population de crabes bleus, qui à notre approche se hâtaient de rentrer dans leurs demeures souterraines...

 

I:51

Lecture

     [. . . .] Nous partîmes le lendemain matin un peu avant le jour ; Tiahoui et Rarahu vinrent à l'heure des dernières étoiles m'accompagner jusqu'à la plage...

     Rarahu pleura abondamment, bien que la durée du voyage du Rendeer ne dût pas dépasser un mois ; elle avait le pressentiment peut-être que le temps délicieux que nous venions de passer tous deux ne se retrouverait plus...

     L'idylle était finie... Contre nos prévisions humaines, ces heures de paix et de frais bonheur écoulées au bord du ruisseau de Fataoua, s'en étaient allées pour ne plus revenir...