III: 2

Lecture

A San-Francisco de Californie, notre seconde relâche, où nous arrivâmes après un mois de traversée, je trouvai cette première lettre de Rarahu qui m'attendait. (Elle avait été remise au consulat d'Angleterre par un bâtiment américain chargé de nacre, qui avait quitté Tahiti quelques jours après notre départ.)

i te Loti, taata huero tave tave no te atimarara
peretant no te pahi auai Rendeer.
(A Loti, homme porte aiguillettes de l'amiral anglais
du navire à vapeur Rendeer.)
O mon cher petit ami !
O ma fleur parfumée du soir !
Mon mal est grand dans mon coeur
de ne plus te voir...
O mon étoile du matin !
Mes yeux se fondent dans les pleurs
de ce que tu ne reviens plus ! ...
Je te salue par le vrai
Dieu, dans la foi chrétienne.
Ta petite amie,

Rarahu.

Je répondis à Rarahu par une longue lettre, écrite dans un tahitien correct et classique, qu'un bâtiment baleinier fut chargé de lui faire parvenir, par l'intermédiaire de la reine Pomaré.

Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de l'année [. . . .]

 

III:6

Préparation à la lecture

(1) Sur la carte ci-dessous, vous pouvez trouver Faaa, Papenoo, Mahéna (Mahina sur la carte), où se trouve la pointe Vénus, et Papeete, tous sur la côte nord.

(Source: http://polynesiefr.ifrance.com/polynesiefr/index2.htm)

(2) "les pics de Moorea se dessinent par tribord, au-dessus d'une panne transparente."

Pour les pics de Moorea, voyez la photo dans la Préparation à la lecture II:20.

(3) "l'aspect de Papeete est enchanteur. Toute cette verdure dorée fait de loin un effet magique au soleil du soir."

Voici Papeete aujourd'hui, au coucher de soleil. La ville est bien plus grande qu'à l'époque de l'histoire, mais l'effect du coucher de soleil est toujours magnifique.

(Source: http://perso.club-internet.fr/rdet/FilesTAH/TahitiF6.htm)

Lecture

26 novembre 1873. [. . . .]

A midi, la terre (Tahiti) par babord devant.

C'est John qui l'a vue le premier ; une forme indécise au milieu des nuages : la pointe de Faaa. (1)

Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord, au-dessus d'une panne transparente. (2)

Les poissons volants se lèvent par centaines.

L'île délicieuse est là tout près... Impression singulière, qui ne peut se traduire...

Cependant la brise apporte déjà les parfums tahitiens, des bouffées d'orangers et de gardénias en fleurs.

Une masse énorme de nuages pèse sur toute l'île. On commence à distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les montagnes défilent rapidement : Papenoo, le grand morne de Mahéna, Fataoua, et puis la pointe Vénus, Fare-ute, et la baie de Papeete. (1)

J'avais peur d'une désillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur. Toute cette verdure dorée fait de loin un effet magique au soleil du soir. (3)

Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage ; personne sur la plage, à nous regarder arriver. Quand je mets pied à terre, il fait nuit...

On est comme enivré de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous le feuillage épais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur étrange de se retrouver dans ce pays...

... Je prends l'avenue qui mène au palais. Ce soir elle est déserte. Les bouraos l'ont jonchée de leurs grandes fleurs jaune-pâle et de leurs feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurité profonde. Une tristesse inquiète, sans cause connue, me pénètre peu à peu au milieu de ce silence inattendu ; on dirait que ce pays est mort...

J'approche de l'habitation de Pomaré... Les filles de la reine sont là, assises et silencieuses... Quel caprice bizarre a retenu là ces créatures indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant de nous... Cependant elles se sont parées ; elles ont mis de longues tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux ; elles attendent...

Une jeune femme qui se tient debout à l'écart, une forme plus svelte que les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers elle.

--Aue ! Loti ! ... dit-elle, en me serrant de toutes ses forces dans ses bras...

Et je rencontre dans l'obscurité les joues douces et les lèvres fraîches de Rarahu...

 

III:7

Préparation à la lecture

(1) "Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à errer sans but dans les avenues de Papeete ou dans les jardins de la reine"

Bien que son palais n'existe plus, les jardins de la reine Pomaré IV sont toujours à Papeete. Les voici.

(Source: Archives personnelles)

(2) "nous continuâmes à errer tous deux ; nous n'avions plus de gîte où nous retirer ensemble ; Rarahu était influencée comme moi par la tristesse des choses, le silence et la nuit."

E579  Idylle à Tahiti

(Source: http://buehrle.ch/index.asp?lang=e&id_pic=80)

Lecture

Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à errer sans but dans les avenues de Papeete ou dans les jardins de la reine (1); tantôt nous marchions au hasard dans les allées qui se présentaient à nous ; tantôt nous nous étendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis épais des plantes... Il est de ces heures d'ivresses qui passent, et qu'on se rappelle ensuite toute une vie ; ivresses du coeur, ivresses des sens, sur lesquelles la nature d'Océanie jetait son charme indéfinissable, et son étrange prestige.

Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de nous revoir ; tous deux nous sentions que c'était la fin, que bientôt nos destinées seraient séparées pour jamais...

Rarahu avait changé ; dans l'obscurité je la sentais plus frêle, et la petite toux si redoutée sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au jour, je vis sa figure plus pâle et plus accentuée ; elle avait près de seize ans ; elle était toujours adorablement jeune et enfant ; seulement elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est convenu d'appeler distinction ; elle avait dans sa petite physionomie sauvage une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage eût pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir...

Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait admettre au nombre des suivantes du palais ; elle avait précisément demandé d'être au service d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce moment, et qui s'était prise à beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puisé certaines notions de la vie des femmes européennes ; elle avait appris, surtout à mon intention, l'anglais qu'elle commençait presque à savoir ; elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naïf ; sa voix semblait plus douce encore dans ces mots inusités, dont elle ne pouvait pas prononcer les syllabes dures.

C'était bizarre d'entendre ces phrases de la vieille langue anglaise sortir de la bouche de Rarahu ; je l'écoutais avec étonnement, il semblait que ce fût une autre femme...

Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans la grande rue qui jadis était pleine de mouvement et d'animation.

Mais, ce soir, plus de chants, plus de jeunes femmes, plus de couronnes étalées sous les vérandahs. Là même tout était désert. Je ne sais quel vent de tristesse, depuis notre départ, avait soufflé sur Tahiti...

C'était jour de réception chez le gouverneur français ; nous nous approchâmes de sa demeure. Par les fenêtres ouvertes, on plongeait dans les salons éclairés ; il y avait là tous mes camarades du Rendeer, et toutes les femmes de la cour ; la reine Pomaré, la reine Moé, et la princesse Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute : où donc est Harry Grant ? [1] ... Et Ariitéa put répondre avec son sourire tranquille :

"Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de la reine."

Le fait est que Loti était avec Rarahu, et que pour l'instant le reste n'existait plus pour lui...

Une petite créature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus tranquille du salon, m'avait seule aperçu et reconnu ; sa voix d'enfant, déjà bien affaiblie et presque mourante, cria :

"Ia ora na, Loti!" (je te salue, Loti!) C'était la petite princesse Pomaré V, la fille adorée de la vieille reine.

J'embrassai par la fenêtre sa petite main qu'elle me tendait, et l'incident passa inaperçu du public...

Nous continuâmes à errer tous deux ; nous n'avions plus de gîte où nous retirer ensemble ; Rarahu était influencée comme moi par la tristesse des choses, le silence et la nuit. (2)

A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprès de la reine et d'Ariitéa. Nous ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et nous avançâmes avec précaution pour examiner les lieux. C'est qu'il fallait éviter les regards du vieil Ariifaité, le mari de la reine, qui rôde souvent le soir sous les vérandahs de ses domaines.

Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste enclos ; sa masse blanche se dessinait clairement à la faible clarté des étoiles ; on n'entendait nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomaré prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans mes rêves d'enfance. Tout était endormi à l'entour ; Rarahu, rassurée, monta par le grand perron, en me disant adieu. [. . . .]

Observations

[1] "où donc est Harry Grant ?"

Harry Grant est le vrai nom de l'officier de marine anglais que les suivantes de la reine avaient nommé Loti et que nous connaissons ainsi.

 

III:8

Lecture

Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitéa qui ne s'y opposa point.

Notre case sous les grands cocotiers, qui était restée déserte en mon absence, se rouvrit pour nous. Le jardin était plus fouillis que jamais, et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers ; les pervenches roses avaient poussé et fleuri jusque dans notre chambre... Nous reprîmes possession du logis abandonné avec une joie triste. Rarahu y rapporta son vieux chat fidèle, qui était demeuré son meilleur ami et qui s'y retrouva en pays connu.

... Et tout fut encore comme aux anciens jours...

 

III:26

Lecture

... Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait Rarahu lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle était sûre de ce qu'elle allait dire, et désirait que j'en fusse particulièrement frappé. Sa voix avait alors une douceur indéfinissable, un bizarre charme de pénétration et de tristesse ; il y avait des mots, des phrases qu'elle prononçait bien ; et alors il semblait que ce fût une jeune fille de ma race et de mon sang ; il semblait que tout à coup cela nous rapprochât l'un de l'autre, d'une manière mystérieuse et inattendue... [1]

Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à me garder auprès d'elle, que ce projet d'autrefois était abandonné comme un rêve d'enfant, que tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais. Nos jours étaient comptés. Tout au plus parlais-je de revenir, et encore, elle n'y croyait pas. [. . . .]

Observations

[1] "alors il semblait que ce fût une jeune fille de ma race et de mon sang ; il semblait que tout à coup cela nous rapprochât l'un de l'autre, d'une manière mystérieuse et inattendue..."

Loti donne ici une définition très intéressante et originale de "race", qui n'a rien à voir avec les idées de sang dont, à la suite de Gobineau, on parlait à l'époque, et qui formaient la base du racisme.

 

III:28

Lecture

Dans une dernière visite que je fis à Pomaré, je lui recommandai Rarahu.

La vieille reine secoua la tête :

--... Et quand même, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu ? ...

--Je reviendrai, répondis-je, en hésitant.

--Loti ! ... Ton frère aussi devait revenir ! ... Vous dites tous cela, continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs. Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela. Mais la terre britannique (te fenua piritania) est loin de la Polynésie ; de tous ceux que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...

"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en me montrant sa petite-fille. Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...

 

III:29

Lecture

Le soir, Rarahu et moi, nous étions assis sous la véranda de notre case ; on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d'été. Les branches non émondées des orangers et des hibiscus donnaient à notre demeure un air d'abandon et de ruine ; nous étions à moitié cachés sous leurs masses capricieuses et touffues.

--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance, qu'autrefois tu savais prier avec amour ?

--Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, et enfoui sous la terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir ?

--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à certaines croyances sombres qu'elle n'avait pas perdues, pourtant tu as peur des fantômes ; tu sais bien qu'à cette heure même, autour de nous, dans ces arbres, peut-être il y en a....

--Ah ! oui, dit-elle avec un frisson, après, il y a peut-être le Toupapahou ; après la mort, il y a le fantôme qui, quelque temps, paraît encore, et rôde incertain dans les bois ; mais je pense que le Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il n'a plus de forme sous la terre, et qu'alors c'est la fin....

Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, prononçant dans sa langue douce et singulière d'aussi sombres choses...

 

III:30

Lecture

C'était le dernier jour...

Le soleil d'Océanie s'était levé aussi radieux qu'à l'ordinaire sur "Tahiti la délicieuse"; ce que souffrent dans leur coeur les hommes qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'éternelle nature, et n'entrave jamais ses fêtes inconscientes.

Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien empressés. Les préparatifs du départ apportent souvent une diversion heureuse à la tristesse de ceux qui vont se quitter, et ce cas était le nôtre...

Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, de toutes nos expéditions sur les récifs ; tous nos coquillages, tous nos madrépores rares, qui, en mon absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et compliqués, plus blancs que de la neige.

Rarahu déployait une activité extrême, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes ; tout ce mouvement trompait sa douleur. Je sentais bien que son coeur se déchirait en me voyant partir ; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu de confiance et d'espoir...

Nous avions à emballer une quantité d'objets, une foule de choses qui eussent fait sourire beaucoup de gens : des branches des goyaviers d'Apiré, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de l'écorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case....

Plusieurs couronnes fanées de Rarahu, toutes celles des derniers jours, faisaient aussi partie de mon bagage, avec des gerbes de fougères, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes de reva-reva, renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait fait tresser pour moi.

Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout cela constituait un train de départ énorme...

 

III:31

Préparation à la lecture

(1) "les grands cocotiers et les grandes plages de corail"

(Source: ?)

(2) "au bord de l'eau, la société était nombreuse et choisie"

E547  Te pape nave nave; Eau délicieuse

(Source: http://www.bc.edu/bc_org/avp/cas/fnart/art/19th/gauguin/gauguin_var1.jpg)

(3) "Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, très belles, malgré la dureté farouche de leurs traits"

E445  Deux Tahitiennes sur la plage

(Source: ?)

(4) Nuka-Hiva fait partie des Marquises. L'archipel des Marquises fait partie de la Polynésie française. Voyez la carte dans la Préparation à la Lecture I:3.

Lecture

Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands préparatifs. Rarahu mit sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaça des gardénias dans ses cheveux dénoués, et nous sortîmes de chez nous.

Je voulais avant de partir revoir une dernière fois Faa, les grands cocotiers et les grandes plages de corail (1); je voulais jeter un coup d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens ; je voulais revoir Apiré, et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua ; je désirais dire adieu à une foule d'amis indigènes ; je voulais voir tout et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir...

Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours des lieux et des êtres chéris peuvent comprendre cette agitation du départ, et cette tristesse inquiète, qui oppresse comme une souffrance physique...

Il était déjà tard quand nous arrivâmes à Apiré, au ruisseau de Fataoua.

Mais tout était encore là comme dans le bon vieux temps ; au bord de l'eau, la société était nombreuse et choisie (2); il y avait toujours Tétouara la négresse, qui trônait au milieu de sa cour, et une foule de jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la plus insouciante gaieté du monde.

Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant doucement bonjour de droite et de gauche à tous ces visages connus et amis. A notre approche les éclats de rire avaient cessé ; la petite figure douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe blanche traînante comme celle d'une mariée, son regard triste avaient imposé le silence...

Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la douleur. On savait que Rarahu était la "petite femme de Loti" ; on savait que le sentiment qui nous unissait n'était point une chose banale et ordinaire ; on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière fois. Nous tournâmes à droite, par un étroit sentier bien connu. A quelques pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, était ce bassin plus isolé où s'était passée l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous considérions un peu comme notre propriété particulière. [1]

Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, très belles, malgré la dureté farouche de leurs traits (3): elles étaient vêtues, l'une de rose, l'autre de vert tendre ; leurs cheveux aussi noirs que la nuit étaient crêpés comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi l'expression de sauvage ironie. (4)

Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des Marquises.

Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, comme nous l'avions désiré, nous restâmes seuls.

Observations

[1] "A quelques pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, était ce bassin plus isolé où s'était passée l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous considérions un peu comme notre propriété particulière."

En effet, comme on a déjà noté, ce bassin s'appelle aujourd'hui Le Bain Loti, et donc leur reste toujours particulière.

 

III:32

Préparation à la lecture

(1) "Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs frêles des goyaviers."

(Source: Archives personnelles)

Lecture

Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du Rendeer à Tahiti. En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis était à nous, nous éprouvâmes une émotion vive, et aussi une sensation délicieuse, qu'aucun autre lieu au monde n'eût été capable de nous causer.

Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet endroit où l'air avait toujours la fraîcheur de l'eau courante : nous connaissions là toutes les pierres, toutes les branches, tout, jusqu'aux moindres mousses. Rien n'avait changé ; c'étaient bien ces mêmes herbes, et cette même odeur, mélangée de plantes aromatiques et de goyaves mûres.

Nous suspendîmes nos vêtements aux branches, et puis nous nous assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et pour la dernière fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau de Fataoua.

Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande cascade. [1]  Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs frêles des goyaviers. (1) Les branches de ces arbustes se penchaient en voûte au-dessus de nos têtes, et dessinaient sur ce miroir légèrement agité les mille découpures de leur feuillage. Les fruits mûrs tombaient dans l'eau ; le ruisseau en roulait ; son lit était semé de goyaves, d'oranges et de citrons.

Nous ne disions rien tous deux ; assis près l'un de l'autre, nous devinions mutuellement nos pensées tristes, sans avoir besoin de troubler ce silence pour nous les communiquer. Les frêles poissons et les tout petits lézards bleus se promenaient aussi tranquillement que s'il n'y eût eu là aucun être humain ; nous étions tellement immobiles, que les varos, si craintifs, sortaient des pierres et circulaient autour de nous.

Le soleil qui baissait déjà, le dernier soleil de mon dernier soir d'Océanie, éclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorées ; j'admirais toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles délicates ; les mimosas légers, les goyaviers noirs, avaient déjà pris leurs teintes du soir [. . . .]

Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De grosses larmes coulaient sur ses joues ; des larmes silencieuses, qui tombaient pressées, comme d'un vase trop plein...

--Loti, dit-elle, je suis à toi... Je suis ta petite femme, n'est-ce pas ? ... N'aie pas peur, je crois en Dieu ; je prie, et je prierai... Va, tout ce que tu m'as demandé, je le ferai... Demain je quitterai Papeete en même temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec Tiahoui, je n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je meure, je prierai pour toi... "

Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux bras autour de moi et appuya sa tête sur mes genoux... Je pleurai aussi, mais des larmes douces ; j'avais retrouvé ma petite amie, elle était brisée, elle était sauvée. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos destinées nous séparaient d'une manière irrévocable et fatale ; ce départ aurait moins d'amertume, moins d'angoisse déchirante ; je pouvais m'en aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensées de retour, peut-être aussi avec de vagues espérances dans l'éternité !

Observations

[1] "Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande cascade."

Pour la cascade, voyez II:19.

 

III:35

Préparation à la lecture

(1) Moé était la belle fille de la reine Pomaré IV, elle même reine de Raïatéa.

Lecture

Il faisait nuit close encore.

Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient ; toutes les filles de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les officiers du Rendeer. A part qu'on entendait quelques jeunes femmes pleurer, on eût dit plutôt une fête qu'un départ.

Et ce fut là que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la dernière fois ma petite amie...

En même temps que le Rendeer quittait l'île délicieuse, la voiture qui emportait Rarahu et Moé quittait Papeete (1), et longtemps Rarahu put voir, par les échappées des cocotiers, à travers les rideaux de verdure, le Rendeer s'éloigner sur l'immensité bleue.