CHAPITRE Il
L'ARETE GRANITIQUE
[....] A la fin, ils se trouvèrent resserrés sur
une bande granitique, que limitaient à droite l'eau immense, à
gauche des terrains inondés par les crues d'automne. L'ossature granitique
s'abaissa et disparut; les Oulhamr se trouvaient cernés sur trois faces
: il leur fallait ou rebrousser chemin ou attendre les coups du hasard.
Ce fut un moment formidable. Si les Nains Rouges étaient à l'entrée
de la bande, toute retraite devenait impossible. Et Naoh, le front bas devant
le monde hostile, regretta amèrement d'avoir quitté les mammouths.
Son énergie fléchit, il connut le découragement et la détresse.
Puis l'action revint, avec son urgence et sa rudesse; le regret passa comme
un battement de coeur ; il n'y eut que l'heure présente.* Elle exigeait
la tension de tout l'être et l'éveil continu des sens.
Les Nomades essayèrent rapidement les issues. Au loin,
une masse rousse s'élevait qui pouvait être une île, qui
pouvait aussi être la reprise de l'arête. Gaw et Naoh cherchèrent
un gué; ils ne trouvèrent que l'eau profonde ou la trahison des
fanges et des vases.
Alors la dernière chance était dans le retour. Ils le décidèrent
brusquement et l'exécutèrent en hâte. Ils parcoururent deux
mille coudées et se retrouvèrent hors du marécage, devant
une végétation touffue, à peine entrecoupée d'îlots
et d'herbe rase; Nam, qui précédait, s'arrêta net et dit
:
5 - Les Nains Rouges sont là.
Naoh n'en doutait point. Pour mieux s'en assurer, il ramassa des pierres et
les lança rapidement dans le fourré que Nam désignait :
une fuite légère mais certaine décela les ennemis.
La retraite devenait impossible : il fallait se préparer au combat. Or
l'endroit où se trouvaient les Oulhamr ne leur offrait point d'avantage
et permettait aux Nains Rouges de les envelopper. Mieux valait s'établir
sur une partie de l'arête. Avec la lueur du Feu, ils y seraient à
l'abri des surprises.
Naoh, Nam et Gaw poussèrent leur cri de guerre. Et, tandis qu'ils brandissaient
leurs armes, Naoh clamait :
- Les Nains Rouges ont tort de poursuivre les Oulhamr, qui sont forts comme
l'ours et agiles comme le saïga. Si les Nains Rouges les attaquent, ils
mourront en grand nombre ! Naoh seul en abattra dix... Nam et Gaw en tueront
aussi. Les Nains Rouges veulent-ils faire mourir quinze de leurs guerriers pour
détruire trois Oulhamr ?
10 De toutes parts, des voix s'élevèrent dans les buissons et
parmi les hautes herbes. Le fils du Léopard comprit que les Nains Rouges
voulaient la guerre et la mort. Il ne s'en étonnait pas : de tout temps,
les Oulhamr n'avaient-ils pas tué les hommes étrangers qu'ils
surprenaient près de la horde?* Le vieux Goûn disait : «
Il vaut mieux laisser la vie au loup et au léopard qu'à l'homme,
car l'homme que tu n'as pas tué aujourd'hui, il viendra plus tard avec
d'autres hommes pour te mettre à mort. » Naoh ne reviendrait pas
mettre à mort les Nains Rouges, s'ils lui laissaient la route libre,
mais il comprenait bien qu'ils devaient le craindre.
D'ailleurs, il savait aussi que les hommes de deux hordes se haïssent mutuellement
plus que le rhinocéros ne hait le mammouth. Sa grande poitrine s'emplissait
de colère, il provoqua les ennemis, Il s'avança vers les buissons
en grondant. De minces sagaies sifflèrent, dont aucune ne vint jusqu'à
lui. Et il poussa un rire farouche :
- Les bras des Nains Rouges sont faibles! Ce sont des bras d'enfants ! A chaque
coup, Naoh en abattra un de sa massue ou de sa hache...
Une tête s'aperçut parmi des vignes sauvages. Elle se confondait
avec la teinte des feuilles rougies par l'automne. Mais Naoh avait vu briller
les yeux. Une fois encore, il voulut montrer sa force sans employer sa sagaie
: la pierre qu'il lança fit frémir le feuillage, un cri aigu s'éleva.
- Voilà ! C'est la force de Naoh... Avec la sagaie aiguë, il aurait
terrassé le Nain Rouge.
15 Alors seulement, il battit en retraite au milieu des glapissements de l'ennemi. Il préféra aller jusqu'au bout de l'arête : il y avait place pour plusieurs hommes et les Nains Rouges devraient attaquer sur une ligne étroite. Du côté de l'eau, à cause des plantes perfides, aucun radeau ne pourrait se faire jour, aucun homme n'oserait se risquer à la nage.
On ne pouvait davantage atteindre un îlot escarpé, qui se dressait à soixante coudées de la levée granitique.
Ayant accumulé des roseaux flétris pour le feu du soir, les Oulhamr n'eurent plus qu'à attendre. De toutes leurs attentes, ce fut la plus terrible.
Lorsqu'ils guettaient l'ours gris, ils espéraient, par quelques coups bien portés, anéantir la bête. [cf. I:III] Lorsqu'ils étaient emprisonnés parmi les pierres basaltiques, ils n'ignoraient pas que le lion-tigre devait s'éloigner pour chercher la proie. [cf. I:V] Jamais ils n'avaient été cernés par les Dévoreurs d'Hommes...
A présent, la horde qui les assiège a la ruse et le nombre, il est impossible de l'anéantir. Les jours suivront les jours sans qu'elle cesse de veiller devant le marécage, et si elle ose faire une attaque, comment trois hommes lui résisteraient-ils ?
20 Ainsi Naoh se trouve pris par la force de ses semblables; et
pourtant ces semblables sont parmi les plus faibles : aucun d'entre eux ne saurait
étrangler un loup; jamais leurs sagaies légères ne pénétreraient
jusqu'au coeur du lion comme les flèches des Oulhamr; leurs épieux
demeureraient impuissants devant l'aurochs, mais ils peuvent atteindre le coeur
d'un homme ...
Le fils du Léopard hait la puissance de sa race. Il la sent implacable,
plus venimeuse, plus destructive que la puissance des félins, des serpents
et des loups. Et, se souvenant de la bonté des mammouths, sa poitrine
se soulève, un soupir caverneux la déchire, il tourne vers eux
cette adoration qui germe au fond de son âme et qui, aussi forte que l'adoration
du Feu, est plus tendre et plus douce... * [....]
Durant la seconde nuit, [les Nains Rouges] n'esquissèrent aucune attaque
: ils gardaient un silence profond et ne se montraient point. Leurs feux mêmes,
soit qu'ils ne les eussent pas allumés, soit qu'ils les eussent transportés
au loin, demeuraient invisibles. Vers l'aube, il y eut une rumeur brusque, et
l'on eût dit que les buissons s'avançaient ainsi que des êtres.
Quand le jour pointa, Naoh vit qu'un amas de branchages obstruait l'abord de
la chaussée granitique : les Nains Rouges poussèrent des clameurs
guerrières. Et le Nomade comprit qu'ils allaient avancer cet abri. Ainsi
pourraient-ils lancer leurs sagaies sans se découvrir, ou jaillir brusquement,
en grand nombre, pour une attaque décisive.
La situation des Oulhamr s'aggravait par elle-même. Leur provision épuisée, ils avaient eu recours aux poissons du marécage. Le lieu n'était pas favorable. Ils capturaient difficilement quelque anguille ou quelque brême; et malgré qu'ils y joignissent des batraciens, leurs grands corps et leur jeunesse souffraient de pénurie. Nam et Gaw, à peine adultes et faits pour croître encore, s'épuisaient. Le troisième soir, assis devant le feu, Naoh fut pris d'une immense inquiétude. Il avait fortifié l'abri, mais il savait que, dans peu de jours, si la proie demeurait aussi rare, ses compagnons seraient plus faibles que des Nains Rouges, et lui-même ne lancerait-il pas moins bien la sagaie ? Sa massue s'abattrait-elle aussi meurtrière ?
L'instinct lui conseillait de fuir à la faveur des ténèbres.
Mais il fallait surprendre les Nains Rouges et forcer le passage : c'était
probablement impossible...
25 [....] Les images anciennes remplirent la tête de Naoh avec un bourdonnement.
Une scène se détacha parmi les autres, qui l'amollissait comme
un enfant. La horde campait auprès des feux; le vieux Goûn laissait
couler ses souvenirs qui enseignaient les hommes; une odeur de chair rôtie
flottait avec la brise, et l'on apercevait, derrière une jungle de roseaux,
la longue lueur du marécage dans le clair de lune.
Trois filles se levèrent parmi les femmes. Elles rôdaient autour des feux; elles dépensaient l'ardeur de leur vie qu'un jour de lassitude n'avait pu assoupir; elles passèrent devant Naoh, avec leur rire étrange et la folie de leur jeunesse. Le vent se leva brusquement, une chevelure frappa le jeune Oulhamr au visage, la chevelure de Gammla, et, dans l'instinct sourd, ce fut un choc. Si loin de la tribu, parmi les embûches des hommes et la rudesse du monde, cette image était la chose profonde de la vie. Elle courbait Naoh vers la rive, elle faisait jaillir de sa poitrine un souffle rauque. Elle s'effaça. Il secoua la tête, il recommença de songer à son sauvetage. Une fièvre le prit, il se dressa et tourna le Feu; il marcha dans la direction des Nains Rouges.
Ses dents grincèrent : l'abri de branches s'était encore rapproché; peut-être la nuit suivante, l'ennemi pourrait commencer l'attaque.
Soudain, un cri aigu perça l'étendue, une forme émergea de l'eau, d'abord confuse; puis Naoh reconnut un homme. Il se traînait; du sang coulait d'une de ses cuisses : il était d'étrange stature, presque sans épaules, la tête très étroite. Il sembla d'abord que les Nains Rouges ne l'eussent pas aperçu, puis une clameur s'éleva, les sagaies et les pieux sifflèrent. Alors, des impressions tremblèrent dans Naoh et le soulevèrent. Il oublia que cet homme devait être un ennemi; il ne sentit que le déchaînement de sa fureur contre les Nains Rouges et il courut vers le blessé comme il aurait couru vers Nam et Gaw. Une sagaie le frappa à l'épaule sans l'arrêter. Il poussa son cri de guerre, il se précipita sur le blessé, l'enleva d'un seul geste et battit en retraite. Une pierre lui choqua le crâne, une seconde sagaie lui écorcha l'omoplate... déjà il était hors de portée et, ce soir-là, les Nains Rouges n'osèrent pas encore risquer la grande lutte.
Notes
* A remarquer ici le contraste entre une préoccupation avec le passé (le regret) et l'action.
* Ce désir de tuer les membres de la même race est, pour Rosny, une "distinction" des hommes, Quelle race similaire ne le connaissait pas?
* Est-ce que Naoh, un homme, a appris quelque chose d'une simple "bête"?