IV
"Ite missa est !" La grand-messe est terminée et lantique église se vide. Dehors, dans le préau, parmi les tombes, les assistants se répandent.
Le cimetière à côté de l'église de Sare

Source: Archives personnelles
Et toute la joie dun midi ensoleillé les accueille, au sortir de la nef sombre où ils avaient plus ou moins entrevu, chacun suivant ses facultés naïves, le grand mystère et linévitable mort.
Recoiffés tous de luniforme béret national, les hommes descendent par lescalier extérieur ; les femmes, plus lentes à se reprendre au leurre du ciel bleu, gardant encore sous leur voile de deuil un peu du rêve de léglise, sortent en groupes tout noirs par les portiques den bas ; autour dune fosse fraîchement fermée, quelques-unes sattardent et pleurent.
Le vent de Sud, qui est le grand magicien du pays basque, souffle doucement. Lautomne dhier sen est allé et on loublie. Des haleines tièdes passent dans lair, vivifiantes, plus salubres que celles de mai, ayant lodeur du foin et lodeur des fleurs. Deux chanteuses des grands chemins sont là, adossées au mur du cimetière, et entonnent, avec un tambourin et une guitare, une vieille séguidille dEspagne, apportant jusquici les gaietés chaudes et un peu arabes dau-delà les proches frontières.
Et au milieu de tout cet enivrement de novembre méridional, plus délicieux dans cette contrée que lenivrement du printemps, Ramuntcho, descendu lun des premiers, guette la sortie des soeurs pour se rapprocher de Gracieuse.
5 Le marchand despadrilles est venu, lui aussi, à cette sortie de la messe, étaler parmi les roses des tombes ses chaussures en toiles ornées de fleurs de laine, et les jeunes hommes, attirés par les broderies éclatantes, s'assemblent autour de lui pour des essayages, pour des choix de couleurs.
Les abeilles et les mouches bourdonnent comme en juin ; le pays est redevenu pour quelques heures, pour quelques journées, tant que ce vent soufflera, lumineux et chaud.
Rembrandt van Rijn: The Mill c. 1650
Source: http://www.abcgallery.com/R/rembrandt/rembrandt180.html
En avant des montagnes, qui ont pris des teintes violentes de brun ou de vert sombre, et qui paraissent sêtre avancées aujourdhui jusquà surplomber léglise, des maisons du village se détachent très nettes, très blanches sous leur couche de chaux, de vieilles maisons pyrénéennes, si hautes détage, avec leurs balcons de bois et, sur leurs murailles, leurs entrecroisements de poutres à la mode du temps passé.
Une maison à Sare

Source: Archives personnelles
Et vers le Sud-Ouest, la partie de lEspagne qui est visible, la cime dénudée et rousse, familière aux contrebandiers, se dresse toute voisine dans le beau ciel clair.
Gracieuse ne paraît pas encore, attardée sans doute avec les nonnes à quelque soin dautel. Quant à Franchita, qui ne se mêle plus jamais aux fêtes du dimanche, elle séloigne pour reprendre le chemin de sa maison, toujours silencieuse et hautaine, après un sourire dadieu à son fils, quelle ne reverra plus que ce soir, une fois les danses finies.
Cependant un groupe de jeunes hommes, parmi lesquels le vicaire qui vient à peine de dépouiller ses ornements dor, sest formé au seuil de léglise, dans le soleil, et paraît combiner de graves projets. Ils sont, ceux-là, les beaux joueurs de la contrée, la fine fleur des lestes et des forts ; c'est pour la partie de "pelote" de laprès-midi quils se concertent tous, et ils font signe à Ramuntcho pensif, qui vient se mêler à eux. Quelques vieillards sapprochent aussi et les entourent, bérets enfoncés sur des cheveux blancs et des faces rasées de moines : les champions du temps passé, encore fiers de leurs succès dantan, et sûrs de voir leurs avis respectés quand il sagit de ce jeu national, auquel les hommes dici se rendent avec orgueil, comme au champ dhonneur. Après discussion courtoise, la partie est arrangée ; ce sera aussitôt après vêpres ; on jouera au blaid avec le gant dosier, et les six champions choisis, divisés en deux camps, seront le Vicaire, Ramuntcho et Arrochkoa, le frère de Gracieuse, contre trois fameux des communes voisines : Joachim, de Mendiazpi ; Florentino, dEspelette, et Irrubeta, dHasparren...
Voici Sare (l'étoile rouge), Espelette, et Hasparren

Source: Mapquest
Maintenant voici le "convoi", qui sort de léglise et passe près deux, si noir dans cette fête de lumière, et si archaïque, avec lenveloppement de ses capes, de ses béguins et de ses voiles. Ils disent le Moyen Age, ces gens-là, en défilant, le Moyen Age dont le pays basque conserve encore lombre. Et surtout ils disent la mort, comme la disent les grandes dalles funéraires dont la nef est pavée, comme la disent les cyprès et les tombes, et toutes les choses de ce lieu où les hommes viennent prier ; la mort, toujours la mort... Mais une mort très doucement voisine de la vie, sous légide des vieux symboles consolateurs... Car la vie est là aussi qui sindique, presque également souveraine, dans les chauds rayons qui éclairent le cimetière, dans les yeux des petits enfants qui jouent parmi les roses dautomne, dans le sourire de ces belles filles brunes, qui, la messe finie, sen retournent dun pas indolemment souple vers le village ; dans les muscles de toute cette jeunesse dhommes alertes et vigoureux, qui vont tout à lheure exercer au jeu de paume leurs jarrets et leurs bras de fer... Et, de ce groupement de vieillards et de jeunes garçons au seuil dune église, de tout ce mélange si paisiblement harmonieux de la mort et de la vie [1], jaillit la haute leçon bienfaisante, lenseignement quil faut jouir en son temps de la force et de lamour ; puis, sans s'obstiner à durer, se soumettre à luniverselle loi de passer et de mourir, en répétant avec confiance, comme ces simples et ces sages, ces mêmes prières par lesquelles les agonies des ancêtres ont été bercées... [cf. I:III.12]
10 Il est invraisemblablement radieux, le soleil de midi dans ce préau des morts. Lair est exquis et on se grise à respirer. Les horizons pyrénéens se sont déblayés de leurs nuages, de leurs moindres vapeurs, et il semble que le vent de Sud ait apporté jusquici des limpidités d'Andalousie ou dAfrique.
Gauguin: Mas d'Arles 1888

Source: http://www.hayinart.com/images/604.jpg
La guitare et le tambourin basque accompagnent la séguidille chantée, que les mendiantes dEspagne jettent comme une petite ironie légère, dans ce vent tiède, au-dessus des morts. Et garçons et filles songent au fandango de ce soir, sentent monter en eux-mêmes le désir et livresse de danser...
Enfin, voici la sortie des soeurs, tant attendue par Ramuntcho ; avec elles savancent Gracieuse et sa mère Dolorès, qui est encore en grand deuil de veuve, la figure invisible sous un béguin noir, fermé dun voile de crêpe.

Source: Jacques Pecnard, édition Idéale bibliothèque de Ramuntcho
Que peut-elle avoir, cette Dolorès, à comploter avec la Bonne-Mère ? Ramuntcho les sachant ennemies, ces deux femmes, s'étonne et sinquiète aujourdhui de les voir marcher côte à côte. À présent, voici même quelles sarrêtent pour causer à lécart, tant ce quelles disent est sans doute important et secret ; leurs pareils béguins noirs, débordants comme des capotes de voiture, se rapprochent jusquà se toucher, et elles se parlent à couvert là-dessous ; chuchotement de fantômes, dirait-on, à labri dune espèce de petite voûte noire... Et Ramuntcho a le sentiment de quelque chose d'hostile qui commencerait à se tramer là contre lui, entre ces deux béguins méchants...
Quand le colloque est fini, il savance, touche son béret pour un salut, gauche et timide tout à coup devant cette Dolorès, dont il devine le dur regard sous le voile. Cette femme est la seule personne au monde qui ait le pouvoir de le glacer, et, jamais ailleurs quen sa présence, il ne sent peser sur lui la tare dêtre un enfant de père inconnu, de ne porter dautre nom que celui de sa mère.
15 Aujourdhui cependant, à sa grande surprise, elle est plus accueillante que de coutume et dit dune voix presque aimable : "Bonjour, mon garçon !" Alors il passe près de Gracieuse, pour lui demander avec une anxiété brusque :
"Ce soir, à huit heures, dis, on se trouvera sur la place, pour danser ?"
Depuis quelque temps, chaque dimanche nouveau ramenait pour lui cette même frayeur, dêtre privé de danser le soir avec elle. Or, dans la semaine, il ne la voyait presque plus jamais. À présent quil se faisait homme, cétait pour lui la seule occasion de la ressaisir un peu longuement, ce bal sur lherbe de la place, au clair des étoiles ou de la lune.
Ils avaient commencé de saimer depuis tantôt cinq années, Ramuntcho et Gracieuse, étant encore tout enfants. Et ces amours-là, quand par hasard léveil des sens les confirme au lieu de les détruire, deviennent dans les jeunes têtes quelque chose de souverain et dexclusif.
Ils navaient dailleurs jamais songé à se dire cela entre eux, tant ils le savaient bien ; jamais ils n'avaient parlé ensemble de lavenir, qui, cependant, ne leur apparaissait pas possible lun sans lautre. Et lisolement de ce village de montagne où ils vivaient, peut-être aussi lhostilité de Dolorès à leurs naïfs projets inexprimés, les rapprochaient plus encore...
20 "Ce soir à huit heures, dis, on se trouvera sur la place pour danser ?
Oui...", répond la petite fille très blonde, levant sur son ami des yeux de tristesse un peu effarée en même temps que de tendresse ardente.
"Mais sûr ?" demande à nouveau Ramuntcho, inquiet de ces yeux-là.
"Oui, sûr !"

Source: Henri Zo, édition Lafitte de Ramuntcho
Alors, il est tranquillisé encore pour cette fois, sachant que, si Gracieuse a dit et voulu quelque chose, on peut y compter. Et tout de suite, le temps lui paraît plus beau, le dimanche plus amusant, la vie plus charmante...
25 Le dîner maintenant appelle les Basques dans les maisons ou les auberges, et, sous léclat un peu morne du soleil de midi, le village semble bientôt désert.
van Gogh: La Maison jaune 1888
Source: http://www.abcgallery.com/V/vangogh/vangogh31.html
Ramuntcho, lui, se rend à la cidrerie que les contrebandiers et les joueurs de pelote fréquentent ; là, il sattable, le béret toujours en visière sur le front, avec tous ses amis retrouvés : Arrochkoa, Florentino, deux ou trois autres de la montagne, et le sombre Itchoua, leur chef à tous.
On leur prépare un repas de fête, avec des poissons de la Nivelle, du jambon et des lapins. Sur le devant de la salle vaste et délabrée, près des fenêtres, les tables, les bancs de chêne sur lesquels ils sont assis ; au fond, dans la pénombre, les tonneaux énormes, remplis de cidre nouveau.
Dans cette bande de Ramuntcho, qui est là au complet sous loeil perçant de son chef, règne une émulation daudace et un réciproque dévouement de frères ; durant les courses nocturnes surtout, cest à la vie à la mort entre eux tous.
Accoudés lourdement, engourdis dans le bien-être de sasseoir après les fatigues de la nuit et concentrés dans lattente dassouvir leur faim robuste, ils restent silencieux dabord, relevant à peine la tête pour regarder, à travers les vitres, les filles qui passent. Deux sont très jeunes, presque des enfants comme Raymond : Arrochkoa et Florentino. Les autres ont, comme Itchoua, de ces visages durcis, de ces yeux embusqués sous larcade frontale qui n'indiquent plus aucun âge ; leur aspect cependant décèle bien tout un passé de fatigues, dans l'obstination irraisonnée de faire ce métier de contrebande qui aux moins habiles rapporte à peine du pain.
30 Puis, réveillés peu à peu par les mets fumants, par le cidre doux, voici quils causent ; bientôt leurs mots sentrecroisent légers, rapides et sonores, avec un roulement excessif des r. Ils parlent et ségayent, en leur mystérieuse langue, dorigine si inconnue, qui, aux hommes des autres pays de lEurope, semble plus lointaine que du mongolien ou du sanscrit. Ce sont des histoires de nuit et de frontière, quils se disent, des ruses nouvellement inventées et détonnantes mystifications de carabiniers espagnols. Itchoua, lui, le chef, écoute plutôt quil ne parle ; on nentend que de loin en loin vibrer sa voix profonde de chantre déglise. Arrochkoa, le plus élégant de tous, détonne un peu à côté des camarades de la montagne (à létat civil, il sappelait Jean Detcharry, mais nétait connu que sous ce surnom porté de père en fils par les aînés de sa famille, depuis ses ancêtres lointains). Contrebandier par fantaisie, celui-là, sans nécessité aucune, et possédant de bonnes terres au soleil ; le visage frais et joli, la moustache blonde retroussée à la mode des chats, loeil félin aussi, loeil caressant et fuyant ; attiré par tout ce qui réussit, tout ce qui amuse, tout ce qui brille ; aimant Ramuntcho pour ses triomphes au jeu de paume, et très disposé à lui donner la main de sa soeur Gracieuse, ne fût-ce que pour faire opposition à sa mère Dolorès. Et Florentino, lautre grand ami de Raymond, est, au contraire, le plus humble de la bande ; un athlétique garçon roux, au front large et bas, aux bons yeux de résignation douce comme ceux des bêtes de labour ; sans père ni mère, ne possédant au monde quun costume râpé et trois chemises de coton rose ; d'ailleurs uniquement amoureux dune petite orpheline de quinze ans, aussi pauvre que lui et aussi primitive.
Voici enfin Itchoua qui daigne parler à son tour. Il conte, sur un ton de mystère et de confidence, certaine histoire qui se passa au temps de sa jeunesse, par une nuit noire, sur le territoire espagnol, dans les gorges dAndarlaza. Appréhendé au corps par deux carabiniers, au détour dun sentier dombre, il sétait dégagé en tirant son couteau pour le plonger au hasard dans une poitrine : une demi-seconde, la résistance de la chair, puis, crac ! la lame brusquement entrée, un jet de sang tout chaud sur sa main, lhomme tombé, et lui, en fuite dans les rochers obscurs...
Et la voix qui prononce ces choses avec une implacable tranquillité est bien celle-là même qui, depuis des années, chante pieusement chaque dimanche la liturgie dans la vieille église sonore, tellement quelle semble en retenir un caractère religieux et presque sacré !...
"Dame ! quand on est pris, nest-ce pas ?... ajoute le conteur, en les scrutant tous de ses yeux redevenus perçants... quand on est pris, nest-ce pas ?... Qu'est-ce que c'est que la vie dun homme dans ces cas-là ? Vous nhésiteriez pas non plus, je pense bien, vous autres, si vous étiez pris ?...
Bien sûr, répond Arrochkoa sur un ton denfantine bravade, bien sûr ! dans ces cas-là, pour la vie dun carabinero, hésiter !... Ah ! par exemple !..."
35 Le débonnaire Florentino, lui, détourne ses yeux désapprobateurs : il hésiterait, lui ; il ne tuerait pas, cela se devine à son expression même.
"N'est-ce pas ? répète encore Itchoua, en dévisageant cette fois Ramuntcho dune façon particulière ; nest-ce pas, dans ces cas-là, tu nhésiterais pas, toi non plus, hein ?
Bien sûr, répond Ramuntcho avec soumission, oh ! non, bien sûr..."
Mais son regard, comme celui de Florentino, sest détourné. Une terreur lui vient de cet homme, de cette impérieuse et froide influence déjà si complètement subie ; tout un côté doux et affiné de sa nature séveille, sinquiète et se révolte.
Dailleurs, un silence a suivi l'histoire, et Itchoua, mécontent de ses effets, propose de chanter pour changer le cours des idées.
40 Le bien-être tout matériel des fins de repas, le cidre quon a bu, les cigarettes quon allume et les chansons qui commencent, ramènent vite la joie confiante dans ces têtes denfants. Et puis, il y a parmi la bande les deux frères Iragola, Marcos et Joachim, jeunes hommes de la montagne au-dessus de Mandiazpi, qui sont des improvisateurs renommés dans le pays dalentour, et cest plaisir de les entendre, sur nimporte quel sujet, composer et chanter de si jolis vers.
"Voyons, dit Itchoua, toi, Marcos, tu serais un marin qui veut passer sa vie sur lOcéan et chercher fortune aux Amériques ; toi, Joachim, tu serais un laboureur qui préfère ne pas quitter son village et sa terre dici. Et, en alternant, tantôt lun, tantôt lautre, tous deux vous discuterez, en couplets de longueur égale, les plaisirs de votre métier, sur lair..., sur lair d'Iru damacho. Allez !"

Source: Jacques Pecnard, édition Idéale bibliothèque de Ramuntcho
Ils se regardent, les deux frères, à demi tournés lun vers lautre sur le banc de chêne où ils sont assis ; un instant de songerie, pendant lequel une imperceptible agitation des paupières trahit seule le travail qui se fait dans leurs têtes ; puis, brusquement Marcos, laîné, commence, et ils ne sarrêteront plus. Avec leurs joues rasées, leurs beaux profils, leurs mentons qui savancent, un peu impérieux, au-dessus des muscles puissants du cou, ils rappellent, dans leur immobilité grave, ces figures que lon voit sur les médailles romaines. Ils chantent avec un certain effort du gosier, comme les muezzins des mosquées, en des tonalités hautes. Quand lun a fini son couplet, sans une seconde dhésitation ni de silence, lautre reprend ; de plus en plus leurs esprits saniment et séchauffent, ils semblent deux inspirés. Autour de la table des contrebandiers, beaucoup dautres bérets se sont groupés et on écoute avec admiration les choses spirituelles ou sensées que les deux frères savent dire, avec toujours la cadence et la rime quil faut.
Vers la vingtième strophe enfin, Itchoua les interrompt pour les faire reposer, et il commande dapporter du cidre encore.
"Mais comment avez-vous appris, demande Ramuntcho aux Iragola ; comment cela vous est-il venu ?
45 Oh ! répond Marcos, dabord c'est de famille, comme tu dois savoir. Notre père, notre grand-père ont été des improvisateurs quon aimait entendre dans toutes les fêtes du pays basque, et notre mère aussi était la fille dun grand improvisateur du village de Lesaca [en Espagne; cf. carte ci-dessus]. Et puis chaque soir, en ramenant nos boeufs ou en trayant nos vaches, nous nous exerçons, ou bien encore au coin du feu durant les veillées dhiver. Oui, chaque soir, nous composons ainsi, sur des sujets que lun ou lautre imagine, et c'est notre plaisir à tous deux..."
Mais, quand vient pour Florentino son tour de chanter, lui, qui ne sait que les vieux refrains de la montagne, entonne en fausset darabe la complainte de la fileuse de lin ; alors Ramuntcho, qui lavait chantée la veille dans le crépuscule dautomne [cf. I:I.15], revoit le ciel enténébré dhier, les nuées pleines de pluie, le char à boeufs descendant tout en bas, dans un vallon mélancolique et fermé, vers une métairie solitaire... [2], et subitement langoisse inexpliquée lui revient, la même quil avait déjà eue ; linquiétude de vivre et de passer ainsi, toujours dans ces mêmes villages, sous loppression de ces mêmes montagnes ; la notion et le confus désir des ailleurs ; le trouble des inconnaissables lointains... Ses yeux, devenus atones et fixes, regardent en dedans ; pour quelques étranges minutes, il se sent exilé, sans comprendre de quelle patrie, déshérité, sans savoir de quoi, triste jusquau fond de lâme ; entre lui et les hommes qui lentourent se sont dressées tout à coup dirréductibles dissemblances héréditaires...
Trois heures. C'est lheure où finissent les vêpres chantées, dernier office du jour ; lheure où sortent de léglise, dans un recueillement grave comme celui du matin, toutes les mantilles de drap noir cachant les jolis cheveux des filles et la forme de leur corsage, tous les bérets de laine pareillement abaissés sur les figures rasées des hommes, sur leurs yeux vifs ou sombres, plongés encore dans le songe des vieux temps.
Cest lheure où vont commencer les jeux, les danses, la pelote et le fandango. Tout cela traditionnel et immuable.
La lumière du jour se fait déjà plus dorée, on sent le soir venir. Léglise, subitement vide, oubliée, où persiste lodeur de lencens, semplit de silence, et les vieux ors des fonds brillent mystérieusement au milieu de plus dombre ;
Rembrandt van Rijn: La Fête de Belshazzar c. 1635
Source: http://www.abcgallery.com/R/rembrandt/rembrandt14.html
du silence aussi se répand alentour, sur le tranquille enclos des morts, où les gens, cette fois, sont passés sans sarrêter, dans la hâte de se rendre ailleurs.
50 Sur la place du jeu de paume, on commence à arriver de partout, du village même et des hameaux voisins, des maisonnettes de bergers ou de contrebandiers qui perchent là-haut, sur les âpres montagnes.
Le vieux jeu de paume (fronton) à Sare

Source: Archives personnelles
Des centaines de bérets basques, tous semblables, sont à présent réunis, prêts à juger des coups en connaisseurs, à applaudir ou à murmurer ; ils discutent les chances, commentent la force des joueurs et arrangent entre eux de gros paris dargent. Et des jeunes filles, des jeunes femmes sassemblent aussi, nayant rien de nos paysannes des autres provinces de France, élégantes, affinées, la taille gracieuse et bien prise dans des costumes de formes nouvelles [cf. I:III.3]; quelques-unes portant encore sur le chignon le foulard de soie, roulé et arrangé comme une petite calotte ; les autres, tête nue, les cheveux disposés de la manière la plus moderne ; dailleurs, jolies pour la plupart, avec dadmirables yeux et de très longs sourcils... Cette place, toujours solennelle et en temps ordinaire un peu triste, semplit aujourdhui dimanche dune foule vive et gaie.
Le moindre hameau, en pays basque, a sa place pour le jeu de paume, grande, soigneusement tenue, en général près de léglise, sous des chênes.
Mais ici, c'est un peu le centre, et comme le conservatoire des joueurs français, de ceux qui deviennent célèbres, tant aux Pyrénées quaux Amériques, et que, dans les grandes parties internationales, on oppose aux champions dEspagne. Aussi la place est-elle particulièrement belle et pompeuse, surprenante en un village si perdu. Elle est dallée de larges pierres, entre lesquelles des herbes poussent, accusant sa vétusté et lui donnant un air dabandon. Des deux côtés sétendent, pour les spectateurs, de longs gradins, qui sont en granit rougeâtre de la montagne voisine et, en ce moment, tout fleuris de scabieuses dautomne. Et au fond, le vieux mur monumental se dresse, contre lequel les pelotes viendront frapper ; il y a un fronton arrondi, qui semble une silhouette de dôme, et porte cette inscription à demi effacée par le temps : "Blaidka haritzea debakatua." (Il est défendu de jouer au blaid.)
C'est au blaid cependant que va se faire la partie du jour ; mais linscription vénérable remonte au temps de la splendeur du jeu national, dégénéré à présent comme dégénèrent toutes choses ; elle avait été mise là pour conserver la tradition du rebot, un jeu plus difficile, exigeant plus dagilité et de force, et qui ne s'est guère perpétué que dans la province espagnole de Guipuzcoa.
Tandis que les gradins semplissent toujours, elle reste vide encore, la place dallée que verdissent les herbes, et qui a vu, depuis les vieux temps, sauter et courir les lestes et les vigoureux de la contrée. Le beau soleil dautomne, à son déclin, léchauffe et léclaire. Çà et là quelques grands chênes s'effeuillent au-dessus des spectateurs assis. On voit là-bas la haute église et les cyprès, tout le recoin sacré, doù les saints et les morts semblent de loin regarder, protéger les joueurs, sintéresser à ce jeu qui passionne encore toute une race et la caractérise...
55 Enfin ils entrent dans larène, les pelotaris, les six champions parmi lesquels il en est un en soutane, le vicaire de la paroisse. Avec eux, quelques autres personnages : le crieur qui, dans un instant, va chanter les coups ; les cinq juges, choisis parmi des connaisseurs de villages différents, pour intervenir dans les cas de litige, et quelques autres portant des espadrilles et des pelotes de rechange. À leur poignet droit, les joueurs attachent avec des lanières une étrange chose dosier qui semble un grand ongle courbe leur allongeant de moitié l'avant-bras : cest avec ce gant (fabriqué en France par un vannier unique du village dAscain [3]) quil va falloir saisir, lancer et relancer la pelote, une petite balle de corde serrée et recouverte en peau de mouton, qui est dure comme une boule de bois.
Le gant s'appelle un chistera

Source: http://marcus.whitman.edu/~oneilma/basque/pictures/traditions/chistera.jpg
Maintenant ils essaient leurs balles, choisissent les meilleures, dégourdissent, par de premiers coups qui ne comptent pas, leur bras dathlètes. Puis, ils enlèvent leur veste, pour aller chacun la confier à quelque spectateur de prédilection ; Ramuntcho, lui, porte la sienne à Gracieuse, assise au premier rang, sur le gradin den bas.
Ramiro Arrue: Frontoian topaketa

Source: http://www.kulki.org/postalaspaldikomargoak.htm
Et, sauf le prêtre qui jouera entravé dans sa robe noire, les voilà tous en tenue de combat, le torse libre dans une chemise de cotonnade rose ou bien moulé sous un léger maillot de fil.
Les assistants les connaissent bien, ces joueurs ; dans un moment, ils sexciteront pour ou contre eux et vont frénétiquement les interpeller, comme on fait aux toréadors.
En cet instant, le village sanime tout entier de lesprit des temps anciens ; dans son attente du plaisir, dans sa vie, dans son ardeur, il est très basque et très vieux, sous la grande ombre de la Gizune, la montagne surplombante, qui y jette déjà un charme de crépuscule.
La Rhune (la Gizune de Loti) sur Sare

Source: Archives personnelles
Et la partie commence, au mélancolique soir. La balle, lancée à tour de bras, se met à voler, frappe le mur à grands coups secs, puis rebondit et traverse lair avec la vitesse dun boulet.
60 Ce mur du fond, arrondi comme un feston de dôme sur le ciel, s'est peu à peu couronné de têtes denfants, petits Basques, petits bérets, joueurs de paume de lavenir, qui tout à lheure vont se précipiter, comme un vol doiseaux, pour ramasser la balle, chaque fois que, trop haut lancée, elle dépassera la place et filera là-bas dans les champs.
La partie graduellement séchauffe, à mesure que les bras et les jarrets se délient, dans une ivresse de mouvement et de vitesse. Déjà on acclame Ramuntcho. Et le vicaire aussi sera lun des beaux joueurs de la journée, étrange à voir avec ses sauts de félin et ses gestes athlétiques, emprisonnés dans sa robe de prêtre.
Ainsi est la règle du jeu : quand un champion de lun des camps laisse tomber la balle, cest un point de gagné pour le camp adverse, et lon joue dordinaire en soixante. Après chaque coup, le crieur attitré chante à pleine voix, en sa langue millénaire : "Le but [le camp qui, après tirage au sort, a joué le premier au commencement de la partie] a tant, le refil [le camp opposé à celui du but] a tant, messieurs !" Et sa longue clameur se traîne au-dessus du bruit de la foule qui approuve ou murmure.
Sur la place, la zone dorée et rougie de soleil diminue, sen va, mangée par lombre ; de plus en plus, le grand écran de la Gizune domine tout, semble enfermer davantage, dans ce petit recoin de monde à ses pieds, la vie très particulière et lardeur de ces montagnards, qui sont les débris dun peuple très mystérieusement unique, sans analogue parmi les peuples. Elle marche et envahit en silence, lombre du soir, bientôt souveraine ; au loin seulement quelques cimes, encore éclairées au-dessus de tant de vallées rembrunies, sont dun violet lumineux et rose.
pseudo-Rembrandt: Landscape with a Long Arched Bridge c. 1630
Source: http://www.abcgallery.com/R/rembrandt/rembrandt168.html
Ramuntcho joue comme, de sa vie, il navait encore jamais joué ; il est à lun de ces instants où lon croit se sentir retrempé de force, léger, ne pesant plus rien, et où cest une pure joie de se mouvoir, de détendre ses bras, de bondir.
65 Mais Arrochkoa faiblit, le vicaire deux ou trois fois sentrave dans sa soutane noire, et le camp adverse, dabord distancé peu à peu se rattrape ; alors, en présence de cette partie disputée si vaillamment, les clameurs redoublent et des bérets senvolent, jetés en lair par des mains enthousiastes.
Maintenant les points sont égaux de part et dautre ; le crieur annonce trente pour chacun des camps rivaux et il chante ce vieux refrain qui est de tradition immémoriale en pareil cas : "Les paris en avant ! Payez à boire aux juges et aux joueurs !" C'est le signal dun instant de repos, pendant quon apportera du vin dans larène, aux frais de la commune. Les joueurs sasseyent, et Ramuntcho va prendre place à côté de Gracieuse, qui jette sur ses épaules trempées de sueur la veste dont elle était gardienne. Ensuite, il demande à sa petite amie de vouloir bien desserrer les lanières qui tiennent le gant de bois, dosier et de cuir à son bras rougi. Et il se repose dans la fierté de son succès, ne rencontrant que des sourires daccueil sur les visages des filles quil regarde. Mais il voit aussi là-bas, du côté opposé au mur des joueurs, du côté de lobscurité qui s'avance, lensemble archaïque des maisons basques, la petite place du village avec ses porches blanchis à la chaux et ses vieux platanes taillés, puis le clocher massif de léglise, et, plus haut que tout, dominant tout, écrasant tout, la masse abrupte de la Gizune doù vient tant dombre, doù descend sur ce village perdu une si hâtive impression de soir... Vraiment elle enferme trop, cette montagne, elle emprisonne, elle oppresse... Et Ramuntcho, dans son juvénile triomphe, est troublé par le sentiment de cela, par cette furtive et vague attirance des ailleurs si souvent mêlée à ses peines et à ses joies...
La partie à présent se continue, et ses pensées se perdent dans la griserie physique de recommencer la lutte. Dinstant en instant, clac ! toujours le coup de fouet des pelotes, leur bruit sec contre le gant qui les lance ou contre le mur qui les reçoit, leur même bruit donnant la notion de toute la force déployée... Clac ! elle fouettera jusquà lheure du crépuscule, la pelote, animée furieusement par des bras puissants et jeunes. Parfois les joueurs, dun heurt terrible, larrêtent au vol, dun heurt à briser dautres muscles que les leurs.
Ramiro Arrue: Partido de pelota

Source: http://www.nonbait.com/shop/index.php/cPath/22/name/postales+y+laminas
Le plus souvent, sûrs deux-mêmes, ils la laissent tranquillement toucher terre, presque mourir : on dirait quils ne lattraperont jamais ; et clac ! elle repart cependant, prise juste à point, grâce à une merveilleuse précision de coup doeil, et s'en va refrapper le mur, toujours avec sa vitesse de boulet... Quand elle ségare sur les gradins, sur lamas des bérets de laine et des jolis chignons noués dun foulard de soie, toutes les têtes alors, tous les corps sabaissent comme fauchés par le vent de son passage : c'est quil ne faut pas la toucher, lentraver, tant quelle est vivante et peut encore être prise ; puis, lorsquelle est vraiment perdue, morte, quelquun des assistants se fait honneur de la ramasser et de la relancer aux joueurs, dun coup habile qui la remette à la portée de leurs mains.
Le soir tombe, tombe, les dernières couleurs dor sépandent avec une mélancolie sereine sur les plus hautes cimes du pays basque. Dans léglise désertée, les profonds silences doivent sétablir, et les images séculaires se regarder seules à travers lenvahissement de la nuit... Oh ! la tristesse des fins de fête, dans les villages très isolés, dès que le soleil sen va !...
Cependant Ramuntcho de plus en plus est le grand triomphateur. Et les applaudissements, les cris, doublent encore sa hardiesse heureuse ; chaque fois quil fait un quinze [note de l'auteur: Il serait trop long d'expliquer cette expression: "faire un quinze", qui signifie: faire un point. C'est une façon de compter du jeu de rebot, qui s'est conservée dans le jeu de blaid], les hommes, debout maintenant sur les vieux granits étagés du pourtour, lacclament avec une méridionale fureur...
Ramiro Arrue: Plazan

Source: http://www.kulki.org/postalaspaldikomargoak.htm
Le dernier coup, le soixantième point... Il est pour Ramuntcho et voici la partie gagnée !
70 Alors, cest un subit écroulement dans larène, de tous les bérets qui garnissaient lamphithéâtre de pierre ; ils se pressent autour des joueurs, qui viennent de simmobiliser tout à coup dans des attitudes lassées. Et Ramuntcho desserre les courroies de son gant au milieu dune foule dexpansifs admirateurs ; de tous côtés, de braves et rudes mains savancent afin de serrer la sienne, ou de frapper amicalement sur son épaule.
"As-tu parlé à Gracieuse pour danser ce soir ?" lui demande Arrochkoa, qui, à cet instant, ferait pour lui tout au monde.
"Oui, à la sortie de la messe, je lui ai parlé... Elle ma promis. [cf. I:IV.21]
Ah ! à la bonne heure ! Cest que j'avais crainte que la mère... Oh ! mais, jaurais arrangé ça, moi, dans tous les cas, tu peux me croire."
Un robuste vieillard, aux épaules carrées, aux mâchoires carrées, au visage imberbe de moine, devant lequel on se range par respect sapproche aussi : c'est Haramburu, un joueur du temps passé, qui fut célèbre, il y a un demi-siècle, aux Amériques pour le jeu de rebot, et qui y gagna une petite fortune. Ramuntcho rougit de plaisir, en sentendant complimenter par ce vieil homme difficile. Et là-bas, debout sur les gradins rougeâtres qui achèvent de se vider, parmi les herbes longues et les scabieuses de novembre, sa petite amie qui sen va, suivie dun groupe de jeunes filles, se retourne pour lui sourire, pour lui envoyer de la main un gentil adios à la mode espagnole. Il est un jeune dieu, en ce moment, Ramuntcho ; on est fier de le connaître, dêtre de ses amis, daller lui chercher sa veste, de lui parler, de le toucher.
75 Maintenant, avec les autres pelotaris, il se rend à lauberge voisine, dans une chambre où sont déposés leurs vêtements de rechange à tous et où des amis soigneux les accompagnent pour essuyer leurs torses trempés de sueur.
Et, l'instant daprès, sa toilette faite, élégant dans une chemise toute blanche, le béret de côté et crânement mis, il sort sur le seuil de la porte, sous les platanes taillés en berceau, pour jouir encore de son succès, voir encore passer des gens, continuer de recueillir des compliments et des sourires.
Cest tout à fait le déclin du jour automnal, c'est le vrai soir à présent. Dans lair tiède, des chauves-souris glissent. Les uns après les autres partent les montagnards des environs ; une dizaine de carrioles sattellent, allument leur lanterne, sébranlent avec des tintements de grelots, puis disparaissent, par les petites routes ombreuses des vallées, vers les hameaux éloignés dalentour. Au milieu de la pénombre limpide, on distingue les femmes, les filles jolies, assises sur les bancs, devant les maisons, sous les voûtes arrangées des platanes ; elles ne sont plus que des formes claires, leurs costumes du dimanche font dans le crépuscule des taches blanches, des taches roses,
Monet: Les lilas, temps gris 1872 (W 203)

Source: http://www.cis.nctu.edu.tw/~whtsai/MonetPages/images/monet_b5.GIF
et cette tache bleu pâle, tout là-bas, que Ramuntcho regarde, c'est la robe neuve de Gracieuse...

Source: Ramiro Arrue, édition Crès de Ramuntcho
Au dessus de tout, emplissant le ciel, la Gizune gigantesque, confuse et sombre, est comme le centre et la source des ténèbres, peu à peu épandues sur les choses. Et à léglise, voici que tout à coup sonnent les pieuses cloches, rappelant aux esprits distraits lenclos des tombes, les cyprès autour du clocher, et tout le grand mystère du ciel, de la prière, de linévitable mort.
Oh ! la tristesse des fins de fête, dans les villages très isolés, quand le soleil néclaire plus, et quand c'est lautomne !...
Ils savent bien, ces gens si ardents tout à lheure aux humbles plaisirs de la journée que dans les villes il y a dautres fêtes plus brillantes, plus belles et moins vite finies ; mais ceci, c'est quelque chose dà part ; cest la fête du pays, de leur propre pays, et rien ne leur remplace ces furtifs instants, auxquels, tant de jours à lavance, ils avaient songé... Des fiancés, des amoureux, qui vont repartir, chacun de son côté, vers les maisons, éparses au flanc des Pyrénées, des couples, qui demain reprendront leur vie monotone et rude, se regardent avant de se séparer, se regardent au soir qui tombe, avec des yeux de regret qui disent : "Alors, c'est déjà fini ? Alors, cest tout ?..."
Observations
[1] Notez, encore une fois, le vocabulaire de la peinture. Cf. I:III.6.
[2] Notez le pouvoir évocateur de la musique. Cf. Le Roman de l'enfant XI.
[3] Souvenez-vous du vannier dans Pêcheur d'Islande, qui fabriquait bien autre chose? [II:3.16]