Lecture 40

1 Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à errer sans but dans les avenues de Papeete ou dans les jardins de la reine ;

Another of Queen Pomaré's gardens.

(Source: Archives personnelles)

tantôt nous marchions au hasard dans les allées qui se présentaient à nous ; tantôt nous nous étendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis épais des plantes... Il est de ces heures d'ivresses qui passent, et qu'on se rappelle ensuite toute une vie ; ivresses du coeur, ivresses des sens, sur lesquelles la nature d'Océanie jetait son charme indéfinissable, et son étrange prestige.

2 Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de nous revoir ; tous deux nous sentions que c'était la fin, que bientôt nos destinées seraient séparées pour jamais...

3 Rarahu avait changé ; dans l'obscurité je la sentais plus frêle, et la petite toux si redoutée sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au jour, je vis sa figure plus pâle et plus accentuée ; elle avait près de seize ans ; elle était toujours adorablement jeune et enfant ; seulement elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est convenu d'appeler distinction ; elle avait dans sa petite physionomie sauvage une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage eût pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir...

4 Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait admettre au nombre des suivantes du palais ; elle avait précisément demandé d'être au service d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce moment, et qui s'était prise à beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puisé certaines notions de la vie des femmes européennes ; elle avait appris, surtout à mon intention, l'anglais qu'elle commençait presque à savoir ; elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naïf ; sa voix semblait plus douce encore dans ces mots inusités, dont elle ne pouvait pas prononcer les syllabes dures.

5 C'était bizarre d'entendre ces phrases de la vieille langue anglaise sortir de la bouche de Rarahu ; je l'écoutais avec étonnement, il semblait que ce fût une autre femme...

6 Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans la grande rue qui jadis était pleine de mouvement et d'animation.

7 Mais, ce soir, plus de chants, plus de jeunes femmes, plus de couronnes étalées sous les vérandahs. Là même tout était désert. Je ne sais quel vent de tristesse, depuis notre départ, avait soufflé sur Tahiti...

8 C'était jour de réception chez le gouverneur français ; nous nous approchâmes de sa demeure. Par les fenêtres ouvertes, on plongeait dans les salons éclairés ; il y avait là tous mes camarades du Rendeer, et toutes les femmes de la cour ; la reine Pomaré, la reine Moé, et la princesse Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute : où donc est Harry Grant ? ... Et Ariitéa put répondre avec son sourire tranquille :

9 "Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de la reine."

10 Le fait est que Harry Grant était avec Rarahu, et que pour l'instant le reste n'existait plus pour lui... [. . . .]

11 Nous continuâmes à errer tous deux ;

E579  Idylle à Tahiti 1901 (Zurich: Bührle Collection)

(Source: http://buehrle.ch/index.asp?lang=e&id_pic=80)

nous n'avions plus de gîte où nous retirer ensemble ; Rarahu était influencée comme moi par la tristesse des choses, le silence et la nuit.

12 A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprès de la reine et d'Ariitéa. Nous ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et nous avançâmes avec précaution pour examiner les lieux. C'est qu'il fallait éviter les regards du vieil Ariifaité, le mari de la reine, qui rôde souvent le soir sous les vérandahs de ses domaines.

13 Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste enclos ; sa masse blanche se dessinait clairement à la faible clarté des étoiles ; on n'entendait nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomaré prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans mes rêves d'enfance. Tout était endormi à l'entour ; Rarahu, rassurée, monta par le grand perron, en me disant adieu. [. . . .]

Révision de la lecture

1. Où est-ce que Harry et Rarahu passent la soirée?
2. Pourquoi Rarahu et Harry sont-ils tristes même en se retrouvant?
3. Comment Rarahu a-t-elle changé pendant l'absence de Harry?
4. Qu'est-ce que Rarahu a appris au service d'Ariitéa?
5. Quand elle lui parle anglais, quel effet a-t-elle sur Harry?
6. Qu'est-ce qu'ils voient dans la maison du gouverneur?
7. Pourquoi y a-t-il tant de monde?
8. Comment Ariitéa explique-t-elle l'absence de Harry Grant?
9. Pourquoi entrent-ils dans les jardins du palais de la reine avec précaution?
10. Pourquoi Rarahu habite-t-elle maintenant le palais?

Révision de la grammaire

40.1 "Il est de ces heures d'ivresses qui passent, et qu'on se rappelle ensuite toute une vie"

Notez la forme de l'adjectif démonstratif devant un substantif feminin pluriel, heures. IV.B.

40.1 "Il est de ces heures d'ivresses qui passent, et qu'on se rappelle ensuite toute une vie ;"

Pourquoi qui, pourquoi que? II.B.1.

40.1 " ivresses du coeur, ivresses des sens, sur lesquelles la nature d'Océanie jetait son charme indéfinissable"
40.4 "elle avait précisément demandé d'être au service d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce moment"

Pourquoi les formes de lequel? II.B.1.d.

40.1 "ivresses du coeur, ivresses des sens, sur lesquelles la nature d'Océanie jetait son charme indéfinissable, et son étrange prestige."
40.4 "elle avait appris, surtout à mon intention, l'anglais qu'elle commençait presque à savoir"

Prestige est féminine. Pourquoi son? Intention est féminine. Pourquoi mon? IV.A.

40.3 " Il semblait que son visage eût pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir..."
40.5 " je l'écoutais avec étonnement, il semblait que ce fût une autre femme..."

Why the subjunctive here? (III.D.2.g.) Why the imperfect and pluperfect subjunctive? (III.D.4.a.)

40.3 "elle avait près de seize ans"

Pourquoi l'imparfait de l'indicatif ici? (III.A.1.c.)

40.4 "Dans ce milieu, elle avait puisé certaines notions de la vie des femmes européennes"

Que veut dire certain devant le substantif? (IV.D.)

40.4 "elle avait appris, surtout à mon intention, l'anglais qu'elle commençait presque à savoir"

Notez la préposition après commencer devant le deuxième verbe. III.G.

40.4 "sa voix semblait plus douce encore dans ces mots inusités, dont elle ne pouvait pas prononcer les syllabes dures."

Pourquoi dont ici? II.B.1.c.

40.5 "C'était bizarre d'entendre ces phrases de la vieille langue anglaise sortir de la bouche de Rarahu"

Notez la forme de l'adjectif démonstratif devant un substantif feminin pluriel, phrases. IV.B.

40.8 "Et Ariitéa put répondre avec son sourire tranquille"
40.12 "A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprès de la reine et d'Ariitéa."

Quel temps des verbes pouvoir et vouloir voyez-vous ici? III.E.3.

40.11 "nous n'avions plus de gîte où nous retirer ensemble"

Pourquoi de et non pas un? I.B.

40.13 "on n'entendait nulle part aucun bruit."

Que veut dire ne ... aucun(e)?

40.13 "le palais de Pomaré prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans mes rêves d'enfance."

Pourquoi le? II.C.1.a.

Vocabulaire

errer - to wander
but m. - goal
au hasard - at random
ivresse f. - intoxication
frêle - frail
toux f. - cough
lendemain m. - the next day
convenir - to agree on
physionomie f. - face
appartenir - to belong
puiser - to find
inusité(e) - unaccustomed
étonnement m. - astonishment
étaler - to spread out
soufler - to blow
pour rire - for the fun of it
lieu m. - location
rôder - to prowl
enclos m. - enclosure
faible - weak
perron m. - landing