1 Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du Rendeer à Tahiti. En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis était à nous, nous éprouvâmes une émotion vive, et aussi une sensation délicieuse, qu'aucun autre lieu au monde n'eût été capable de nous causer.
2 Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet endroit où l'air avait toujours la fraîcheur de l'eau courante : nous connaissions là toutes les pierres, toutes les branches, tout, jusqu'aux moindres mousses. Rien n'avait changé ; c'étaient bien ces mêmes herbes, et cette même odeur, mélangée de plantes aromatiques et de goyaves mûres.
3 Nous suspendîmes nos vêtements aux branches, et puis nous nous assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et pour la dernière fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau de Fataoua.
4 Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande cascade. [1] Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs frêles des goyaviers. Les branches de ces arbustes se penchaient en voûte au-dessus de nos têtes, et dessinaient sur ce miroir légèrement agité les mille découpures de leur feuillage. Les fruits mûrs tombaient dans l'eau ; le ruisseau en roulait ; son lit était semé de goyaves, d'oranges et de citrons.

(Source: Archives personnelles)
5 Nous ne disions rien tous deux ; assis près l'un de l'autre, nous devinions mutuellement nos pensées tristes, sans avoir besoin de troubler ce silence pour nous les communiquer. Les frêles poissons et les tout petits lézards bleus se promenaient aussi tranquillement que s'il n'y eût eu là aucun être humain ; nous étions tellement immobiles, que les varos, si craintifs, sortaient des pierres et circulaient autour de nous.
6 Le soleil qui baissait déjà, le dernier soleil de mon dernier soir d'Océanie, éclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorées ; j'admirais toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles délicates ; les mimosas légers, les goyaviers noirs, avaient déjà pris leurs teintes du soir [. . . .]
7 Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De grosses larmes coulaient sur ses joues ; des larmes silencieuses, qui tombaient pressées, comme d'un vase trop plein...
8 --Harry, dit-elle, je suis à toi... Je suis ta petite femme, n'est-ce pas ? ... N'aie pas peur, je crois en Dieu ; je prie, et je prierai... Va, tout ce que tu m'as demandé, je le ferai... Demain je quitterai Papeete en même temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec Tiahoui, je n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je meure, je prierai pour toi... "
9 Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux bras autour de moi et appuya sa tête sur mes genoux... Je pleurai aussi, mais des larmes douces ; j'avais retrouvé ma petite amie, elle était brisée, elle était sauvée. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos destinées nous séparaient d'une manière irrévocable et fatale ; ce départ aurait moins d'amertume, moins d'angoisse déchirante ; je pouvais m'en aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensées de retour, peut-être aussi avec de vagues espérances dans l'éternité !
[1] For the Fataua Falls, see Reading 25.
Révision de la lecture
1. Qu'est-ce que Rarahu et Harry font dans "leur" bassin?
2. Pourquoi Rarahu et Harry ne parlent-ils pas?
3. Comment les fleurs changent-elles?
4. Qu'est-ce que Rarahu promet à Harry pour le rassurer?
5. Pourquoi Harry se sent-il moins triste à l'idée de son départ?
Révision de la grammaire
47.1 "nous éprouvâmes une émotion vive, et aussi une
sensation délicieuse, qu'aucun autre lieu au monde n'eût
été capable de nous causer."
47.5 "Les frêles poissons et les tout petits lézards bleus
se promenaient aussi tranquillement que s'il n'y eût eu là
aucun être humain"
Notez les formes de cette négation.
47.1 "nous éprouvâmes une émotion vive, et aussi une sensation délicieuse, qu'aucun autre lieu au monde n'eût été capable de nous causer."
Eût été est quelle forme de quel verbe? Comment le traduit-on? III.D.4.b.
47.2 "Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet
endroit où l'air avait toujours la fraîcheur de l'eau courante"
47.2 "c'étaient bien ces mêmes herbes, et cette
même odeur, mélangée de plantes aromatiques et de goyaves
mûres."
47.6 "j'admirais toutes ces choses pour la dernière fois."
Notez les formes de l'adjectif démonstratif. Pouvez-vous les expliquer? IV.B.
47.2 "nous connaissions là toutes les pierres, toutes les branches, tout, jusqu'aux moindres mousses."
Pourquoi connaître ici plutôt que savoir? VII.F.
47.2 "Rien n'avait changé"
Pourquoi l'inversion de ne ... rien? VI.B.
47.2 "c'étaient bien ces mêmes herbes, et cette même
odeur, mélangée de plantes aromatiques et de goyaves
mûres."
47.4 "son lit était semé de goyaves, d'oranges
et de citrons."
47.9 "je pouvais m'en aller au moins avec d'incertaines mais consolantes
pensées de retour, peut-être aussi avec de vagues espérances
dans l'éternité !"
Notez ces constructions parallèles. VIII.C.
47.3 "nous nous assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous
retrouver encore, et pour la dernière fois, en pareo, au baisser
du soleil, dans le ruisseau de Fataoua."
47.6 " j'admirais toutes ces choses pour la dernière fois."
Pourquoi fois ici pour "time"? VII.A.1.
47.4 " Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs frêles des goyaviers."
Pourquoi une forme de lequel ici? II.B.1.d.
47.6 "Les sensitives commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles délicates"
Notez la préposition entre les deux verbes. III.G.
47.7 "Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes..."
Que veut dire dont ici? II.B.1.c.
47.7 "Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes..."
Comprenez-vous les miennes?
47.7 "De grosses larmes coulaient sur ses joues ; des larmes silencieuses, qui tombaient pressées, comme d'un vase trop plein..."
Pourquoi de, pourquoi des? I.C.
47.8 "J'irai vivre avec Tiahoui, je n'aurai point d'autre époux"
Pourquoi de et non pas un? (I.B.)
47.8 " jusqu'à ce que je meure, je prierai pour toi... "
Pourquoi le subjonctif ici? (III.D.2.b.)
Vocabulaire
mûr(e) - ripe
baisser m. - setting
frêle - frail
arbuste m. - bush
voûte f. - vault
semer - to plant
goyave f. - guava
citron m. - lemon
deviner - to guess
varo m. - small shellfish
sensitive f. - a flower that opens and closes with the sun each day
replier - to close back up
sanglot m. - sob
briser - to shatter
puisque - since
fatal(e) - determined by fate