(1) "une sorte de logis sombre," etc.
Dès la première phrase de Pêcheur d'Islande, nous voyons un exemple d'une des méthodes impressionistes de Pierre Loti (1850-1923): une construction linguistique qui rend l'objet de la description incertain, "une sorte de logis sombre . . ." plutôt que simplement "un logis sombre," ce qui aurait été bien plus certain. (Comme vous lirez ci-dessous à propos des peintres Impressionistes: "la fragmentation des touches suggérant formes et volumes au détriment du dessin"). Il y a beaucoup d'autres constructions linguistiques semblables dans ce texte. Dans cette première lecture, nous les avons toutes indiquées avec la typographie. En lisant le texte, faites attention à ces constructions, et notez comment elles créent le même effet, le même indéfini qu'on voit dans les tableaux impressionistes de son contemporain Claude Monet (1840-1926) ci-dessous.
W328 Coucher de soleil sur la mer 1874 (Philadelphia Museum of Art)
(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/monet/monet2o.jpg)
(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/monet/monet31.jpg
W1555 Londres, Waterloo Bridge 1900 (Santa Barbara Museum of Art)
(Source: Http://www.intermonet.com/oeuvre/londres.htm)
Voici un petit essai sur l'Impressionisme en peinture, si vous voulez en savoir plus.
Impressionisme: mouvement pictural qui se forma en France dans le dernier tiers du XIXe siècle
en réaction contre la peinture académique officielle. L'impressionnisme
désigne cependant moins une école à proprement parler qu'une tendance qui
entraîna derrière elle toute une génération d'artistes. Sans l'impressionnisme
qui déstabilisa la tradition de la peinture, les révolutions stylistiques du début
du XXe siècle n'auraient pas été possibles.
Par extension, le terme désigne également un certain style de musique apparu
au début du XXe siècle.
C'est au titre d'un tableau de Claude Monet, Impression soleil levant [voyez la Lecture 2], que l'impressionnisme doit son nom. En mai 1874
se tint dans les ateliers du photographe Nadar, boulevard des Capucines, une
exposition de jeunes peintres indépendants, parmi lesquels figuraient Claude
Monet, Paul Cézanne, Pierre-Auguste Renoir et Alfred Sisley. Ayant en
commun une même recherche picturale, le rendu du plein-air et des effets de
lumière, ils s'étaient constitués en société anonyme pour faire face à leur
exclusion constante du Salon officiel. La manifestation fit scandale et les
critiques trouvèrent dans «les plus absurdes croûtes de ces peintres»,
semblant «avoir déclaré la guerre à la beauté», l'occasion de manifester leurs
railleries et leur mépris. Ce fut ainsi que le journaliste Louis Leroy, tournant en
dérision le tableau de Monet, s'exclama dans le Charivari: «Impression. J'en
étais sûr. puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l'impression
là-dedans». Le terme était né, et accepté d'emblée par les artistes
eux-mêmes et leur petit cercle d'amateurs (parmi lesquels les critiques
d'avant-garde Jules Castagnary, Edmond Duranty, Théodore Duret et le
marchand Durand-Ruel). Malgré la persistance des attaques malveillantes et
des querelles esthétiques internes au groupe, sept autres expositions
s'organisèrent dès lors sous ce vocable, dont la dernière eut lieu en 1886.
Ces huit manifestations ne définissent cependant l'impressionnisme
qu'historiquement, car c'est en fait dès le début des années 1860 que le terme
«impression» apparut au centre de toutes les conversations des jeunes
peintres qui se retrouvaient, autour d'Édouard Manet, au café Guerbois, puis
au café de la Nouvelle-Athènes. Sans théorie esthétique véritable, ces artistes
travaillaient à une nouvelle manière de peindre, liée à une nouvelle manière de
voir, née de la sensation immédiate. La vision en plein-air, sans cesse
renouvelée par les variations de la lumière, l'impression fugitive à saisir étaient
déjà pour eux le véritable sujet à peindre. À cet effet, ils puisèrent à plusieurs
sources, s'inspirant des oeuvres d'Eugène Boudin [vous verrez plus tard plusieurs de ses tableaux], de Jongkind et de Corot,
des tableaux de l'école de Barbizon ou encore de celles de Courbet et de
Manet, dont les thèmes empruntés à la vie quotidienne leur ouvraient la voie. Il
s'agissait pour eux de capter instantanément ce qu'ils voyaient: ils définirent
peu à peu l'espace par la décomposition des tons, la fragmentation des
touches suggérant formes et volumes au détriment du dessin. Appliquant
ensuite les théories de Chevreul (1839) sur le cercle chromatique et le
mélange optique, ils n'utilisèrent plus que les couleurs primaires (rouge, bleu
et jaune) et leurs complémentaires (orangé, violet et vert) dont la juxtaposition
sur la toile permet de rendre toutes les vibrations de l'atmosphère.
Nombreuses furent ainsi les oeuvres, antérieures à 1874, contenant en germe
les conquêtes de l'impressionnisme, notamment les toiles peintes à la
Grenouillère en 1869 par Renoir (National Museum, Stockholm) et par Monet
(Metropolitan Museum of Art, NewYork). Et lorsque Pissarro et Monet, fuyant
la France en guerre, se réfugièrent à Londres et purent admirer les peintures
de Turner et de Constable, cette découverte ne fut que le «révélateur» d'un
style déjà largement élaboré.
(Source: http://www.tbs.be/autremonde/Peinture/Impressionisme/Impressionisme.htm)
Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés
à boire, dans une sorte de (1) logis sombre qui sentait la saumure et
la mer. Le gîte, trop bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme
l'intérieur d'une grande mouette vidée ; il oscillait faiblement, en rendant
une plainte monotone, avec une lenteur de sommeil.
Dehors, ce devait être la mer et la nuit,
mais on n'en savait trop rien : une seule ouverture coupée dans le plafond était
fermée par un couvercle en bois, et c'était une vieille lampe suspendue qui
les éclairait en vacillant.
Il y avait du feu dans un fourneau ; leurs vêtements
mouillés séchaient, en répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs
pipes de terre.
Leur table massive occupait toute leur demeure
; elle en prenait très exactement la forme, et il restait juste de quoi se couler
autour pour s'asseoir sur des caissons étroits scellés aux murailles de chêne.
De grosses poutres passaient au-dessus d'eux, presque à toucher leurs
têtes ; et derrière leur dos, des couchettes qui semblaient creusées
dans l'épaisseur de la charpente s'ouvraient comme des niches d'un caveau pour
mettre les morts.
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Voici une photo de l'intérieur d'un tel vaisseau, où "de
grosses poutres passaient au-dessus . . .et . . . des couchettes qui semblaient
creusées dans l'épaisseur de la charpente s'ouvraient comme des niches
d'un caveau pour mettre les morts."
(Source: Genet, Christian, and Daniel Hervé. Pierre Loti l'enchanteur. Gemozac: C. Genet, 1988) |
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Voici une photo de pêcheurs bretons portant des suroîts.
(Source: http://212.198.5.37:8060/@se_38caf0d1/Images/bouton3.@952824815_.map?45,86) |
Ils étaient d'âges divers. Le capitaine pouvait
avoir quarante ans ; trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu'ils
appelaient Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme,
pour la taille et la force ; une barbe noire, très fine et très frisée, couvrait
ses joues ; seulement il avait gardé ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui
étaient extrêmement doux et tout naïfs.
Très près les uns des autres, faute d'espace,
ils paraissaient éprouver un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte
obscur.
10 ... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie
désolation des eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au
mur, marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre
le plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie.
Ils traitaient très gaiement entre eux ces questions
de mariage, --mais sans rien dire qui fût déshonnête. Non, c'étaient des projets
pour ceux qui étaient encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées
dans le pays, pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien,
avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer.
Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempés, est toujours une chose
saine, et dans sa crudité même il demeure presque chaste.
Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre
appelé Jean (un nom que les bretons prononcent Yann), qui ne venait pas.
En effet, où était-il donc ce Yann ; toujours
à l'ouvrage là-haut ? Pourquoi ne descendait-il pas prendre un peu de sa part
de la fête ? [2]
--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.
15 Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le
couvercle de bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange
tomba d'en haut [3]:
--Yann ! Yann ! ... eh ! l'homme !
L'homme répondit rudement du dehors. [4]
Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette
lueur si pâle qui était entrée ressemblait bien à celle du jour. [3] --"Bientôt
minuit..." Cependant c'était bien comme un lueur de soleil, comme une lueur
crépusculaire renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux.
Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe
pendue se remit à briller jaune, et on entendit l'homme descendre avec
de gros sabots par une échelle de bois.
20 Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car
il était presque un géant. Et d'abord il fit une grimace, en se pinçant
le bout du nez à cause de l'odeur âcre de la saumure.
Il dépassait un peu trop les proportions
ordinaires des hommes, surtout par sa carrure qui était droite comme une barre
; quand il se présentait de face, les muscles de ses épaules, dessinés sous
son tricot bleu, formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de
grands yeux bruns très mobiles, à l'expression sauvage et superbe.
Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann,
l'attira contre lui par tendresse, à la façon des enfants ; il était fiancé
à sa soeur et le traitait comme un grand frère. L'autre se laissait caresser
avec un air de lion câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches.
Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place
pour s'arranger que chez les autres hommes, étaient un peu espacées et
semblaient toutes petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes,
bien que jamais coupées ; elles étaient frisées très serré en deux petits rouleaux
symétriques au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et exquis
[5] ; et puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté des coins
profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras, et ses joues colorées
avaient gardé un velouté frais, comme celui des fruits que personne n'a touchés.
On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut
assis, et on appela le mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.
25 Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C'était
un petit garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous
ces marins qui étaient plus ou moins parents entre eux ; en dehors de
son travail assez dur, il était l'enfant gâté du bord. Yann le fit boire dans
son verre, et puis on l'envoya se coucher.
[1] "ils . . . devisaient, en breton."
La langue de la Bretagne, d'où viennent les personnages de ce roman, n'a aucune
similarité avec le français. (Cette différence va jouer un rôle dans le roman,
plus tard.) Voici le texte d'une conversation de deux bretons, Erwan et Yann.
Erwan. Labourat a rit kalz?
Yann. Ya 'vat, labourat a ran kalz bemdez. Kelenn a ran er Skol-Veur, ha studiañ
a ran kalz: lenn a ran e pep lec'h, er gêr, er bus, en ostaleri. Ne ran nemet
labourat.
Erwan. Skrivañ a rit e pep lec'h ivez?
Yann. Ne ran ket. Ober a ran er gêr hepken.
Erwan. Gwelout a ran... Ha beajiñ a rit kalz ?
Yann. Ya, beajiñ a ran kalz e Breizh, hag er broioù keltiek all un tammig.
Erwan. Mont a rit alies da Amerika ivez?
Yann. Ne ran ket alies. Mont a ran a-wechoù da Amerika, da Vro-Alamagn, ha da
Vro-Japan ivez.
Erwan. Plijout a ra Bro Japan deoc'h?
Yann. Ya, plijout a ra din kalz. Amerika avat ne ra ket.
(Source: http://www.kervarker.org/francais/diviz19.html)
Si vous voulez entendre cette conversation, cliquez ici
Les Bretons constituaient une culture minoritaire située dans -- et souvent dédaignée par -- une culture majoritaire (la France). Le gouvernement central à Paris essayait autrefois de supprimer le breton, de contraindre la population de la région à parler uniquement la langue de tous les Français, mais le breton a survécu, et aujourd'hui il connaît une sorte de renaissance parmi les jeunes bretons qui ne veulent pas ressembler à tout le monde.
[2] "En effet, où était-il donc ce Yann ; toujours à l'ouvrage là-haut ? Pourquoi ne descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fête ?"
Ce passage semble exprimer la pensée de Sylvestre, mais le texte n'indique pas clairement ni où commence ni où finit sa pensée, et ne dit pas que ces mots représentent la pensée non plus du narrateur, mais de Sylvestre. (Loti aurait pu écrire: "En effet, où était-il donc ce Yann, Sylvestre se demanda-t-il; toujours à l' ouvrage là-haut ? . . ." etc.) C'était Gustave Flaubert (1821-1880), romancier que Loti admirait énormement, qui est célèbre pour l'utilisation de ce procédé stylistique, qu'on appelle le discours indirect libre. Comme on peut voir ici et à travers le texte, ce procédé, comme les constructions linguistiques notées ci-dessus, sert aussi à créer de l'incertitude dans le texte: on ne sait avec certitude ni qui parle ici, ni, parfois, où la voix du narrateur s'arrête et la voix d'un personnage commence. Encore une fois, faites attention à l'utilisation fréquente du discours indirect libre dans ce texte.
[3] "Alors une lueur très étrange tomba d'en haut."
"Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pâle qui était
entrée ressemblait bien à celle du jour."
Comme ses contemporains peintres, Loti s'intéresse souvent à
la lumière et à ses effets, "les variations de la lumière", dans
ce texte. Faites-y attention.
[4] "--Yann ! Yann ! ... eh ! l' homme !
L' homme répondit rudement du dehors."
Dès le commencement de ce texte, Loti présente Yann Gaos comme la quintessence
même de l'homme. Mais, comme nous verrons, l'auteur va se servir de Yann pour
modifier et rendre plus complexe la définition traditionelle.
[5] "ses lèvres . . .avaient des contours fins et exquis"
Le texte présente Yann, "l'homme," d'abord avec des traits même exagérés de
la masculinité traditionelle: "Il [était] obligé de se courber en deux comme
un gros ours, car il était presque un géant. . . . Il dépassait un peu trop
les proportions ordinaires des hommes, surtout par sa carrure qui était droite
comme une barre ; quand il se présentait de face, les muscles de ses épaules,
dessinés sous son tricot bleu, formaient comme deux boules en haut de ses
bras. . . . L' autre [avait] un air de lion câlin." Ensuite, cependant, Loti
insère cette phrase à propos de ses lèvres, la première indication que cet
homme, quoique toujours bien homme, sera plus complexe que l'image traditionelle.