A ce moment dans Mon frère Yves, Loti, un officier de la marine française, voyage en Bretagne avec un ami matelot, Yves Kermadec.
CHAPITRE XV
En Bretagne, l'hiver de 1876. La Sibylle était rentrée à Brest depuis deux jours, -après avoir fini son tour complet par en-dessous, -et j'étais avec Yves, un soir de février, dans une diligence de campagne qui nous emportait vers Plouherzel [Plounez].
C'était un recoin bien perdu que ce pays de sa mère. Cette voiture devait nous mener en quatre heures de Guingamp à Paimpol, où nous comptions passer la nuit [cf. Pêcheur d'Islande 5.21]; et, de là, il nous faudrait encore marcher longtemps à pied pour arriver au village.
Vous voyez Plounez (Plouherzel) à gauche, Paimpol à droit
Nous nous en allions, cahotés sur une mauvaise petite route, nous enfonçant de plus en plus dans le silence des campagnes tristes. La nuit d'hiver tombait sur nous lentement et une pluie très fine embrouillait les choses dans les buées grises. Les arbres passaient, passaient, montrant l'un après l'autre leur silhouette morte. De loin en loin, les villages passaient aussi ; -villages bretons, chaumières noires au toit de paille moussue, vieilles églises à mince flèche de granit ; -gîtes isolés, mélancoliques, qui se perdaient vite derrière nous dans la nuit.
-Voyez-vous, disait Yves, j'ai fait cette route aussi la nuit, il y a onze ans ; -moi, j'en avais quatorze, -et je pleurais bien. C'était la fois où j'ai quitté ma mère pour m'en aller tout seul m'engager mousse à Brest... [cf. le départ de Sylvestre pour son service militaire, Pêcheur d'Islande 12.11]
J'accompagnais Yves un peu par désoeuvrement, dans ce voyage à Plouherzel. La permission qu'on m'avait donnée était courte, et le temps me manquait, cette fois, pour aller voir ma mère ; alors j'allais voir la sienne, et faire connaissance avec son village, qu'il aimait.
Et, à présent, je regrettais de m'être mis en route. Yves, tout absorbé dans sa joie de revenir, me parlait bien toujours, par déférence ; mais son esprit n'était plus avec moi. Je me sentais un étranger dans ce coin de monde où nous allions arriver [cf. Gaud à son retour à Paimpol, après avoir passé son adolescence à Paris], et toute cette Bretagne, que je n'aimais pas encore, m'oppressait de sa tristesse...
Paimpol. -Nous roulons sur des pavés, entre des vieilles maisons noires, et la diligence s'arrête. Des gens sont là, qui attendent avec des lanternes. Les mots bretons s'entre-croisent avec les mots français.
-Y a-t-il des voyageurs pour l'hôtel Le Pendreff ? demande une voix de petit garçon.
L'hôtel Le Pendreff, -j'en ai maintenant souvenance... c'était, il y a neuf ans, pendant ma première année de marine ; je m'y étais reposé une heure, un jour de juin, mon navire étant venu par hasard mouiller dans une baie des environs. Oui, je me rappelle : une ancienne maison seigneuriale, à tourelle et à pignon, et deux dames Le Pendreff toutes pareilles, en grand bonnet blanc, faisant vignette d'autrefois. Nous descendrons à l'hôtel Le Pendreff.
Vous connaissez l'hôtel Le Pendreff comme la maison de Gaud
(Source: http://212.198.5.37:8060/@se_38caf0d1/Images/bouton3.@952825513_.map?24,83)
Rien de changé dans la maison. -seulement une des dames Le Pendreff est morte. -celle qui reste était déjà si vieille il y a neuf ans, qu'elle n'a pu guère vieillir encore. Son type, son bonnet, l'honnêteté placide de sa personne, tout cela est du vieux temps.
Il fait bon souper devant le grand feu qui flambe ; et la gaieté nous est revenue.
Après, dame Le Pendreff, munie d'un chandelier de cuivre, nous précède dans l'escalier de granit et nous introduit dans une chambre immense, où deux lits d'une forme très antique sont dressés sous des rideaux blancs.
Voici l'escalier de granit, où Gaud va confronter Yann (18: 9-24)
(Source: Archives personnelles)
Yves, cependant, se déshabille avec lenteur, sans conviction aucune.
-Ah ! dit-il tout à coup, remettant son col bleu, - tenez, je m'en vais ! -d'abord, vous comprenez, je ne pourrais pas dormir. Tant pis ! J'arriverai bien tard, je les réveillerai là-bas passé minuit, ça leur fera un peu peur, -comme l'année où je suis revenu de la guerre. Mais j'ai trop envie de les voir, il faut que je m'en aille...
Moi aussi, j'aurais fait comme lui.
Paimpol dort quand nous sortons par un pâle clair de lune. Je l'accompagne un bout de chemin, pour raccourcir ma soirée. Nous voici dans les champs.
Yves marche très vite, très agité, et repasse dans sa tête les souvenirs de ses autres retours :
-Oui, dit-il, après la guerre, je suis venu comme ça, vers deux heures du matin, les réveiller. J'avais fait la route à pied depuis Saint-Brieuc ; je m'en retournais, bien fatigué, du siège de Paris [1870]. Vous pensez, j'étais tout jeune alors, je venais de passer matelot.
Saint-Brieuc est à 30 minutes de voiture au sud de Paimpol
(Source: Mapquest)
"Et tenez, j'avais eu bien peur, cette nuit-là : contre la croix de Kergrist, que nous allons voir au tournant de cette route ; j'avais trouvé un vieux petit homme très laid qui me regardait en tenant les bras en l'air et qui ne bougeait pas. Et je suis sûr que c'était un mort ; car il a disparu tout d'un coup en remuant son doigt comme pour me faire signe de venir.
Voici une croix sur la route de Paimpol à Kergrist
(Source: Archives personnelles)
Pour "le vieux petit homme très laid qui me regardait en tenant les bras en l'air et qui ne bougeait pas" cf. Pêcheur d'Islande (26.34)
Justement nous arrivions à cette croix de Kergrist. Nous la voyions surgir devant nous comme quelqu'un qui se lève dans l'obscurité. -mais il n'y avait personne de blotti contre son pied.
Ce fut là que je dis adieu à Yves et que je rebroussai chemin, moi qui n'allais pas jusqu'à Plouherzel. Quand nous eûmes chacun perdu le bruit de nos pas dans le silence de cette nuit d'hiver, le vieux petit homme mort nous revint en tête, et nous nous mîmes à regarder malgré nous dans les taillis noirs.
CHAPITRE XVI
Le lendemain matin, j'ouvris les yeux dans la chambre immense de dame Le Pendreff. Le soleil breton filtrait discrètement par les fenêtres. Il devait faire très beau.
Après ces quelques minutes qui sont toujours employées par moi à me demander dans quel coin du monde je m'éveille, je retrouvai l'image d'Yves et j'entendis dehors le piétinement d'une foule en sabots. Il y avait grande foire à Paimpol ce jour-là, et je fis une toilette de frère de la côte pour ne pas effaroucher tous les amis nouveaux auxquels j'allais être présenté comme un marin du midi. C'était entendu avec Yves, cette mise en scène et cette histoire.
Je descendis sur le perron de l'hôtel, où le soleil donnait. La place était pleine de monde : des marins, des paysans, des pêcheurs. [Cf. le premier rencontre de Gaud et Yann, lors du pardon des Islandais (Lecture 6)] Yves était là, lui aussi ; revenu au petit jour pour cette foire avec tous ses parents de Plouherzel, il m'attendait en bas pour me conduire à sa mère.
Une très vieille femme, se tenant droite et un peu fière dans son costume de paysanne, c'était la mère d'Yves. Elle avait un peu ses yeux, mais son regard était dur. Je m'étonnai aussi de la trouver si âgée : elle semblait plus que septuagénaire. Il est vrai, à la campagne, on vieillit plus vite, surtout quand la fatigue s'en est mêlée, avec des chagrins.
Elle n'entendait pas un seul mot de galleuc (de français) et me regardait à peine. [cf. Yvonne Moan]
Mais il y avait un très grand nombre de cousins et d'amis qui tous avaient l'accueil avenant et l'air de belle humeur. Ils étaient venus de loin, de leurs petites chaumières moussues, éparpillées dans la campagne sauvage, pour assister à cette grande fête de la ville. Et avec ceux-là il fallait boire : du cidre, du vin ; c'était à n'en plus finir.
Le bruit allait croissant, et des marchands de complaintes à la voix rauque chantaient, en breton, sous des parapluies rouges, des choses à faire peur.
Arriva un personnage duquel Yves m'avait entretenu souvent, son ami d'enfance, Jean ; un voisin de chaumière, qu'il avait ensuite retrouvé au service, matelot comme lui. C'était un garçon de notre âge, avec une jolie figure ouverte et intelligente. Il embrassa Yves tendrement, et nous présenta Jeannie, qui, depuis quinze jours, était sa femme.
Yves comblait sa vieille mère d'attentions et de caresses ; ils se racontaient beaucoup de choses en breton et parlaient tous les deux à la fois. Lui s'en excusait bien un peu, mais cela faisait du bien de les voir et de les entendre. Elle n'avait plus du tout l'air dur, quand elle le regardait...
Les bonnes gens de la campagne ont toujours des affaires à n'en plus finir chez le notaire ; je les laissai tous se rendant chez celui de Paimpol pour un très long partage.
D'ailleurs, j'avais décidé de ne m'établir chez eux que demain, pour ne pas les gêner pendant cette première journée, et je m'en allai seul, me promener très loin.
CHAPITRE XVII
Je marchais depuis une heure. -Au hasard, j'avais pris le même chemin qu'hier avec Yves, -et j'étais repassé devant cette croix de Kergrist.
Maintenant Paimpol et la mer, et les îles, et les caps boisés de sapins sombres, tout cela venait de disparaître derrière un repli du terrain ; une campagne plus triste s'étendait devant moi.
Cette journée de février était calme, très morne ; l'air était presque doux, et le ciel restait bleu par places, un peu voilé seulement, comme toujours est le ciel breton.
Je m'en allais par des sentiers humides, bordés, suivant le vieil usage, de hauts talus en terre qui muraient tristement la vue. L'herbe rase, les mousses mouillées, les branches nues sentaient l'hiver. A tous les coins de ces chemins, de vieux calvaires étendaient leurs bras gris ; ils portaient des sculptures naïves, retouchées bizarrement par les siècles : les instruments de la passion, ou bien des images grimaçantes du Christ.
Voici un calvaire sur la route de Ploubazlanec à Kergrist
(Source: Archives personnelles)
De loin en loin, on voyait les chaumières à toit de paille, toutes verdies de mousse, à demi enfouies dans la terre et les branchages morts. Les arbres étaient rabougris, dépouillés par l'hiver, tourmentés par le vent du large. Personne nulle part, et tout cela était silencieux.
Une chapelle de granit gris, avec un enclos de hêtres et des tombes... ah ! Oui, je la reconnaissais sans l'avoir jamais vue : la chapelle de Plouherzel ! [Plounes] Yves m'en avait souvent parlé à bord pendant les nuits de quart, pendant les nuits limpides de là-bas où on rêvait du pays : -"Quand on est rendu à la chapelle, disait-il, c'est tout près ; on n'a plus qu'à tourner dans le sentier à gauche, deux cents pas, et on est chez nous. "
Voici la chapelle de Kergrist, dans un dessin de Loti et tel qu'elle existe aujourd'hui.
Je tournai à gauche, et, au bord du sentier, j'aperçus la chaumière.
La chaumière est maintenant en ruine, mais la route s'appelle maintenant le Chemin de Mon Frère Yves
(Source: Archives personnelles)
Elle était isolée et toute basse sous de vieux hêtres.
Elle regardait un grand paysage triste dont les lointains s'estompaient dans les gris noirs. C'étaient des plaines, des plaines monotones avec des fantômes d'arbres ; un lac d'eau marine à l'heure de la basse mer, un lac vide creusé dans des assises de granit, prairie profonde d'algues et de varechs, avec une île au milieu.
(Source: Archives personnelles)
C'est très difficile de voir l'île
L'île, étrange, en granit tout d'une pièce, polie comme un dos, ayant forme d'une grande bête assise. On cherchait des yeux la mer, la vraie qui devait revenir pourtant à ces réservoirs abandonnés, et on ne la découvrait nulle part. Une brume froide et sombre montait à l'horizon, et le soleil d'hiver commençait à s'éteindre.
Pauvre Yves ! Une chaumière isolée au bord du chemin, c'est la sienne ; une pauvre petite chaumière bretonne, au détour d'un sentier perdu, bien basse, sous un ciel obscur, à moitié dans la terre, avec de vieux petits murs de granit où poussent les pariétaires et la mousse.
Là sont tous ses souvenirs d'enfance, à lui ; là était son berceau de petit sauvage, là était son nid ; foyer chéri habité par sa mère, foyer auquel, dans les pays lointains, dans les grandes villes d'Amérique ou d'Asie, son imagination toujours le ramenait. Il y songeait avec amour, à ce petit coin de monde, pendant les belles nuits calmes de la mer et pendant les nuits troublées, brutalement joyeuses, de sa vie d'aventures. Une pauvre chaumière isolée, au détour d'un chemin, et c'est tout.
Dans ses rêves de marin, c'était là ce qu'il revoyait : sous le ciel pluvieux, au milieu de la campagne morne du pays de Goëlo [la région de Saint-Brieuc à Ploubazlanec], ces vieux petits murs humides, tout verdis de pariétaires ; et les chaumières voisines où des bonnes vieilles en coiffe le gâtaient au temps de son enfance ; et puis, au coin des chemins, les calvaires de granit, mangés par les siècles...
Mon Dieu ! Que ce pays est sombre et me serre le coeur !
Je frappai à cette porte, et une jeune fille qui ressemblait à Yves parut sur le seuil.
Je lui demandai si c'était bien la maison des Kermadec.
-Oui, dit-elle, un peu étonnée et craintive. [Pour la visite de Gaud à la maison de Yves, cf. Pêcheur d'Islande 14. Là, c'est le père du marin qui ressemble au marin (14.16).]
Et puis, tout à coup :
-C'est vous, monsieur, qui êtes l'ami de mon frère et qui êtes arrivé de Brest hier au soir avec lui ? ...
Seulement elle s'inquiétait de me voir venir seul.
J'entrai. Je vis les bahuts, les lits bretons, les vieilles assiettes rangées au vaisselier. Tout cela avait la mine propre et honnête ; mais la chaumière était bien petite et modeste.
-Tous nos parents sont riches, m'avait souvent dit Yves ; il n'y a que nous autres qui sommes pauvres. [cf. la prosperité de la famille de Yann après que son père a trouvé l'épave]
On me montra un de ces lits en forme d'armoire, à deux places, qui avait été préparé pour Yves et pour moi. Je devais habiter l'étagère supérieure, qui était garnie de gros draps de toile rousse bien propres et bien raides.
Souvenez-vous de cette photo, Pêcheur d'Islande (Lecture 14)
(Source: Genet, Christian, and Daniel Hervé. Pierre Loti l'enchanteur. Gemozac: C. Genet, 1988)
-Restez donc, monsieur ; ils vont bientôt revenir de la ville.
Mais non, je remerciai pour ce premier jour et je m'en allai.
A mi-chemin de Paimpol, nuit tombante, j'aperçus de loin un grand col bleu, dans une carriole qui s'en revenait bon train vers Plouherzel : la petite voiture de l'ami Jean ramenant Yves et sa mère. Je n'eus que le temps de me jeter derrière les buissons ; s'ils m'avaient reconnu, il n'y aurait plus eu moyen de les quitter, bien certainement.
Il faisait tout à fait nuit quand j'arrivai à Paimpol, et les petites lanternes des rues étaient allumées. J'essayai de me mêler à cette foule qui s'agitait sur la place : c'était de ces marins qu'on appelle là des islandais , qui s'exilent tous les étés, six mois durant, pour aller faire la grande pêche dangereuse dans les mers froides.
Aucun de ces hommes n'était seul. Ils circulaient en chantant par les rues avec des jeunes femmes au bras, des soeurs, des fiancés, des maîtresses. Et ces images de joie et de vie me donnaient le sentiment de mon isolement profond. [Cf. les scènes où Gaud, seule dans sa chambre, regarde la place pleine de couples] Je marchais seul, moi, triste et inconnu d'eux tous, sous mon costume d'emprunt pareil au leur. On me dévisageait. "Qui est celui-là ? Un marin d'ailleurs, à la recherche d'un navire ? Nous ne l'avons jamais vu parmi nous." [Cf. la réaction de Yann, la première fois qu'il voit Gaud, à la place du Martray (6.9-10)]
Je me sentais froid au coeur, et brusquement je repris le chemin de Plouherzel. Après tout, je ne les gênerais peut-être pas beaucoup, mes amis simples de là-bas, en allant un peu me réchauffer près d'eux.
J'avais oublié de dîner et je marchais d'un pas rapide, craignant d'arriver bien tard, de trouver là-bas la chaumière fermée et mes amis couchés.
CHAPITRE XVIII
Au bout d'une heure, j'étais au milieu de la campagne absolument égaré. Autour de moi rien que l'obscurité, le silence des nuits d'hiver. J'errais dans des sentiers détrempés ; personne à qui demander ma route, aucun hameau, aucune lumière. Toujours des silhouettes noires d'arbres. Et puis, de loin en loin, des calvaires ; il y en avait de très grands que je n'avais jamais rencontrés dans ma promenade du jour.
Je rebroussai chemin en courant. Je courus longtemps dans toutes les directions. Une pluie glaciale commençait à tomber, chassée par le vent qui se levait. Cela m'était égal d'être égaré ; seulement j'avais besoin de voir quelqu'un d'ami et je me pressais pour essayer de retrouver Yves.
Il devait être fort tard quand je reconnus devant moi la chapelle de Plouherzel et le lac d'eau marine, où tombait une lueur de lune, et la masse noire de l'île de granit sur l'eau pâle, le dos de la grande bête couchée.
Près de la chapelle, j'entendis des voix. Dans le noir, deux hommes dont l'un athlétique, se tenaient par la main et se parlaient fort tendrement, à la manière des gens un peu gris : Yves et Jean, -et je courus à eux.
Un grand étonnement et une joie de me voir. -Et puis Jean, nous prenant chacun par un bras, nous entraîna tous deux chez lui.
La chaumière de Jean, isolée aussi, était dans le voisinage de celle d'Yves, mais bien plus grande et plus cossue.
On voyait tout de suite qu'on entrait chez des gens riches : les bahuts et les lits avaient des fermoirs d'acier découpé qui reluisaient comme des armures. Tout au fond était dressée une cheminée monumentale, où flambait le tronc d'un chêne.
Deux femmes étaient assises devant ce feu, Jeannie, la jeune épouse, et puis la vieille mère en haute coiffure, filant à son rouet.
C'était une jolie vieille à peindre, la mère de Jean. Elle avait aussi un peu élevé Yves, qu'elle appelait en breton son autre enfant et qu'elle embrassa sur les deux joues bien fort.
Les femmes, depuis une heure, étaient inquiètes et veillaient pour les attendre. Elles les reçurent avec indulgence, bien qu'ils fussent gris (c'est l'usage entre amis du service qui se retrouvent), les grondèrent un peu, puis se mirent en devoir de nous faire à tous trois des crêpes et de la soupe.
Un mauvais vent qui venait de se lever de la mer gémissait dehors, dans le noir de la campagne déserte. De temps en temps, il descendait par la cheminée, chassant en avant la flamme claire ; alors de petits flocons de cendre très légers se mettaient à danser en rond devant l'âtre, bien bas, en rasant le sol, comme ces mauvaises âmes de nains qui virent toute la nuit autour des grandes-pierres.
Nous étions bien devant cette flamme qui séchait nos vêtement trempés de pluie, et nous attendions avec impatience la bonne soupe chaude qu'on allait nous servir.
CHAPITRE XIX
Ces crêpes qu'on nous faisait ressemblaient à la lune, tant elles étaient larges ; on nous les passait à mesure toutes brûlantes, au bout d'une longue palette de frêne taillée en forme d'aviron de chaloupe.
Yves en laissa choir une sur une grosse poule qu'on n'avait pas vue par terre et qui se sauva dans un recoin sombre, en secouant ce manteau d'un air revêche et offensé. J'avais bonne envie de rire et Jeannie aussi ; mais nous n'osions pas, sachant bien tous deux que c'était un signe de malheur.
-Encore la grosse noire ! dit la vieille mère, lâchant son rouet et regardant Yves d'un air consterné. Jeannie, ma fille, rappelez-vous de l'envoyer demain matin vendre au marché ; c'est toujours la même qui rôde à l'heure où toutes les autres poules sont couchées ; elle finirait par nous attirer du mal.
Nous coupions nos crêpes en petits morceaux pour les mettre dans nos écuelles de soupe, et puis nous les mangions, bien trempées, avec nos cuillères de bois. Et Jeannie nous faisait boire tous trois dans une même grande moque qui était pleine d'un cidre très bon.
Après, quand nous eûmes bien mangé et bien bu, Jean commença d'une jolie voix haute une chanson de bord que connaissent tous les matelots bretons. Yves et moi, nous chantions les basses, et la vieille mère marquait la mesure avec sa tête et la pédale de son rouet. On n'entendait plus les refrains tristes que le vent chantait tout seul dehors.
La chanson disait :
Nous étions trois marins de Groix,
Nous étions trois marins de Groix,
Embarqués sur le Saint-François.
Il vente ! ...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
Pauvre homme, 'l a tombé à la mer,
Pauvre homme, 'l a tombé à la mer,
Les autres étaient bien dans la peine.
Il vente ! ...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
Les autres étaient bien dans la peine,
Les autres étaient bien dans la peine.
Ils ont hissé l'pavillon guen (pavillon blanc)
Il vente ! ...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
Ils ont hissé l' pavillon guen,
Ils ont hissé l' pavillon guen,
Ils n'ont trouvé que son chapeau.
Il vente ! ...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
Ils n'ont trouvé que son chapeau,
Ils n'ont trouvé que son chapeau,
Son garde-pipe et son couteau.
Il vente ! ...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
La maman qui s'en est allée,
La maman qui s'en est allée,
Prier la grande sainte Anne d'Auray.
Il vente ! ...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
"Bonne sainte Anne, rendez-moi mon fils,
Bonne sainte Anne, rendez-moi mon fils.
"La bonne sainte Anne, elle lui a dit...
Il vente ! ...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
La bonne sainte Anne, elle lui a dit,
La bonne sainte Anne, elle lui a dit :
"Tu le retrouv'ras en paradis ! "
Il vente ! ...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
Dans son village s'en est retournée,
Dans son village s'en est retournée.
L'endemain, pauv' femme, elle est trépassée.
Il vente ! ...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
CHAPITRE XX
Quand il fallut partir, il se trouva qu'Yves était beaucoup plus gris qu'on n'aurait pu le croire. Dehors, il enfonçait jusqu'au genou dans les flaques d'eau et marchait tout de travers. Pour le ramener, je passai mon bras droit autour de sa taille, son bras gauche à lui par-dessus mes épaules, le portant presque. Nous ne voyions plus rien que le noir intense de la nuit ; un grand vent nous fouettait la poitrine, et, dans ces sentiers, Yves ne se reconnaissait plus.
On était inquiet dans sa chaumière, et on veillait pour l'attendre. Sa mère le gronda, de son air dur, en prenant une grosse voix, comme on fait pour gronder les petits enfants, et lui s'en alla tout penaud s'asseoir dans un coin.
Tout de même on nous obligea de souper une seconde fois ; c'est la coutume. Une omelette, encore des crêpes, et des tartines de pain bis avec du beurre. Ensuite, on procéda au coucher de la famille (les hommes d'abord, puis on éteint la lumière, et les femmes se couchent après). Il y avait sous nos matelas de hautes litières faites d'un amas de branches de chêne et de hêtre ; cela s'affaissait avec un bruit de feuilles sèches, et on se sentait descendre, enfoncer dans un creux qui vous tenait chaud.
-Hou ! Hououou ! Hou hououou ! faisait le vent dehors, d'une voix de hulotte, avec des aires de se fâcher, de s'indigner, et puis de se plaindre et de mourir.
Quand la chandelle fut éteinte et que la chaumière fut noire, on entendit une voix douce de petite fille commencer une prière en breton (c'était une toute petite de quatre ans qu'on avait recueillie, un enfant que Gildas avait fait à une fille de Plouherzel, lors de son dernier passage au pays). [Cf. Pêcheur d'Islande 14.9]
Une très longue prière, coupée de répons graves de vieille femme ; tous les saints de la Bretagne : saints Gorentin et Allain, saints Thénénan et Thégounec, saints Tuginal et Tugdual, saints Clet et Gildas furent invoqués, et puis le silence se fit.
Tout près de moi, la respiration à peine perceptible d'Yves, déjà endormi d'un sommeil profond. -Au pied de notre lit, les poules couchées, rêvant tout haut sur leur perchoir. Un grillon donnant de temps à autre, dans l'âtre encore chaud, une mystérieuse petite note de cristal. [cf. la chaumère de Yvonne, après la mort de Sylvestre] Et puis dehors, autour de la chaumière isolée, toujours ce vent : un gémissement immense courant sur tout le pays breton ; une poussée incessante venue de la mer avec la nuit et mettant dans la campagne un monotone remuement noir, à l'heure des apparitions et des promenades de morts.
CHAPITRE XXI
-Bonjour, Yves !
-Bonjour, Pierre !
Et nous ouvrons à la lumière grise du matin les auvents de notre armoire.
Ce bonjour, Pierre ! précédé d'un petit sourire d'intelligence, m'est dit avec hésitation, d'une voix intimidée ; c'est bonjour, capitaine , qu'Yves a l'habitude de dire, et il n'en revient pas de s'éveiller si près de moi, avec la consigne de m'appeler par mon nom. Pour en faire accroire aux gens de Plouherzel et garder la vraisemblance de mon costume d'emprunt, nous avions concerté cette intimité.
C'était fini du rayon de soleil d'hier et du grand vent de la nuit. Ce matin, il faisait un vrai temps de Bretagne, et tout ce pays était enveloppé d'une même immense nuée grise. Le jour était comme un crépuscule, et il semblait que cette lueur si blême n'eût pas la force d'entrer par les lucarnes des chaumières. On ne voyait plus rien des lointains, et une petite pluie lente était répandue dans l'air comme une fine poussière d'eau.
Pour lucarne, souvenez-vous de cette photo
(Source: carte postale)
Nous avions à faire toute la tournée promise chez les oncles, les cousins, les amis d'enfance ; et ces chaumières étaient fort disséminées dans la campagne, Plouherzel n'étant pas un village, mais seulement une région autour d'une chapelle.
Les courses étaient longues, dans les sentiers humides, entre les talus couverts de mousse, sous la voûte des vieux hêtres morts et sous le voile du ciel gris.
Et toutes ces chaumières étaient pareilles, basses, enterrées, sombres ; leur toit de paille, leurs murs de granit brut, tout verdis par les cochléarias, les lichens, les fraîches mousses de l'hiver. Au dedans, noires, sauvages, avec des lits en forme d'armoire gardés par des images de saints ou des bonnes vierges en faïence.
Nous étions reçus à coeur ouvert partout, et toujours il fallait manger et boire. Il y avait de longues conversations en breton, auxquelles, en mon honneur, on mêlait, tant bien que mal, un peu de français. C'était surtout de l'enfance d'Yves que l'on aimait à causer. Des bons vieux et des bonnes vieilles redisaient en riant ses mauvais tours d'autrefois, et ils avaient été nombreux, à ce que je vis.
-Oh ! Le mauvais gars, monsieur, que ça faisait !
Et lui recevait ces compliments avec son grand air calme et buvait toujours.
Le forban couvait déjà, paraît-il, sous le petit sauvage breton ; le petit Yves, qui sautait pieds nus dans ces sentiers de Plouherzel, était le germe inconscient du marin de plus tard, indompté et coureur de bordées.
Vers le soir, à marée basse, nous descendîmes, Yves et moi, dans le lit du lac d'eau marine, dans la prairie d'algues rousses. Nous emportions chacun une tartine de pain noir bien beurré et un grand couteau pour prendre des berniques . Un régal de son enfance qu'il voulait renouveler avec moi, des coquillages tout crus avec du pain et du beurre.
La mer avait découvert de plusieurs kilomètres, mettant à nu les vastes champs de varech, la prairie profonde où l'herbe était brune et salée, avec d'étranges fleurs vivantes. Tout alentour, des parois de granit fermaient cette fosse immense, et l'île en forme de bête couchée, dégarnie jusqu'aux pieds, montrait ses derniers soubassements noirs. Il y en avait beaucoup d'autres aussi, d'autres blocs qui s'étaient tenus cachés sous les eaux à mer haute, et qui maintenant se faisaient voir, surgissaient, avec leurs longues garnitures d'algues, pendantes comme des chevelures mouillées. Sur la plaine sombre, on en apercevait de posés partout, dans d'étranges attitudes de réveil.
(Source: Archives personnelles)
L'air froid était rempli de la senteur âcre du goémon. La nuit venait lentement, de son pas silencieux de loup, et tous ces grands dos de pierre commençaient à faire songer à des troupeaux de monstres. Nous prenions les berniques au bout de nos couteaux, et nous les mangions toutes vivantes, en mordant à même dans nos tartines, ayant faim tous deux, nous dépêchant de finir, de peur de ne plus y voir.
-Ce n'est plus si bon qu'autrefois, dit Yves quand il eut tout mangé, et puis il me semble que je me sens triste ici... quand j'étais petit, je me rappelle que ça m'arrivait de temps en temps, la même chose, mais pas si fort que ce soir. Allons-nous-en, voulez-vous ?
Alors, moi, je lui répondis étonné de l'entendre :
-Des manières de moi que tu prends là, mon pauvre Yves !
-Des manières de vous, vous dites ?
Et il me regarda avec un long sourire mélancolique, qui m'exprimait de sa part des choses nouvelles, indicibles. Je compris ce soir-là qu'il avait beaucoup plus que je ne l'aurais pensé des manières de moi , des idées, des sensations pareilles aux miennes.
-Tenez, continua-t-il, comme suivant toujours le même cours de pensées, savez-vous une chose qui m'inquiète souvent quand nous sommes si loin, en mer ou dans ces pays de là-bas ? Je n'ose pas vous dire... c'est l'idée que je pourrais peut-être mourir et qu'on ne me mettrait pas dans notre cimetière d'ici. [Cf. la dernière préoccupation de Sylvestre (21.4)]
Et il montrait de la main la flèche de l'église de Plouherzel, qu'on apercevait au-dessus des falaises de granit, très loin, comme une pointe grise.
-Ce n'est pas pour la religion, vous comprenez bien ; car, moi, vous savez, je n'aime pas beaucoup les curés. Non, une idée que j'ai comme ça, je ne peux pas vous dire pourquoi. Et, quand j'ai le malheur de penser à cette chose, ça m'empêche d'être brave.
CHAPITRE XXII
Ce fut le soir, après souper, que la mère d'Yves me recommanda solennellement son fils, et cela resta toute la vie.
Elle avait bien compris, avec son instinct de mère, que je n'étais pas ce que je paraissais être et que je pourrais avoir sur la destinée de son dernier fils une influence souveraine.
-Elle dit, traduisait la jeune fille, que vous nous trompez, monsieur, et qu'Yves aussi nous trompe pour vous faire plaisir ; que vous n'êtes pas quelqu'un comme nous autres... et elle demande, puisque vous naviguez ensemble, si vous voudrez veiller sur lui.
Alors la vieille femme me commença l'histoire du père d'Yves, histoire, que par Yves lui-même, je connaissais déjà depuis longtemps. Je l'écoutai volontiers cependant, contée par cette jeune fille, devant la grande cheminée bretonne où la flamme dansait sur une souche de hêtre.
-... Elle dit que notre père était un beau marin, si beau, qu'on n'avait jamais vu dans le pays un si bel homme marcher sur terre. Il est mort, nous laissant treize, treize enfants. Il est mort comme beaucoup de marins de nos pays, monsieur. Un dimanche qu'il avait bu, il est parti en mer le soir dans sa barque, malgré un grand vent qui soufflait du nord-ouest, et on ne l'a jamais vu revenir. Comme ses fils, il avait très bon coeur ; mais sa tête était bien mauvaise.
Et la pauvre mère regardait son fils Yves...
-Elle dit, continua la jeune fille, que mes parents habitaient Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère,
Saint-Pol-de-Léon et Paimpol sont marqués
(Source: Mapquest)
qu'Yves avait un an, et que, moi, je n'étais pas encore venue quand notre père est mort ; alors elle a quitté cette ville pour retourner à Plouherzel en Goëlo, son pays natal. Mon père laissait nos affaires en grand désordre ; presque tout l'argent que nous avions eu autrefois était passé au cabaret, et ma mère n'avait plus de pain à nous donner. C'est alors que nos deux frères aînés, Gildas et Goulven, sont partis comme mousses sur des navires au long cours.
"On ne les a pas beaucoup vus au pays depuis leur départ, et pourtant on ne peut pas dire qu'il ne nous aimaient pas. Ils se sont longtemps privés de leur paye de matelot pour permettre à notre mère de nous élever, nous les plus petits, Yves, ma soeur qui est ici, et puis moi.
"Mais Goulven a déserté, monsieur, il y a plus de quinze ans, par un mauvais coup de tête... [Cf. le frère de Sylvestre]
-Eux aussi, dit la vieille femme, sont de beaux et braves marins, leur coeur est franc comme l'or... mais ils ont la tête de leur père, et déjà ils se sont mis à boire...
-Mon frère Gildas, reprit la jeune fille, a navigué sept ans à bord d'un américain pour faire, dans le grand-océan, la pêche à la baleine. Cette campagne l'avait rendu très riche ; mais il paraît que c'est un dur métier, n'est-ce pas, monsieur ?
-Oui, un dur métier, en effet... Je les ai vus à l'oeuvre, dans le grand-océan, ces marins-là, moitié baleiniers, moitié forbans, qui passent des années dans les grandes houles des mers Australes sans aborder aucune terre habitée.
-Il était si riche, mon frère Gildas, quand il est revenu de cette pêche, qu'il avait un grand sac tout rempli de pièces d'or.
-Il les avait versées là sur mes genoux, dit la vieille femme en relevant les pans de sa robe, comme pour les retenir encore, et mon tablier en était plein. De grosses pièces d'or des autres pays, marquées de toute sorte de figures de rois et d'oiseaux. Il y en avait de toutes neuves, qui représentaient le portrait d'une dame avec une couronne de plumes, et qui valaient seules plus de cent francs, monsieur. Jamais nous n'avions vu tant d'or... Il donna mille francs à chacune de ses soeurs, mille francs à moi sa mère, et m'acheta cette petite maison où nous demeurons. Il dépensa le reste à s'amuser à Paimpol et à faire des choses, qui certainement, n'étaient pas bien. Mais ils sont tous comme ça, monsieur, vous le savez mieux que moi. Pendant deux mois, on ne parlait que de lui dans la ville...
"Depuis il est reparti et nous ne l'avons pas revu. C'est un brave marin, monsieur, que mon fils Gildas; mais il est perdu, comme son père parce que, lui aussi, s'est mis à boire."
Et la vieille femme courba douloureusement la tête en parlant de ce fléau sans remède qui dévore les familles des marins bretons.
Il y eut un silence, et elle parla de nouveau à sa fille d'une voix grave en me regardant.
"Elle demande, monsieur... si vous voulez lui faire cette promesse... au sujet de mon frère..."
Ce regard anxieux, profond, fixé sur moi, me causait une impression étrange. C'est poutant vrai que toutes les mères, quelles que soient les distances qui les séparent, ont, à certaines heures, des expressions pareilles... Maintenant il me semblait que cette mère d'Yves avait quelque chose de la mienne.
"Ditez-lui que je jure de veiller sur lui toute ma vie, comme s'il était mon frère."
Et la jeune fille répéta, traduisant lentement en breton :
-Il jure de veiller sur lui toute sa vie, comme s'il était son frère.
Elle s'était levée, la vieille mère, toujours droite, et rude, et brusque ; elle avait pris au mur une image du Christ, et s'était avancée vers moi, en me parlant comme pour me prendre au mot, là, avec une naïveté, une indiscrétion sauvages.
-C'est là-dessus, monsieur, qu'elle vous demande de jurer.
-Non, ma mère, non, dit Yves tout confus, qui essayait de s'interposer, de l'arrêter.
Moi, j'étendis le bras vers cette image du Christ, un peu surpris, un peu ému peut-être, et je répétai :
-Je jure de faire ce que je viens de dire.
Seulement mon bras tremblait légèrement, parce que je pressentais que l'engagement serait grave dans l'avenir.
Et puis je pris la main d'Yves, qui baissait la tête, rêveur :
-Et toi, tu m'obéiras, tu me suivras... mon frère ?
Lui répondit tout bas, hésitant, détournant les yeux, avec le sourire d'un enfant :
-Mais oui... bien sûr...
CHAPITRE XXIII
Nous n'eûmes pas longtemps à dormir, cette nuit-là, mon frère et moi, dans notre lit en armoire.
Dès que le vieux coucou de la chaumière eut dit quatre heures de sa voix fêlée, vite il fallut nous lever ; nous devions être à Paimpol avant le jour, pour y prendre à six heures le diligence de Guingamp.
A quatre heures et demie, ce triste matin d'hiver, la pauvre petite porte s'ouvre pour nous laisser sortir ; elle se referme sur un dernier baiser à Yves, de sa mère qui pleure, sur une dernière pression de main à moi. Nous nous éloignons tous deux dans la pluie froide et la nuit noire, et en voilà pour cinq ans.
Dans les familles de marins, c'est ainsi.
A mi-chemin, nous entendons de loin sonner l'angélus derrière nous à Plouherzel. Nous nous croyons en retard, et nous nous mettons à courir, à courir. Nous avons le front baigné de sueur en arrivant à Paimpol.
Nous nous étions trompés ; on avait avancé l'heure de l'angelus .
Nous trouvons asile dans un cabaret déjà ouvert, où nous déjeunons en compagnie d'Islandais et d'autres frères de la côte . [cf. le cabaret de Mme Tressoleur 29.13]
Et, le soir du même jour, à onze heures, nous arrivons à Brest pour reprendre la mer.