Lecture 10: Pêcheur d'Islande I:6 (suite et fin)

Lecture

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I:6 (suite et fin)

     ... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du ciel.

Whistler: Nocturne: Blue and Silver - Cremorne Lights 1872 (London: Tate Gallery)

(Source: http://www.ibiblio.org/wm/paint/auth/whistler/i/cremorne-lights.jpg)

Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils l'avaient vite aperçue :

     --Un vapeur, là-bas !

     --J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un vapeur de l'état, --le croiseur qui vient faire sa ronde...

     Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France et, entre autres, certaine lettre de vieille grand'mère, écrite par une main de belle jeune fille. [Cf. Lecture 4]

5   Il se rapprocha lentement ; bientôt on vit sa coque, noire, --c'était bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.

Un fjord est un golfe d'eau marine qui entre dans l'intérieur de la terre entre des montagnes. Yann les définera plus tard ainsi: "des grandes baies, comme ici celle de Paimpol par exemple ; seulement il y a tout autour des montagnes si hautes, si hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent" (36.30). On trouve les fiords surtout en Scandinavie, en Ecosse et en Islande. Celui-ci, très beau, se trouve en Nouvelle Zélande.

(Source: http://www.otago.ac.nz/marinescience/po/projects/doubtful/DSound01.jpg)

Celui-ci se trouve en Islande

(Source: http://www.smithsonianmag.si.edu/smithsonian/issues02/jun02/images/iceland_river_plane.jpg)

     En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer, commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes ;

Voilà du marbre. Vous voyez que la surface de cette pierre a des tâches de couleurs différentes, d'où vient l'idée de marbrer, tâcher une surface de couleurs différentes.

(Source: http://www.musee.ensmp.fr/gm/712.html)

elle traçait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en traînées, s'étendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme de madrépores ;

Un autre tableau de Monet, où vous pouvez voir "des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en traînées, s'étendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme de madrépores."

W3a Reflets verts 1920-26 (Paris: L'Orangerie)

(Source: http://www.oir.ucf.edu/wm/paint/auth/monet/waterlilies/monet.wl-green.jpg)

Une madrépore est une type de corail, dont voici des exemples.

(Source: http://www.jmplace.com/marenostrum/imagesdeau/corailmadrepore.htm)

cela se faisait très vite avec un bruissement, c'était comme un signe de réveil présageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait clair ; les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient--celle d'en haut et celle d'en bas--reprenaient leur transparence profonde, comme si on eût essuyé les buées qui les avaient ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui n'était pas bonne.

     Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l'étendue, arrivaient des navires pêcheurs : tous ceux de France qui rôdaient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de ce croiseur ; il en sortait même des coins vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert.

     Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.

     L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir s'approcher comme eux ; elle montrait de plus en plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, --qui n'ont jamais été éclairées que par côté, par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même par une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu ; --mais qui était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n'étaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, toujours bas et traînant, incapable de monter au-dessus des choses, se voyait à travers cette illusion d'île, tel, qu'il paraissait posé devant et que c'était pour les yeux un aspect incompréhensible. Il n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours très accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, mourante, qui se serait arrêtée là indécise, au milieu d'un chaos...

W817 Etretat, soleil couchant 1883 (Raleigh, NC North Carolina Museum of Art)

(Source: http://www.ncmoa.org/graphics/pics/collections/european/french/1770-1900/009_lrg.jpg)

 10 Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade des Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en coquille de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des accoutrements assez sauvages.

     Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants, des remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, des lettres.

     D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux fers, pour quelque mutinerie à expier ; ayant tous été au service de l'état, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands garçons étendus la boucle au pied, le vieux maître qui les avaient cadenassés, leur dit : "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce qu'ils firent docilement, avec un sourire.

     Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l'une à Monsieur Gaos, Yann, la seconde à Monsieur Moan, Sylvestre (celle-ci arrivée par le Danemark à Reickavick, où le croiseur l'avait prise).

     Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui n'étaient pas toutes mises par des mains très habiles.

15 Et le commandant disait :

     --Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse.

     Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu sûre.

     Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.

     Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort.

20 Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se mieux pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites.

     Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa petite fiancée ; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles de la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les absents ; et puis le dernier alinéa qui le concernait : "Le bonjour de ma part au fils Gaos." [cf. 4.17]

     Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne à son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui l'avait tracée :

     --Regarde, c'est une très jolie écriture, n'est-ce pas, Yann ?

     Mais Yann, qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille, détourna la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait à la fin avec cette Gaud.

25 Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste :

     --Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut avoir comme ça contre elle ? ... [1]

(Classics Illustrated: Saga of the North)

(Je bouquine n. 125 [Juillet 1994])

     ... Minuit sonné à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là, assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un rêve...

     A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans les eaux, recommença à monter lentement.

     Et ce fut le matin...

Observations

[1] Voici le mystère de Yann et du roman.

Révision de la lecture

1. Qu'est-ce qu'on aperçoit à l'horizon?
2. Qu'est-ce que le croiseur apporte?
3. Comment le temps change-t-il?
4. Pourquoi des pêcheurs se font-ils mettre aux fers?
5. Qu'est-ce que le vaguemestre distribue?
6. Qu'est-ce que Sylvestre trouve dans la lettre de Yann?
7. Qu'est-ce que Yann lit dans la lettre qu'Yvonne avait écrite à Sylvestre?
8. Qui avait mis "le bonjour de ma part au fils Gaos" à la fin de la lettre de Yvonne, et pourquoi?
9. Comment Yann réagit-il à l'écriture de Gaud?
10. Comment Sylvestre réagit-il à l'attitude de Yann envers l'écriture de Gaud?

Révision de la grammaire

10.1 "Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque chose d'imperceptible."

Pourquoi y a-t-il un d' entre quelque chose et l'adjectif? VII.H.

10.5 "Il se rapprocha lentement ; bientôt on vit sa coque, noire,"
10.12 "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce qu'ils firent docilement, avec un sourire.
10.19 "Cette fois, ce fut au soleil de minuit"
10.21 "Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa petite fiancée ; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles de la vieille grand'mère Yvonne"
10.25 "Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine"

Pouvez-vous identifier ces verbes au passé simple? III.E.3.

10.6 "En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer, commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes"

Notez la préposition après commencer suivi d'un infinitif. III.G.

10.6 "Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient--celle d'en haut et celle d'en bas--reprenaient leur transparence profonde"

Pourquoi une forme de lequel ici? II.B.1.d.

10.6 "cela se faisait très vite avec un bruissement,"
10.9 "Et le soleil, toujours bas et traînant, incapable de monter au-dessus des choses, se voyait à travers cette illusion d'île,"

Pourquoi ces verbes sont-ils pronominaux? III.C.2.

10.9 " Il n'avait plus de halo"

Cette phrase se traduit: "There was no longer a halo". Pourquoi de et non pas un? I.B.1.

10.12 "D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux fers, pour quelque mutinerie à expier"
10.22 " Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne à son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui l'avait tracée"

Comprenez-vous cette construction? III.K.

10.13 "Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais."
10.17 "Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu sûre."

Notez que c'est beaucoup de lettres, tant de pêcheurs. I.D.1.

10.21 "Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa petite fiancée ; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles de la vieille grand'mère Yvonne"

Pourquoi des? Pourquoi les? I.A.