Pour écouter ce texte, cliquez ici.
II:1 (suite et fin)
Une clameur géante sortait des choses comme
un prélude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait
des milliers de voix : en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes,
qui semblaient presque lointaines à force d'être
immenses ; cela c'était le vent, la grande âme de ce désordre, la puissance
invisible menant tout. Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits,
plus rapprochés, plus matériels, plus menaçants de détruire, que rendait
l'eau tourmentée, grésillant comme sur des braises...
Toujours cela grossissait.
Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait
à les couvrir, à les manger comme ils disaient [cf. 11.16]: d'abord des
embruns fouettant de l'arrière, puis de l'eau à paquets, lancée avec une force
à tout briser. Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes,
et pourtant elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait pendre de
grands lambeaux verdâtres, qui étaient de l'eau
retombante que le vent jetait partout. Il en tombait de lourdes masses
sur le pont, avec un bruit claquant, et alors la Marie vibrait tout entière
comme de douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, à cause de toute cette
bave blanche, éparpillée ; quand les rafales gémissaient plus fort, on la voyait
courir en tourbillons plus épais--comme, en été, la poussière
des routes. Une grosse pluie, qui était venue, passait aussi tout en
biais, presque horizontale, et ces choses
ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des
lanières.
Ils restaient tous deux à la barre, attachés et
se tenant ferme, vêtus de leurs cirages, qui étaient durs et luisants
comme la peau des requins ; ils les avaient bien
serrés au cou, par des ficelles goudronnées, bien serrés aux poignets et aux
chevilles pour ne pas laisser d'eau passer, et tout ruisselait sur eux, qui
enflaient le dos quand cela tombait plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne
pas être renversés.
Un arc-boutant soutient les murailles d'un édifice de l'extérieur. Voyez, ci-dessous, les célèbres arcs-boutants de Notre Dame de Paris.
(Source: http://www.learn.columbia.edu/notre-dame/ND%20images/ESC2.jpeg)
La peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration à toute
minute coupée. Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient--en
souriant à cause de tout ce sel amassé dans leurs barbes.
5 A la longue pourtant, cela devenait une extrême fatigue,
cette fureur qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme
exaspéré. Les rages des hommes, celles des bêtes s'épuisent et tombent vite
; --il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans
cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme
la mort.
Jean-François de Nantes ;
Jean-François,
Jean-François !
A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain
de la vieille chanson passait encore, mais comme une chose
aphone, reprise de temps à autre inconsciemment. L'excès de mouvement
et de bruit les avaient rendus ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires
grimaçaient sur leurs dents entrechoquées par un tremblement de froid ; leurs
yeux, à demi fermés sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes
dans une atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux
arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispées et
bleuies, les efforts qu'il fallait, presque sans
penser, par simple habitude des muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche
contractée, ils étaient devenus étranges, et en eux reparaissait tout un
fond de sauvagerie primitive.
Ils ne se voyaient plus ! Ils avaient conscience
seulement d'être encore là, à côté l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux,
chaque fois que se dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante,
bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de
leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne songeaient
plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun mariage. Cela durait depuis
trop longtemps, ils n'avaient plus de pensées ; leur ivresse de bruit,
de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tête. Ils n'étaient
plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette barre ; que deux
bêtes vigoureuses cramponnées là par instinct pour ne pas mourir.
... C'était en Bretagne, après la mi-septembre,
par une journée déjà fraîche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec,
dans la direction de Pors-Even.
Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient
rentrés, --moins deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais
la Marie ayant tenu bon, Yann et tous ceux du bord étaient au pays, tranquillement.
10 Gaud se sentait très troublée, à l'idée qu'elle se rendait
chez ce Yann.
Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour
d'Islande ; c'était quand on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit
Sylvestre, à son départ pour le service. (On l'avait accompagné jusqu'à la diligence,
lui, pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, et il était parti
pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui était venu aussi pour embrasser
son petit ami, avait fait mine de détourner les yeux quand elle l'avait regardé,
et, comme il y avait beaucoup de monde autour de cette voiture, --d'autres inscrits
qui s'en allaient, des parents assemblés pour leur dire adieu, --il n'y avait
pas eu moyen de se parler. [1]
Alors elle avait pris à la fin une grande résolution,
et, un peu craintive, s'en allait chez les Gaos.
Son père avait eu jadis des intérêts communs avec
celui d'Yann (de ces affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans,
n'en finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente d'une
barque qui venait de se faire à la part.
--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui
porter cet argent, mon père ; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos
; puis je ne suis jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait
de faire cette grande course.
15 Au fond, elle avait une curiosité anxieuse
de cette famille d'Yann, où elle entrerait peut-être un jour, de cette maison,
de ce village.
Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant
de partir, lui avait expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami :
--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela
; il ne veut se marier avec personne, par idée à lui ; il n'aime bien que la
mer, et même, un jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.
[Cf. 2.24]
Elle lui pardonnait donc
ses manières d'être, et, retrouvant toujours dans sa mémoire son beau sourire
franc de la nuit du bal [cf. Lecture 7], elle se
reprenait à espérer.
Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui
dirait rien, bien sûr ; son intention n'était point de se montrer si osée. Mais
lui, la revoyant de près, parlerait peut-être...
(Pour répondre par courier électronique, cliquez ici.)
1. Comment le narrateur personnifie-t-il la mer et la Marie ici?
2. Comment Yann et Sylvestre travaillent-ils pendant la tempête? Le font-ils
consciemment?
3. Que font-ils involontairement?
4. A quoi le narrateur compare-t-il les deux hommes pendant la tempête?
5. Où est-ce que Gaud a vu Yann après son retour de la mer?
6. Comment Yann a-t-il agi alors envers Gaud?
7. Quelle ruse Gaud a-t-elle inventée pour justifier sa visite aux Gaos?
8. Pourquoi veut-elle y aller?
9. Pourquoi Gaud espère-t-elle toujours que Yann s'intéresse à elle?
10. Comment Sylvestre a-t-il expliqué les manières de Yann envers Gaud?
12.1 "mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus matériels,
plus menaçants de détruire"
12.3 "on en voyait pendre de grands lambeaux verdâtres, qui étaient
de l'eau retombante que le vent jetait partout."
12.3 "Il en tombait de lourdes masses sur le pont"
Pourquoi d' ou de et non pas des? I.C.1.
12.7 "Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de pensées"
Pourquoi de ici? Est-ce pour la même raison? I.B.1.12.1 "il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus
menaçants de détruire, que rendait l'eau tourmentée, grésillant comme
sur des braises..."
12.6 "en eux reparaissait tout un fond de sauvagerie primitive."
Notez l'inversion du sujet et du verbe ici. VIII.B.
12.3 "ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanières."
Notez la forme de l'adjectif démonstratif ces devant un substantif féminin. IV.B.
12.4 "Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient--en souriant à cause de tout ce sel amassé dans leurs barbes."
Pourquoi à cause de pour "because of", plutôt que parce que? V.B.
12.7 " leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tête."
En anglais on dirait "in their heads". Pourquoi le singulier ici?
12.10 "Gaud se sentait très troublée, à l'idée qu'elle se rendait chez ce Yann."
Pourquoi se sentait ici? VII.I.2.
12.16 "Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami :"
Notez la construction avec avant et un infinitif. III.J.2.