Lecture 12: Pêcheur d'Islande II:1 (suite et fin), II:2

Lecture

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II:1 (suite et fin)

     Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de voix : en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines à force d'être immenses ; cela c'était le vent, la grande âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout. Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l'eau tourmentée, grésillant comme sur des braises...

     Toujours cela grossissait.

     Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les manger comme ils disaient [cf. 11.16]: d'abord des embruns fouettant de l'arrière, puis de l'eau à paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait pendre de grands lambeaux verdâtres, qui étaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors la Marie vibrait tout entière comme de douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, à cause de toute cette bave blanche, éparpillée ; quand les rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons plus épais--comme, en été, la poussière des routes. Une grosse pluie, qui était venue, passait aussi tout en biais, presque horizontale, et ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanières.

     Ils restaient tous deux à la barre, attachés et se tenant ferme, vêtus de leurs cirages, qui étaient durs et luisants comme la peau des requins ; ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles goudronnées, bien serrés aux poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d'eau passer, et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas être renversés.

Un arc-boutant soutient les murailles d'un édifice de l'extérieur. Voyez, ci-dessous, les célèbres arcs-boutants de Notre Dame de Paris.

(Source: http://www.learn.columbia.edu/notre-dame/ND%20images/ESC2.jpeg)

La peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration à toute minute coupée. Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient--en souriant à cause de tout ce sel amassé dans leurs barbes.

5   A la longue pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme exaspéré. Les rages des hommes, celles des bêtes s'épuisent et tombent vite ; --il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la mort.


Jean-François de Nantes ;
Jean-François,
Jean-François !

     A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à autre inconsciemment. L'excès de mouvement et de bruit les avaient rendus ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur leurs dents entrechoquées par un tremblement de froid ; leurs yeux, à demi fermés sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes dans une atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispées et bleuies, les efforts qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient devenus étranges, et en eux reparaissait tout un fond de sauvagerie primitive.

     Ils ne se voyaient plus ! Ils avaient conscience seulement d'être encore là, à côté l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne songeaient plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de pensées ; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tête. Ils n'étaient plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette barre ; que deux bêtes vigoureuses cramponnées là par instinct pour ne pas mourir.

II:2

      ... C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà fraîche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la direction de Pors-Even.

     Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient rentrés, --moins deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie ayant tenu bon, Yann et tous ceux du bord étaient au pays, tranquillement.

10 Gaud se sentait très troublée, à l'idée qu'elle se rendait chez ce Yann.

     Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande ; c'était quand on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, à son départ pour le service. (On l'avait accompagné jusqu'à la diligence, lui, pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui était venu aussi pour embrasser son petit ami, avait fait mine de détourner les yeux quand elle l'avait regardé, et, comme il y avait beaucoup de monde autour de cette voiture, --d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents assemblés pour leur dire adieu, --il n'y avait pas eu moyen de se parler. [1]

     Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu craintive, s'en allait chez les Gaos.

     Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d'Yann (de ces affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente d'une barque qui venait de se faire à la part.

     --Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon père ; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos ; puis je ne suis jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette grande course.

15 Au fond, elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d'Yann, où elle entrerait peut-être un jour, de cette maison, de ce village.

     Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami :

     --Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela ; il ne veut se marier avec personne, par idée à lui ; il n'aime bien que la mer, et même, un jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage. [Cf. 2.24]

     Elle lui pardonnait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours dans sa mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal [cf. Lecture 7], elle se reprenait à espérer.

     Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr ; son intention n'était point de se montrer si osée. Mais lui, la revoyant de près, parlerait peut-être...


Observations

[1] Pour voir cette scène dans le film muet de 1924, cliquez ici.

Révision de la lecture

(Pour répondre par courier électronique, cliquez ici.)

1. Comment le narrateur personnifie-t-il la mer et la Marie ici?
2. Comment Yann et Sylvestre travaillent-ils pendant la tempête? Le font-ils consciemment?
3. Que font-ils involontairement?
4. A quoi le narrateur compare-t-il les deux hommes pendant la tempête?
5. Où est-ce que Gaud a vu Yann après son retour de la mer?
6. Comment Yann a-t-il agi alors envers Gaud?
7. Quelle ruse Gaud a-t-elle inventée pour justifier sa visite aux Gaos?
8. Pourquoi veut-elle y aller?
9. Pourquoi Gaud espère-t-elle toujours que Yann s'intéresse à elle?
10. Comment Sylvestre a-t-il expliqué les manières de Yann envers Gaud?

Révision de la grammaire

12.1 "mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus menaçants de détruire"
12.3 "on en voyait pendre de grands lambeaux verdâtres, qui étaient de l'eau retombante que le vent jetait partout."
12.3 "Il en tombait de lourdes masses sur le pont"

Pourquoi d' ou de et non pas des? I.C.1.

12.7 "Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de pensées"

Pourquoi de ici? Est-ce pour la même raison? I.B.1.

12.1 "il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l'eau tourmentée, grésillant comme sur des braises..."
12.6 "en eux reparaissait tout un fond de sauvagerie primitive."

Notez l'inversion du sujet et du verbe ici. VIII.B.

12.3 "ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanières."

Notez la forme de l'adjectif démonstratif ces devant un substantif féminin. IV.B.

12.4 "Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient--en souriant à cause de tout ce sel amassé dans leurs barbes."

Pourquoi à cause de pour "because of", plutôt que parce que? V.B.

12.7 " leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tête."

En anglais on dirait "in their heads". Pourquoi le singulier ici?

12.10 "Gaud se sentait très troublée, à l'idée qu'elle se rendait chez ce Yann."

Pourquoi se sentait ici? VII.I.2.

12.16 "Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami :"

Notez la construction avec avant et un infinitif. III.J.2.