Lecture 13: Pêcheur d'Islande II:3

Lecture

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II:3

     Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise saine du large.

     Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins.

Voici un calvaire à Ploubazlanec sur la route de Paimpol à Pors-Even, dans une photo de l'époque et tel qu'il s'y dresse toujours aujourd'hui.

(Source: http://212.198.5.37:8060/@se_38caf0d1/Pages/Visu.html?d=22&l=-716%2C-717&format=3)

(Source: Archives personnelles)

     De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui sont toute l'année battus par le vent, et dont la couleur est celle des rochers. Dans l'un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire : "Au cidre chinois," et on avait peint deux magots en robe vert et rose, avec des queues, buvant du cidre [1]. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot revenu de là-bas...

Voici, sur un sentier qui mène de Paimpol à Pors Even, un passage qui se rétrécit entre des murs sombres. Au fond, vous voyez un autre calvaire, le Calvaire Cornic, qui date de la fin du XVIIIe siècle.

(Source: Archives personnelles)

Et voici une réconstruction d'une hutte celtique avec un haut toit en chaume pointu, du Village Gaulois, au nord de Lannion

(Source: Archives personnelles)

En passant, elle regardait tout ; les gens qui sont très préoccupés par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que les autres aux mille détails de la route.

     Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure qu'elle s'avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.

5   Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait la grande mer. Plus d'arbres du tout à présent ; rien que la lande rase, aux ajoncs verts,

W656 La Falaise à Fécamp 1881 (Aberdeen, GB: Aberdeen Art Gallery)

(Source: http://www.aagm.co.uk/ag003046.html)

et, ça et là, les divins crucifiés découpant sur le ciel leurs grands bras en croix, donnant à tout ce pays l'air d'un immense lieu de justice. [2]

     A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre deux chemins qui fuyaient entre des talus d'épines. [Cf. le calvaire Cornic, ci-dessus]

     Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer d'embarras :

     --Bonjour, Mademoiselle Gaud !

     C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Après l'avoir embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à la maison.

10 --Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit la petite sans aucune malice, qui est allé à Loguivy ; mais je pense qu'il ne sera pas tard dehors.

Voici une carte qui indique Loguivy de la mer et sa distance de Paimpol et de Ploubazlanec.

(Source: Mapquest)

     Il n'était pas là, lui ! Encore ce mauvais sort qui l'éloignait d'elle partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... Que penserait-on de cela à Pors-Even ? [3] Alors elle décida de poursuivre, en musant le plus possible afin de lui donner le temps de rentrer.

     A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages d'ailleurs, indiquant qu'un autre monde était voisin. Ils répandaient dans l'air leur odeur saline.

     Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait à longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large ; en la croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et décidées, sous un bonnet de marin.

Une casquette/bonnet de marin breton typique

(Source: Ouest-France 9 juin 2004)

     L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour allonger sa route ; ces gens s'étonnaient de la voir marcher si lentement.

15 Ce Yann, que faisait-il à Loguivy ? Il courtisait les filles peut-être... [3]

     --Ah ! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en général qu'à se présenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne résistent guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était allé faire une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul dans le pays la bonne manière pour tresser les casiers à prendre les homards.

Sur la première photo ci-dessous, vous voyez des casiers de l'époque dans la baie de Loguivy, faits sans doute en osier. Sur la deuxième, vous voyez des casiers modernes, toujours dans le port de Loguivy. Comme une publication touristique note, "Le port de Loguivy est toujours actif et les Loguiviens pêchent et commercialisent crustacés, coquilles St-Jacques et huîtres."

(Source: Hamonic, De Paimpol à Bréhat, 74)

(Source: Archives personnelles)

Sa tête était très libre d'amour en ce moment.

     Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur. C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille ; au milieu de l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveux jetés tous du même côté, comme par une main qu'on y aurait passée.

Voici la chapelle de Perros Hamon près de Pors Even qui a servi de modèle à Loti. Vous voyez le bouquet d'arbres qui "lui fait toujours des cheveux". (Il faut admettre qu'il n'y a plus "d'aridité d'alentour". Le lieu est aujourd'hui entouré de résidences secondaires.)

(Source: Archives personnelles)

       Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des pêcheurs, main éternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort séculaire de cette main-là.

     Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la chapelle de Pors-Even ; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du temps.

20 Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes ; le lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le vent de la mer ; un même lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune pâle de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur.

Voici les trois "saints en granit qui se tiennent dans les niches du mur", au-dessus du portail principal. Vous pouvez voir aussi le "lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune pâle de soufre", qui couvre toujours le granit. Aujourd'hui il n'y a plus de cimetière autour de la chapelle.

(Source: Archives personnelles)

     Sur une de ces croix de bois, un nom était écrit en grosses lettres : Gaos. --Gaos, Joël, quatre-vingts ans.

     Ah ! Oui, le grand-père ; elle savait cela. La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'était naturel, et elle aurait dû s'y attendre ; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression pénible.

     Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là elle s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur.

     Gaos ! encore ce nom, gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder le souvenir de ceux qui meurent au large.

Voici le "porche antique" de la chapelle de Perros Hamon, avec trois étudiants de KSU et M. Pierre Floury, le directeur du Musée de Ploubazlanec. A l'intérieur vous pouvez voir des mémoires ("plaques funéraires") qui datent de l'époque du roman et qui commémorent des pêcheurs morts au large.

(Source: Archives personnelles)

(Source: Archives personnelles)

(Source: Archives personnelles)

25  Elle se mit à lire cette inscription :

en mémoire de
     Gaos, Jean-Louis,
     âgé de 24 ans, matelot à bord de la Marguerite,
     disparu en Islande, le 3 août 1877,
     qu'il repose en paix !

(Source: Archives personnelles)

     L'Islande, --toujours l'Islande ! --Partout, à cette entrée de chapelle, étaient clouées d'autres plaques de bois, avec des noms de marins morts. C'était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y être venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'église, elle avait vu des inscriptions pareilles ; mais ici, dans ce village, il était plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs islandais. Il y avait de chaque côté un banc de granit, pour les veuves, pour les mères : et ce lieu bas, irrégulier comme une grotte, était gardé par une bonne vierge très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui ressemblait à Cybèle, déesse primitive de la terre. [1]

     Gaos ! Encore !
en mémoire de
     Gaos, François,
     époux de Anne-Marie Le Goaster,
     capitaine à bord du Paimpolais,
     perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,
     avec vingt-trois hommes composant son équipage.
     qu'ils reposent en paix !

(Source: Archives personnelles)

et, en bas, deux os de mort en croix, sous un crâne noir avec des yeux verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre âge. [1]

     Gaos ! Partout ce nom !

     Un autre Gaos s'appelait Yves, enlevé du bord de son navire et disparu aux environs de Norden-fiord, en Islande, à l'âge de vingt-deux ans.

(Source: Archives personnelles)

La plaque semblait être là depuis de longues années ; il devait être bien oublié, celui-là...

30 En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et un peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle ! Comment le disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombré, des ancêtres, des frères, qui devaient avoir avec lui des ressemblances profondes. [3]

     Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses fenêtres basses aux parois épaisses.

Voici l'intérieur de la chapelle. Aujourd'hui on a installé l'illumination électrique et doré à l'excès l'autel.

(Source: Archives personnelles)

Et là, le coeur plein de larmes qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des saintes énormes, entourés de fleurs grossières, et qui touchaient la voûte avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait commençait à gémir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes morts.

Observations

[1] "hauts toits en chaume pointus comme des huttes celtiques;"
"ce lieu bas, irrégulier comme une grotte, était gardé par une bonne vierge très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui ressemblait à Cybèle, déesse primitive de la terre."
"en bas, deux os de mort en croix, sous un crâne noir avec des yeux verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre âge."

Notez que Loti continue d'indiquer que les Bretons sont toujours près d'un passé primitif.

[2] La vision impressionniste n'est pas la seule que la Bretagne puisse suggérer. Voici un tableau célèbre de Paul Gauguin qui présente, d'une façon très différente, un calvaire breton. Notez les femmes avec leurs coiffes. (Ici Gauguin s'est inspiré d'une sculpture en bois de la chapelle de Trémalo, près de Pont-Aven, dans le sud de la Bretagne.)

Le Christ jaune 1889 (Buffalo: Albright-Knox Museum)

(Source: http://192.41.13.240/artchive/g/gauguin/thumbs/y_christ.jpg)

[3] " Il n'était pas là, lui ! Encore ce mauvais sort qui l'éloignait d'elle partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... Que penserait-on de cela à Pors-Even ?"
"Ce Yann, que faisait-il à Loguivy ? Il courtisait les filles peut-être..."
"Jamais, non, jamais il ne serait à elle ! Comment le disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombré, des ancêtres, des frères, qui devaient avoir avec lui des ressemblances profondes."

D'autres exemples du discours indirect libre. Est-ce toujours le narrateur qui parle ici, ou est-ce Gaud?

Révision de la lecture

(Pour répondre par courier électronique, cliquez ici.)

1. Qu'est-ce que Gaud rencontre aux carrefours, pendant sa promenade?
2. Pourquoi le propriétaire du cabaret que Gaud voit aurait-il nommé son établissement "Au cidre chinois"?
3. Qui est-ce que Gaud rencontre à un carrefour?
4. Pourquoi, quand elle apprend que Yann n'est pas chez lui, est-ce que Gaud ne remet pas sa visite à un autre jour?
5. Qu'est-ce que Gaud imagine à propos de la visite de Yann à Loguivy?
6. Pourquoi Yann est-il allé à Loguivy?
7. Pourquoi Gaud s'arrête-t-elle à la chapelle de Pors-Even?
8. Qu'est-ce que Gaud voit dans le cimetière près de la chapelle?
9. Qu'est-ce que Gaud voit quand elle entre sous le porche de la chapelle?
10. Quelle réaction Gaud a-t-elle quand elle voit toutes les plaques funéraires avec le nom "Gaos"?

Révision de la grammaire

13.2 "Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins."
13.3 "Dans l'un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes celtiques"

Pourquoi des, pourquoi de? I.C.1.

13.3 "Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot revenu de là-bas..."
13.26 "et ce lieu bas, irrégulier comme une grotte, était gardé par une bonne vierge très ancienne"

Que veut dire ancien avant et après le substantif? IV.D.

13.9 "Après l'avoir embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à la maison."

Notez la forme du verbe après après. III.J.3.

13.11 "Alors elle décida de poursuivre, en musant le plus possible afin de lui donner le temps de rentrer."

Notez la préposition après décider suivi d'un infinitif. III.G.

13.18 "Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des pêcheurs"

Encore un exemple du faire causatif. III.K.2.

13.31 "elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des saintes énormes, entourés de fleurs grossières, et qui touchaient la voûte avec leur tête"

On parle de saints au pluriel. Pourquoi leur tête, singulier?