Lecture 14: Pêcheur d'Islande II:3 (suite et fin)

Lecture

Pour écouter ce texte, cliquez ici.

II:3 (suite et fin)

     Le soir approchait ; il fallait pourtant bien se décider à faire sa visite et s'acquitter de sa commission.

     Elle reprit sa route et, après s'être informée dans le village, elle trouva la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise ;

W732 La maison du pêcheur, Varengeville, 1882 (Rotterdam: Museum Boymans-van-Beuningen)

(Source: http://www.boijmans.rotterdam.nl/engels/collec/mk/mk2b.htm)

Voici la falaise où se situe la maison de Guillaume Floury aujourd'hui, maintenant avec bien d'autres plus modernes. (Pour voir la maison de plus près, voyez la Lecture 7.)

(Source: Archives particulières)

on y montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à l'idée que Yann pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où poussaient des chrysanthèmes et des véroniques.

Il y a maintenant une terrasse devant la maison qui a servi de modèle pour la maison Gaos. Voici le propriétaire actuel, M. Portanguen, à droite, avec un invité.

(Source: Archives particulières)

     En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue, et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui lui signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point.

     On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien blanche, on taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes appelés cirages, pour la prochaine saison d'Islande. [1]

5   --C'est que, voyez-vous, Mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun deux rechanges complets pour là-bas.

     On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les peindre et les cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu'on lui détaillait la chose, ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.

     Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes ; une immense cheminée en occupait le fond, et des lits en armoire s'étageaient sur les côtés.

Voici une photo de l'intérieur d'une telle maison. Vous pouvez voir les lits en armoire.

(Source: Genet, Christian, and Daniel Hervé. Pierre Loti l'enchanteur. Gemozac: C. Genet, 1988)

Mais cela n'avait pas l'obscurité ni la mélancolie de ces gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi enfouis au bord des chemins ; c'était clair et propre, comme en général chez les gens de mer. [2]

     Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères d'Yann, --sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.

     --Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère ; nous en avions déjà beaucoup pourtant ; mais, que voulez-vous, Mademoiselle Gaud ! Son père était de la Maria-Dieu-t'aime, qui s'est perdue en Islande à la saison dernière, comme vous savez, --alors, entre voisins, on s'est partagé les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est échue.

10  Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée baissait la tête et souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son préféré.

Le modèle pour cette petite blonde, Katrine bihan, beaucoup d'années plus tard. Son père fut perdu sur la Léopoldine en 1877 (cf. 13.27) et elle fut adoptée par la famille Floury.

Source: Archives Sylvestre Floury

     Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraîche santé se voyait, épanouie sur toutes ces joues roses d'enfants.

     On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud --comme une belle demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un escalier de bois blanc tout neuf, on la fit monter dans la chambre d'en haut qui était la gloire du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de la construction de cet étage ; c'était à la suite d'une trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son cousin le pilote ; la nuit du bal, Yann lui avait raconté cela. [Cf. 7.13]

     Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve ; il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en perse rose [3]; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout Paimpol, toute la rade, avec les Islandais là-bas, au mouillage, --et la passe par où ils s'en vont.

Voici la rade de Paimpol et la passe par où les Islandais sortaient du port vues du premier étage de l'ancienne maison de Guillaume Floury à Pors Even (aujourd'hui 92 rue Pierre Loti).

(Source: Archives particulières)

     Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où dormait Yann ; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais, à présent, c'était peut-être ici, entre ces beaux rideaux roses. [3] Elle aurait aimé être au courant des détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses longues soirées d'hiver...

15 ... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.

     Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était droit comme lui : le père Gaos rentrant de la pêche.

     Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui signa son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n'était plus, disait-il, très assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs comme un payement définitif, le désintéressant de cette vente de barque ; non, mais comme un acompte seulement ; il en recauserait avec M. Mével. Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit un petit sourire imperceptible : allons, bon, cette histoire n'était pas encore finie, elle s'en était bien doutée ; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des affaires mêlées avec les Gaos.

     On s'excusait presque, dans la maison, de l'absence d'Yann, comme si on eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la recevoir. Le père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de vieux matelot, que son fils n'était pas indifférent à cette belle héritière ; car il mettait un peu d'insistance à toujours reparler de lui :

     --C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est allé à Loguivy, Mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les homards ; comme vous savez, c'est notre grande pêche de l'hiver.

20  Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que c'était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l'idée qu'elle ne le verrait pas.

     --Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire ? Au cabaret, il n'y est pas, bien sûr ; nous n'avons pas cela à craindre avec notre fils. --Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec des camarades... Vous savez Mademoiselle Gaud, les marins... Eh ! Mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout à fait ? ... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous pouvons le dire. [4]

     Cependant la nuit venait ; on avait replié les cirages commencés, suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur des bancs, se serraient les uns aux autres, attristés par l'heure grise du soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander :

     "A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas ?"

     Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu du crépuscule qui tombait.

25 --Vous devriez rester manger la soupe avec nous, Mademoiselle Gaud.

     Oh ! Non, elle ne le pouvait pas ; le sang lui monta tout à coup au visage à la pensée d'être restée si tard. Elle se leva et prit congé.

     Le père d'Yann s'était levé lui aussi pour l'accompagner un bout de chemin, jusqu'au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font un passage noir.

     Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise pour lui de respect et de tendresse ; elle avait envie de lui parler comme à un père, dans des élans qui lui venaient ; puis les mots s'arrêtaient dans sa gorge, et elle ne disait rien.

     Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer, rencontrant ça et là, sur la rase lande, les chaumières déjà fermées, bien sombres sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs étaient blottis ; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.

30 Comme c'était loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y était attardée !

     Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de Loguivy ; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait chaque fois à Yann ; mais c'était aisé de le reconnaître à distance, lui, et vite elle était déçue. Ses pieds s'embarrassaient dans de longues plantes brunes, emmêlées comme des chevelures, qui étaient les goémons traînant à terre.

     A la croix de Plouëzo'h, elle salua le vieillard, le priant de retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n'y avait plus aucune raison d'avoir peur.

     Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand elle verrait Yann...

     Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué, mais elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il fallait être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son petit confident, eût été là encore, elle l'aurait chargé peut-être d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il était parti, et pour combien d'années ? ...

Observations

[1] Souvenez-vous de la photo d'un cirage présentée dans la Première Lecture.

[2] "ce logis des Gaos . . . n'avait pas l'obscurité ni la mélancolie de ces gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi enfouis au bord des chemins ; c'était clair et propre, comme en général chez les gens de mer."

Ici Loti est en train de suggérer une différence importante entre ses travailleurs et ceux dont les naturalistes, comme Zola, s'occupaient dans leurs romans, qui présentaient plutôt l'homme abruti par le travail.

[3] "Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve ; il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en perse rose."

Un autre exemple de la complexité de la personnalité de Yann. Comme avec la mention de "ses lèvres qui avaient des contours fins et exquis" (1.27), ici Loti est en train de suggérer que les distinctions traditionelles entre masculin et féminin ne s'appliquent pas à Yann. Comme avec ses descriptions, Loti cherche, ici aussi, l'incertain et l'ambigu.

[4] Pour sage, cf. 8.2.

Révision de la lecture

1. Pourquoi Gaud se décide-t-elle, enfin, à aller chez les Gaos?
2. Quand elle arrive chez les Gaos, qui est-ce que Gaud veut voir?
3. Qu'est-ce que les Gaos sont en train de faire, quand Gaud arrive?
4. Pourquoi les Gaos ont-ils adopté la petite blonde?
5. Pourquoi la chambre au premier étage s'appelle-t-elle "la chambre de l'épave"?
6. Qu'est-ce que Gaud voudrait savoir à propos de Yann dans cette chambre?
7. Pourquoi Gaud est-elle contente d'entendre que l'affaire entre son père et le père de Yann n'est pas encore terminée?
8. Qu'est-ce que M Gaos veut dire quand il dit que son fils Yann est "sage"?
9. Pourquoi le père de Yann accompagne-t-il Gaud sur son chemin?
10. Pourquoi Gaud regrette-t-elle que Sylvestre ne soit plus là?

Révision de la grammaire

14.2 "Elle reprit sa route et, après s'être informée dans le village, elle trouva la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise ;"
14.17 "Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui signa son reçu"

Notez la forme du verbe après après. III.J.3.

14.6 "Et, pendant qu'on lui détaillait la chose, ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos."
14.28 "Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise pour lui de respect et de tendresse"

Pourquoi la conjonction pendant que ici? V.B.

14.7 "une immense cheminée en occupait le fond, et des lits en armoire s'étageaient sur les côtés."

Pourquoi des, pourquoi les? I.A.

14.8 "Et, en plus, une bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres."
14.16 "Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses cheveux déjà blancs"

Notez que "to resemble" est ressembler à en français.

14.9 "Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère ; nous en avions déjà beaucoup pourtant"

Pourquoi en ici? II.G.2.

14.24 "Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu du crépuscule qui tombait."

Notez la préposition après commencer suivi d'un infinitif. III.G.

14.31 "en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait chaque fois à Yann"

Notez que "to think about" est penser à en français. VII.K.1.

14.32 "Les lumières de Paimpol se voyaient déjà"

Pourquoi un verbe pronominal ici? III.C.2.