Lecture 16: Pêcheur d'Islande II:7-8

Préparation à la lecture

(1) Recouvrance est aujourd'hui un quartier de Brest. Voici un tableau de Recouvrance en 1865, peu de temps avant l'époque de ce roman, peint par Pierre Péron, peintre de la Marine.

(Source: http://www.bretagnenet.com/strobinet/pub/trobzh/queme.htm#Illustration)

Et en voici une photo. Vous pouvez voir "le pont de Recouvrance" (16.29) à droit.

(Source: http://212.198.5.37:8060/@se_38caf0d1/Pages/Visu.html?d=29&format=3&chg=952828734)

Lecture

Pour écouter ce texte, cliquez ici.

II:7

     --Elle est un peu ancienne, son amoureuse ! disaient les autres, deux jours après, en riant derrière lui ; c'est égal, ils ont l'air de bien s'entendre tout de même.

     Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les rues de Recouvrance (1) avec une femme au bras, comme tout le monde, se penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient l'air tout à fait douces.

     Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos ; --des jupes un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour ; un petit châle brun, et une grande coiffe de Paimpolaise.

     Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le regarder avec tendresse.

5   --Elle est un peu ancienne, l'amoureuse !

     Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que c'était une bonne vieille grand'mère, venue de la campagne...

     ... Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse à la nouvelle du départ de son petit-fils : --car cette guerre de Chine avait déjà coûté beaucoup de marins au pays de Paimpol.

     Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie pour l'embrasser au moins encore une fois.

     Tout droit elle avait été le demander à la caserne, et d'abord l'adjudant de sa compagnie avait refusé de le laisser sortir.

10 --Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au capitaine, le voilà qui passe.

     Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s'était laissé toucher.

     --Envoyez Moan se changer, avait-il dit.

     Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, --tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence.

     Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue de sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau : sa barbe noire, qu'un coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des marins cette année-là ;

Dessin par Pierre Loti d'un marin avec barbe taillée en pointe

les liettes de sa chemise ouverte étaient frisées menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés par des ancres d'or.

Voici une photo d'un marin de l'époque. Notez les "longs rubans qui flottaient terminés par des ancres d'or."

(Source: Genet, Christian, and Daniel Hervé. Pierre Loti l'enchanteur. Gemozac: C. Genet, 1988)

15  Un instant elle s'était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté furtivement sur l'heure présente une ombre triste.

     Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous, dans la joie d'être ensemble ; --et c'est alors que, la prenant pour son amoureuse, on l'avait jugée "un peu ancienne" .

     Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par des Paimpolais, qu'on lui avait recommandée comme n'étant pas trop chère. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans Brest, regarder les étalages des boutiques. Et rien n'était si amusant que tout ce qu'elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, --en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre. [1]

II:8

     Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur lesquels pesait un après bien sombre, autant dire trois jours de grâce.

     Et enfin il avait fallu repartir, s'en retourner à Ploubazlanec. C'est que d'abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands départs (un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui est une précaution nécessaire contre les bordées qu'ils ont tendance à courir au moment de se mettre en campagne.)

20  Oh ! Ce dernier jour ! ... elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n'avait rien trouvé, non, mais c'étaient les larmes qui avaient envie de venir, les sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue à son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi, donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une église pour dire ensemble leurs prières.

     C'est par le train du soir qu'elle s'en était allée. Pour économiser, ils s'étaient rendus à pied à la gare ;

Voici une gare française de la fin du dix-neuvième siècle, la Gare St. Lazare à Paris, tel que Monet l'a peinte.

W440 La Gare Saint-Lazare, le train de Normandie 1877 (Chicago: Art Institute)

(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/monet/monet80.jpg)

Et voici la gare de Brest, inaugurée en 1865, que Sylvestre et Yvonne auraient connue

(Source: http://perso.wanadoo.fr/alain.liscoet/gare.htm)

lui, portant son carton de voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille ; elle n'en pouvait plus, de s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. Le dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idée que c'était fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se déchirait d'une manière affreuse. Et c'était en Chine qu'il s'en allait, là-bas, à la tuerie ! Elle l'avait encore là, avec elle ; elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... Et cependant il partirait ; ni toute sa volonté, ni toutes ses larmes, ni tout son désespoir de grand'mère ne pourraient rien pour le garder ! ... [2]

     Embarrassée de son billet, de son panier de provision, de ses mitaines, agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernières auxquelles il répondait tout bas par de petits oui bien soumis, la tête penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son air de petit enfant.

     --Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir !

     La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui enleva des mains son carton ; --puis laissa retomber la chose à terre, pour se pendre à son cou dans un embrassement suprême.

25  On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue, elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement la portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course légère de matelot, décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole [3], afin de faire le tour et d'arriver à la barrière, dehors, à temps pour la voir passer.

     Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des roues, --la grand'mère passa. --Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce juvénile son bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre de son wagon de troisième, faisait signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le suivit des yeux, lui jetant de toute son âme cet "au revoir" toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en vont.

     Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre ; jusqu'à la dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface là-bas pour jamais...

     Et, quand elle ne le vit plus, elle retomba assise, sans souci de froisser sa belle coiffe, pleurant à sanglots, dans une angoisse de mort...

     Lui, s'en retournait lentement, tête baissée, avec de grosses larmes descendant sur ses joues. La nuit d'automne était venue, le gaz allumé partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.

 30 --"Ecoute ici, joli garçon," disaient déjà les voix enroués de ces dames qui avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs.

     Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à peine jusqu'au matin.

Observations

[1] "Et rien n'était si amusant que tout ce qu'elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, --en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre."

Pour entendre une telle conversation en breton, cliquez ici. On distingue cinq dialectes du breton, celui de Paimpol bien différent de celui de l'ouest, où se trouve Brest.

[2] "Et c'était en Chine qu'il s'en allait, là-bas, à la tuerie ! Elle l'avait encore là, avec elle ; elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... Et cependant il partirait ; ni toute sa volonté, ni toutes ses larmes, ni tout son désespoir de grand'mère ne pourraient rien pour le garder ! ..."

Toujours le discours indirect libre. Ici il semble être la pensée de qui?

[3] "lui, prenait sa course légère de matelot, décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole."

Vous verrez que Sylvestre sera souvent comparé à un oiseau.

Révision de la lecture

1. Pourquoi est-ce que les autres appellent Yvonne "l'amoureuse" de Sylvestre?
2. A qui est-ce qu'Yvonne pense, en voyant Sylvestre la barbe taillée à la mode des marins?
3. Qu'est-ce qu'Yvonne et Sylvestre font à Brest?
4. Pourquoi les deux vont-ils à la gare à pied?
5. Qu'est-ce que Sylvestre fait, quand il ne peut plus voir sa grand-mère?

Révision de la grammaire

16.7 "Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse à la nouvelle du départ de son petit-fils : --car cette guerre de Chine avait déjà coûté beaucoup de marins au pays de Paimpol."

Notez que c'est beaucoup de marins, et non pas beaucoup des marins. I.D.1.

16.14 "les liettes de sa chemise ouverte étaient frisées menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés par des ancres d'or."
16.22 "elle lui faisait ses recommandations dernières auxquelles il répondait tout bas par de petits oui bien soumis"
16.29 "Lui, s'en retournait lentement, tête baissée, avec de grosses larmes descendant sur ses joues."

Pourquoi de ici et non pas des? I.C.1.

16.18 "Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur lesquels pesait un après bien sombre, autant dire trois jours de grâce."
16.21 "lui, portant son carton de voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son poids."
16.22 " elle lui faisait ses recommandations dernières auxquelles il répondait tout bas par de petits oui bien soumis"

Pourquoi une forme de lequel ici? II.B.1.d.

16.21 "elle n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans."

Pourquoi sentir ici pour "to feel" et non pas se sentir? VII.I.1.