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II:9
... Il avait pris le large, emporté très vite
sur des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.
Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait
ordre de se hâter, de brûler les relâches.
Déjà il avait conscience d'être bien loin, à cause
de cette vitesse qui était incessante, égale, qui allait toujours, presque
sans souci du vent ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché
comme un oiseau, évitant ces soldats entassés sur
le pont, cette cohue d'en bas.

On s'était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore des zouaves et des mulets;
Voici une carte qui indique Tunis et Port-Saïd, sur la côte nord de l'Afrique.
(Source: WebCrawler Maps)
Les zouaves sont célèbres pour leur uniforme coloré. En voici un tableau, peint par Van Gogh deux ans après la publication de Pêcheur d'Islande.
(Source: http://www.vincent.nl/images/ptg/vincent/jh1488.jpg)
de très loin il avait aperçu des villes blanches sur des sables
ou des montagnes. Il était même descendu de sa hune pour regarder curieusement
des hommes très bruns, drapés de voiles blancs, qui étaient venus dans des barques
pour vendre des fruits : les autres lui avaient dit que c'était ça, les Bedouins.
5 Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours,
malgré la saison d'automne, lui donnaient l'impression d'un dépaysement extrême.
Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd.
Tous les pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui
donnant un air de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient comme
une mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque
au milieu des longues rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ, il n'avait
vu si clair et de si près le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette
agitation, cette profusion de bateaux.
Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes-à-vapeur,
tous ces navires s'engouffraient dans une sorte de
long canal, étroit comme un fossé, qui fuyait en
ligne argentée dans l'infini de ces sables. [1] Du haut de sa hune, il les voyait
s'en aller comme en procession pour se perdre dans
les plaines.
Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes
; des hommes en robes de toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand
coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient
venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses
bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous les exilés qui
passaient.
Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans l'étroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file dans le désert ; puis une autre mer s'était ouverte devant eux, et ils avaient repris le large.
Une carte postale de "cette promenade à la file dans le désert" qui date de 1890.
(Source: http://www.suez-canal.com/images/hist.jpg)
10 On marchait à toute vitesse toujours ; cette mer plus chaude avait à sa surface des marbrures rouges et quelquefois l'écume battue du sillage avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant tout bas à lui-même Jean-François de Nantes, pour se rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps passé.
Henri Cheffer
Quelquefois, dans le fond des lointains
pleins de mirages, il voyait apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire.
Ceux qui menaient le navire connaissaient sans doute, malgré l'éloignement et
le vague, ces caps avancés des continents qui sont comme des points de repère
éternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on navigue
emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant
les distances et les mesures sur l'étendue qui ne finit pas.
Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable
qui augmentait toujours ; mais il en avait la notion très nette, en regardant
de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière ; en comptant depuis
combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés
à l'ombre des tentes, haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumière
avaient pris une splendeur morne, écrasante ; et la fête éternelle de ces choses
était comme une ironie pour les êtres, pour les
existences organisées qui sont éphémères.
... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé
par des nuées de petits oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur
le navire comme des tourbillons de poussière noire.
Ils se laissaient prendre et caresser, n'en pouvant plus. Tous les gabiers en
avaient sur leurs épaules.
15 Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir.
... Ils mouraient par milliers, sur les vergues,
sur les sabords, ces tout petits, au soleil terrible de la mer rouge.
Ils étaient venus de par delà les grands déserts,
poussés par un vent de tempête. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui
était partout, ils s'étaient abattus d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau
qui passait. Là-bas, au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur race
avait pullulé dans des amours exubérantes. Leur race avait pullulé sans mesure,
et il y en avait en trop ; alors la mère aveugle et sans âme, la mère nature,
avait chassé d'un souffle cet excès de petits oiseaux, avec la même impassibilité
que s'il se fût agi d'une génération d'hommes.
Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes
du navire ; le pont était jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient
de vie, de chants et d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées,
Sylvestre et les gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air
de commisération, ces fines ailes bleuâtres, --et
puis les poussaient au grand néant de la mer, à coups de balai...
Voici un dessin de Loti d'une telle scène.
(Source: Genet, Christian, and Daniel Hervé. Pierre Loti l'enchanteur.
Gemozac: C. Genet, 1988)
Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles
de Moïse [3], et le navire en fut couvert.
20 Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable
où on ne voyait plus rien de vivant, --si ce n'est des poissons quelquefois,
qui volaient au ras de l'eau...
... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd
et tout noir ; --c'était l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette
terre-là, le hasard l'ayant fait choisir à bord pour compléter l'armement
d'une baleinière.
A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait
l'ondée tiède, et regardait autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement
vert ; les feuilles des arbres étaient faites comme des
plumes gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de
grands yeux veloutés qui semblaient se
fermer sous le poids de leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait
le musc et les fleurs.
Des femmes lui faisaient signe de venir : quelque
chose comme le écoute ici, joli garçon, entendu maintes fois dans Brest.
[cf. 15.8, 16.30] Mais, au milieu de ce pays enchanté, leur appel était troublant
et faisait passer des frissons dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient
sous les mousselines transparentes qui les drapaient ; elles étaient fauves
et polies comme du bronze.
Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles,
il s'avançait déjà, peu à peu, pour les suivre...
25 ... Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modulé
en trilles d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait repartir.
Il prit sa course, --et adieu les belles de l'Inde.
Quand on se retrouva au large le soir, il était encore vierge comme
un enfant.
Après une nouvelle semaine de mer bleue,
on s'arrêta dans un autre pays de pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes
jaunes, qui poussaient des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du
charbon dans des paniers.
--Alors, nous sommes donc déjà en Chine ? demanda
Sylvestre, voyant qu'ils avaient tous des figures de magot et des queues. [Souvenez-vous
de l'enseigne que Gaud avait vue devant le cabaret "Au cidre chinois"
quand elle allait à Ploubazlanec, Lecture 13.3]
On lui dit que non ; encore un peu de patience : ce n'était que Singapour.
Voici une carte qui indique Singapour.
(Source: WebCrawler Maps)
Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers s'entassaient fiévreusement dans les soutes.
30 Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au mouillage une certaine Circé tenant un blocus.
Tourane est aujourd'hui Da Nang, au Vietnam.
(Source: WebCrawler Maps)
C'était le bateau auquel il se savait depuis longtemps destiné, et on l'y déposa avec son sac.
Il y retrouva des pays, même deux Islandais
qui, pour le moment, étaient canonniers.
Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles
où il n'y avait rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres,
pour former ensemble une petite Bretagne de souvenir.
Il dut passer cinq mois d'inaction
et d'exil dans cette baie triste, avant le moment désiré d'aller se battre.
[1] "Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes-à-vapeur, tous ces navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infini de ces sables."
Qu'est-ce que cette "sorte de long canal, étroit comme un fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infini de ces sables" près de Port-Saïd peut-il être? Et qu'est-ce que nous dit le fait que Sylvestre n'en sait rien?
[3] Exode 10.
1. Qu'est-ce que c'est qu'un "gabier"?
2. Pourquoi la chaleur et le soleil de la Méditerranée donnent-ils à Sylvestre
l'impression d'un dépaysement?
3. Qu'est-ce que Sylvestre voit à Port-Saïd?
4. Comment s'appelle cette mer avec à sa surface des marbrures rouges et un
sillage couleur de sang?
5. Pourquoi, dans sa hune, Sylvestre se chante-t-il "Jean-François de Nantes"?
6. Comment le narrateur explique-t-il l'arrivée des petits oiseaux?
7. Comment l'Inde est-elle différente du pays que Sylvestre connaît?
8. Comment Sylvestre réagit-il à l'appel des femmes indiennes qui lui font signe
de venir?
9. Où le voyage de Sylvestre se termine-t-il?
10. Avec qui Sylvestre passe-t-il du temps à Tourane?
17.1 "Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de l'Islande."
Comprenez-vous l'utilisation de celle ici? II.F.
17.15 "Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir".
Notez la préposition après commencer suivi d'un infinitif. III.G.
17.20 "Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne voyait plus rien de vivant"
Pourquoi rien de vivant? VII.H.
17.22 "les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux veloutés"
Pourquoi de et non pas des? I.C.1.
17.27 "Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrêta dans un autre pays de pluie et de verdure."
Que veut dire nouveau devant le substantif? IV.D.
17.30 "C'était le bateau auquel il se savait depuis longtemps destiné, et on l'y déposa avec son sac."
Pourquoi une forme de lequel? II.B.1.d.
17.33 " Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste"
Notez la construction parallèle. VIII.C.