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II:11
Paimpol, --le dernier jour de février, --veille
du départ des pêcheurs pour l'Islande.
Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre,
immobile et devenue très pâle.
Edmond Rudaux
C'est que Yann était en bas, à causer avec son
père. Elle l'avait vu venir, et elle entendait vaguement résonner sa voix.
Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver,
comme si une fatalité les eût toujours éloignés l'un de l'autre.
5 Après sa course à Pors-Even [cf. Lectures 13-14],
elle avait fondé quelque espérance sur le pardon des Islandais, où l'on
a beaucoup d'occasions de se voir et de causer, sur la place, le soir, dans
les groupes. [1] Mais, dès le matin de cette fête, les rues étant déjà tendues
de blanc, ornées de guirlandes vertes, une mauvaise pluie s'était mise à tomber
à torrents, chassée de l'ouest par une brise gémissante ; sur Paimpol, on n'avait
jamais vu le ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas,"
avaient dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là.
Et en effet ils n'étaient pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés à boire.
Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus serré que de coutume,
était restée derrière ses vitres toute la soirée, écoutant ruisseler l'eau des
toits et monter du fond des cabarets les chants bruyants des pêcheurs.
Depuis quelques jours, elle avait prévu cette
visite d'Yann, se doutant bien que, pour cette affaire de vente de barque non
encore réglée [cf. 14.17], le père Gaos, qui n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait
son fils. Alors elle s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les filles ne
font pas d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle
lui reprocherait de l'avoir troublée, puis abandonnée, à la manière des garçons
qui n'ont pas d'honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement
au métier de la mer, ou crainte d'un refus... Si tous ces obstacles indiqués
par Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber, qui sait ! Après
un entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut-être reparaîtrait son
beau sourire, qui arrangerait tout, --ce même sourire qui l'avait tant
surprise et charmée l'hiver d'avant, pendant certaine nuit de bal passée tout
entière à valser entre ses bras. [Cf. Lecture 7] Et cet espoir lui rendait du
courage, l'emplissait d'une impatience presque
douce.
De loin, tout paraît toujours si facile, si simple
à dire et à faire.
Et, précisément, cette visite
d'Yann tombait à une heure choisie : elle était sûre que son père, en ce moment
assis à fumer, ne se dérangerait pas pour le reconduire ; donc, dans le corridor
où il n'y aurait personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui.
Mais voici qu'à présent le moment venu, cette
hardiesse lui semblait extrême. L'idée seulement de le rencontrer, de le voir
face à face au pied de ces marches la faisait trembler.
Voici les marches dans la maison qui a servi de modèle pour la maison de Gaud [cf. Lecture 4]. Imaginez-la face à face avec le grand Yann, dans un espace aussi étroit.
(Source: Archives personnelles)
Son coeur battait à se rompre... et dire que, d'un moment
à l'autre, cette porte en bas allait s'ouvrir, --avec le petit bruit grinçant
qu'elle connaissait bien, --pour lui donner passage !
10 Non,
décidément, elle n'oserait jamais ; plutôt se consumer d'attente et mourir de
chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait quelques
pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et travailler.
Mais elle s'arrêta encore, hésitante, effarée,
se rappelant que c'était demain le départ pour l'Islande, et que cette occasion
de le voir était unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer
des mois de solitude et d'attente, languir après son retour, perdre encore tout
un été de sa vie...
En bas, la porte s'ouvrit : Yann
sortait ! Brusquement résolue, elle descendit en courant l'escalier, et
arriva tremblante, se planter devant lui.
--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il
vous plaît.
--A moi ! ... Mademoiselle Gaud ? ... dit-il en
baissant la voix, portant la main à son chapeau.
15 Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête
rejetée en arrière, l'expression dure, ayant même l'air de se demander si seulement
il s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges épaules
à la muraille, comme pour être moins près d'elle dans ce couloir étroit où il
se voyait pris.
Glacée, alors, elle ne retrouvait plus rien de ce
qu'elle avait préparé pour lui dire : elle n'avait pas prévu
qu'il pourrait lui faire cet affront-là, de passer sans l'avoir écoutée...
--Est-ce que notre maison vous fait peur, Monsieur
Yann ? demanda-t-elle d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui
qu'elle voulait avoir.
Lui, détournait les yeux regardant dehors. Ses
joues étaient devenues très rouges, une montée de sang lui brûlait le visage,
et ses narines mobiles se dilataient à chaque respiration, suivant les mouvements
de sa poitrine, comme celles des taureaux.
Elle essaya de continuer :
20 --Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m'aviez dit au
revoir comme on ne le dit pas à une indifférente... [cf. 8.8] Monsieur Yann,
vous êtes sans mémoire donc... Que vous ai-je fait ? ...
... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait
là, venant de la rue, agitait les cheveux d'Yann, les ailes de la coiffe de
Gaud, et, derrière eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans
ce corridor pour parler de choses graves. Après ces premières phrases, étranglée
dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête, n'ayant plus d'idées.
Ils s'étaient avancés vers la porte de la rue, lui fuyant toujours.
Dehors, il ventait avec grand bruit et le ciel était
noir. Par cette porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein
sur leurs figures. Et une voisine d'en face les regardait : qu'est-ce
qu'ils pouvaient se dire, ces deux-là, dans ce corridor avec des airs si troublés
? Qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével ? [2]
--Non, Mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en
se dégageant avec une aisance de fauve. --Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui
parlaient sur nous... Non, Mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes
pas des gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez
vous, moi...
Et il s'en alla...
25 Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et
elle n'avait même rien dit de ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue
qui n'avait réussi qu'à la faire passer à ses yeux pour une effrontée... Quel
garçon était-il donc, ce Yann, avec son dédain des filles, son dédain de l'argent,
son dédain de tout ! ...
Elle restait d'abord clouée sur place, voyant
les choses remuer autour d'elle, avec du vertige...
Et puis une idée, plus intolérable que toutes,
lui vint comme un éclair : des
camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la place, l'attendant
! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme ce serait un affront
encore plus odieux ! Elle remonta vite dans sa chambre, pour les observer
à travers ses rideaux...
Devant la maison, elle vit en effet le groupe
de ces hommes. Mais ils regardaient tout simplement le temps, qui devenait de
plus en plus sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante,
disant :
--Ce n'est qu'un grain ; entrons boire, tandis
que ça passera.
30 Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur
différentes belles [4]; mais aucun ne se retourna seulement vers sa fenêtre.
Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait
pas, ne souriait pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec
les autres et, sans plus prendre garde à eux ni à la pluie commencée, marchant
lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé par une
rêverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec...
Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de
tendresse sans espoir prit la place de l'amer dépit qui lui était d'abord monté
au coeur.
Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que
faire à présent ?
Oh ! S'il avait pu l'écouter
rien qu'un moment ; plutôt, s'il pouvait venir là, seul avec elle dans cette chambre
où on se parlerait en paix, tout s'expliquerait peut-être encore.
35 Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle
lui dirait : "vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais rien ; à présent,
je suis à vous de toute mon âme si vous me voulez ; voyez, je ne redoute pas
de devenir la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de Paimpol,
je n'aurais qu'à choisir si j'en désirais un pour mari ; mais je vous aime vous,
parce que, malgré tout, je vous crois meilleur que les autres jeunes hommes
; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie
; bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je suis une
fille sage, n'ayant jamais rien fait de bien mal ; alors, puisque je vous aime
tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas ?
... Mais tout cela ne serait
jamais exprimé, jamais dit qu'en rêve ; il était trop tard, Yann ne l'entendrait
point. Tenter de lui parler une seconde fois... Oh ! Non ! Pour quelle espèce
de créature la prendrait-il, alors ! ... Elle aimerait mieux mourir.
Et demain, ils partaient tous
pour l'Islande !
Seule dans sa belle chambre, où entrait le jour
blanchâtre de février,
ayant froid, assise au hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il
lui semblait voir crouler le monde, avec les choses présentes et les choses
à venir, au fond d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout
autour d'elle.
Elle souhaitait être débarrassée de la vie, être
déjà couchée bien tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment,
elle lui pardonnait, et aucune haine n'était mêlée à son amour désespéré pour
lui...
[1] "Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le pardon des Islandais, où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de causer, sur la place, le soir, dans les groupes."
Souvenez-vous que c'était au pardon des Islandais de l'année précédente que Gaud avait rencontré Yann pour la première fois (Lecture 6).
[2] "Et une voisine d'en face les regardait : qu'est-ce qu'ils pouvaient se dire, ces deux-là, dans ce corridor avec des airs si troublés ? Qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével ?"
Toujours un exemple du discours indirect libre. Notez, cependant, qu'on change tout d'un coup de perspective. On va de l'intérieur de la maison Mével à une maison d'en face. Pensez à l'effet qu'un tel changement de perspective aurait dans un film.
[4] Pour Jeannie Caroff, cf. Lecture 8.16.
1. Pourquoi Gaud n'a-t-elle pas rencontré Yann au Pardon des Islandais?
2. Comment Gaud a-t-elle donc passé la soirée du Pardon?
3. Pourquoi Yann est-il venu chez les Mével?
4. Pourquoi Gaud décide-t-elle enfin de confronter Yann, malgré sa
peur?
5. Comment Yann réagit-il quand Gaud le confronte?
6. Comment Yann lui explique-t-il le fait qu'il n'est jamais venu la voir?
7. Qui voit leur conversation?
8. Après le départ de Yann, de quoi Gaud a-t-elle peur?
9. Comment Gaud sait-elle que Yann n'a rien dit de leur rencontre à ses
camarades?
10. A la fin du chapitre, qu'est-ce que Gaud veut faire?
18.9 "L'idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au pied de ces marches la faisait trembler."
Notez cette construction. III.K.2.
18.17 " --Est-ce que notre maison vous fait peur, Monsieur Yann ?
demanda-t-elle d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui qu'elle
voulait avoir."
18.18 "Ses joues étaient devenues très rouges, une montée de sang lui brûlait
le visage, et ses narines mobiles se dilataient à chaque respiration, suivant
les mouvements de sa poitrine, comme celles des
taureaux."
Que veulent dire celui et celles ici? II.F.
18.23 "Vous êtes riche, nous ne sommes pas des gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, moi..."
Pourquoi des et un après un négatif? I.B.2.
18.25 "Et elle n'avait même rien dit de ce qu'elle voulait dire"
Pourquoi ce que ici? II.B.2.b.
18.35 "bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je suis une fille sage"
Pourquoi le subjonctif ici? III.D.2.b.