La mer, la mer grise.
Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque
été, les pêcheurs en Islande, Yann filait doucement depuis un jour. [1]
La veille, quand on était parti au chant des vieux
cantiques [cf. 3.17], il soufflait une brise de sud, et tous les navires, couverts
de voiles, s'étaient dispersés comme des mouettes.
Puis cette brise était devenue plus molle, et
les marches s'étaient ralenties ; des bancs de brume voyageaient au ras
des eaux.
5 Yann était peut-être plus
silencieux que d'habitude. Il se plaignait du temps trop calme et paraissait
avoir besoin de s'agiter, pour chasser de son esprit quelque obsession. Il n'y
avait pourtant rien à faire, qu'à glisser tranquillement au milieu de choses
tranquilles ; rien qu'à respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne
voyait que des grisailles profondes ; en écoutant, on n'entendait que du silence...
... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible,
mais inusité et venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme
en voiture lorsque l'on serre les freins des roues ! Et la Marie,
cessant sa marche, demeura immobilisée...
Echoués ! ! ! Où et sur
quoi ? [2] Quelque banc de la côte anglaise, probablement.
Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.
Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation
de mouvement contrastait avec cette tranquilité brusque, figée, de leur navire.
Voilà, elle s'était arrêtée à cette place, la Marie, et n'en bougeait
plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous,
semblaient n'avoir même pas de consistance, elle
avait été saisie par je ne sais quoi de résistant et d'immuable qui était
dissimulé sous ces eaux ; elle y était bien prise, et risquait peut-être
d'y mourir.
Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche,
s'attrapper par les pattes à de la glu ?
10 D'abord on ne s'aperçoit guère ; cela ne change pas leur aspect
; il faut savoir qu'ils sont pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer
jamais.
C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose
collante vient souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils
prennent cet air pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir.
Pour la Marie, c'était ainsi ; au commencement
cela ne paraissait pas beaucoup ; elle se tenait
bien un peu inclinée, il est vrai, mais c'était
en plein matin, par un beau temps calme ; il fallait savoir pour s'inquiéter
et comprendre que c'était grave.
Le capitaine faisait un
peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne s'occupant pas assez du
point où l'on était ; il secouait ses mains en l'air, en disant :
-- Ma doué ! Ma doué ! sur un ton de désespoir.
[3]
15 Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu'ils ne reconnaissaient
pas bien. Il s'embruma presque aussitôt ; on ne
le distingua plus.
D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée.
--Et pour le moment, ils aimaient presque mieux
cela : ils avaient grande crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de
force vous tirer de peine à leur manière, et dont il faut se défendre comme
des pirates.
Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage.
Turc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était
très émotionné lui aussi par cet incident : ces bruits d'en dessous, ces secousses
dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il comprenait très bien
que tout cela n'était pas naturel, et se cachait dans les coins, la queue basse.
Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller
des ancres, essayer de se déhaler, en réunissant toutes leurs forces
sur des amarres--une rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilée ; --et, le
soir venu, le pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà
mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s'était débattu, secoué
de toutes les manières, et restait toujours là, cloué comme
un bateau mort.
La nuit allait les prendre, le vent se levait
et la houle était plus haute ; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six
heures, les voilà dégagés, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées
pour se tenir... Alors on vit les hommes courir comme
des fous de l'avant à l'arrière en criant :
20 --Nous flottons !
Ils flottaient en effet ;
mais comment dire cette joie-là, de flotter ; de se sentir s'en aller,
redevenir une chose légère, vivante, au lieu d'un commencement d'épave qu'on
était tout à l'heure ! ...
Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était
envolée aussi. Allégé comme son bateau, guéri par
la saine fatigue de ses bras, il avait retrouvé son air insouciant, secoué ses
souvenirs.
Le lendemain matin, quand on eut fini de relever
les ancres, il continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence
aussi libre que dans ses premières années.
Ha-long, comme Bac-Ninh et Hong-Hoa plus tard, sont des
villes au Vietnam.
(Source: WebCrawler Maps)
Au milieu d'un groupe serré de matelots, le vaguemestre appelait à haute voix
les noms des heureux qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans
la batterie, en se bousculant autour d'un fanal.
25 --"Moan, Sylvestre !" --Il y en avait une pour lui, une
qui était bien timbrée de Paimpol, --mais ce n'était pas l'écriture de Gaud. --Qu'est-ce
que cela voulait dire ? Et de qui venait-elle ?
L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit craintivement.
"Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
"Mon cher petit-fils,"
C'était bien de sa bonne
vieille grand'mère ; alors il respira mieux. Elle
avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur, toute tremblée
et écolière : "veuve Moan."
Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d'un
mouvement irréfléchi, et embrassa ce pauvre nom comme
une sainte amulette. C'est que cette lettre arrivait à une heure suprême
de sa vie : demain matin, dès le jour, il partait pour aller au feu.
30 On était au milieu d'avril ; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'être
pris. Aucune grande opération n'était prochaine dans ce Tonkin, --pourtant les
renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, --alors on prenait à bord des navires
tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour compléter les compagnies de marins
déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui longtemps dans les croisières
et les blocus, venait d'être désigné avec quelques autres pour combler des vides
dans ces compagnies-là.
En ce moment, il est vrai, on parlait de paix
; mais quelque chose leur disait tout de même qu'ils débarqueraient encore
à temps pour se battre un peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs,
et fait leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des autres
qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là ; chacun
à sa manière manifestait ses impressions de départ, les uns graves, un
peu recueillis ; les autres se répandant en exubérantes paroles.
Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait
en lui-même son impatience d'attente ; seulement quand on le regardait, son
petit sourire contenu disait bien : "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour
demain matin." La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idée incomplète
; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de vaillante race.
... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture
étrangère, il cherchait à s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire.
Edmond Rudaux
Et c'était difficile au milieu de ces groupes d'hommes demi-nus,
qui se pressaient là, pour lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette
batterie...
Dès le début de sa lettre, comme il l'avait prévu,
la grand'mère Yvonne expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir
à la main peu experte d'une vieille voisine :
35 "Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta
cousine, parce qu'elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort subite,
il y a deux jours. Et il paraît que toute sa fortune a été mangée, à de mauvais
jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison
et ses meubles. C'est une chose à laquelle personne ne s'attendait dans
le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup
de peine.
"Le fils Gaos te dit bien le bonjour ; il a renouvelé
engagement avec le capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et le départ
pour l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure cette année. Ils ont appareillé
le premier du courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre
Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.
"Mais tu dois bien penser, mon cher fils qu'à
présent c'est fini, nous ne les marierons pas ; car ainsi elle va être obligée
de travailler pour gagner son pain..."
... Il resta atterré ; ces mauvaises nouvelles
lui avaient gâté toute sa joie d'aller se battre...
[1] "Yann filait doucement depuis un jour."
Notez le contraste avec le voyage de Sylvestre: "cette vitesse qui était incessante" (17.3). C'est la différence entre un voilier et un vapeur.
[2] "échoués ! ! ! Où et sur quoi ? . . ."
En écrivant ce chapitre, Loti s'est inspiré d'un échouage qui lui est advenu lors de son stationnement au Vietnam. (Voyez sa lettre du 27 novembre, 1883, à Mme Lee Childe.) Il s'en sert pour créer une métaphore. De quoi parle-t-il ici métaphoriquement?
[3] "Le capitaine . . . secouait ses mains en l'air, en disant : ma doué ! Ma doué !"
Mon Dieu, mon Dieu, en breton.
1. A votre avis, qu'est-ce qui peut être la source de "l'obsession" de Yann?
2. Pourquoi la Marie s'arrête-t-elle?
3. A quoi le narrateur compare-t-il la Marie, une fois échouée?
4. Comment la Marie se libère-t-elle enfin?
5. Comment Yann s'est-il libéré de son obsession?
6. Pourquoi Sylvestre est-il très content de recevoir une lettre de sa grand-mère
cette fois?
7. Pourquoi est-ce qu'on envoie Sylvestre et d'autres marins au combat?
8. Pourquoi Gaud n'a-t-elle pas écrit cette dernière lettre pour Yvonne?
9. Pourquoi Yann ne sait-il rien de ce qui est arrivé à Gaud?
10. Quel changement la mort de son père va-t-elle avoir pour conséquence
dans la vie de Gaud?
19.4 "Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient ralenties ; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux."
Pourquoi des? I.A.2.
19.8 "Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été saisie par je ne sais quoi de résistant et d'immuable"
Quelle construction avez-vous ici? III.C.1.
19.11 "C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient souiller leurs ailes, leur tête"
Pourquoi ailes au pluriel et tête au singulier?
19.25 "Il y en avait une pour lui, une qui était bien timbrée de Paimpol"
Pourquoi en ici? II.G.2.
19.31 "Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là"
Pourquoi se sentir ici? VII.I.2.
19.31 "mais quelque chose leur disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre un peu."
Pourquoi leur? II.C.1.b.
19.32 "mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de vaillante
race."
19.33 "Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il
cherchait à s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire."
Pourquoi parce que, pourquoi à cause de pour "because"? V.B.
19.33 "il cherchait à s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire."
Notez la préposition après chercher suivi d'un infinitif. III.G.
19.35 "C'est une chose à laquelle personne ne s'attendait dans le pays."
Pourquoi une forme de lequel? II.B.1.d.
19.38 "ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa joie d'aller se battre..."
Nouvelles est féminine. Pourquoi ces et non pas cettes? IV.B.