Lecture 19: Pêcheur d'Islande II:12-13

Lecture

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II:12

     La mer, la mer grise.

     Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en Islande, Yann filait doucement depuis un jour. [1]

     La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques [cf. 3.17], il soufflait une brise de sud, et tous les navires, couverts de voiles, s'étaient dispersés comme des mouettes.

     Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient ralenties ; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.

5   Yann était peut-être plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles ; rien qu'à respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des grisailles profondes ; en écoutant, on n'entendait que du silence...

     ... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture lorsque l'on serre les freins des roues ! Et la Marie, cessant sa marche, demeura immobilisée...

     Echoués ! ! ! Où et sur quoi ? [2] Quelque banc de la côte anglaise, probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.

     Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement contrastait avec cette tranquilité brusque, figée, de leur navire. Voilà, elle s'était arrêtée à cette place, la Marie, et n'en bougeait plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été saisie par je ne sais quoi de résistant et d'immuable qui était dissimulé sous ces eaux ; elle y était bien prise, et risquait peut-être d'y mourir.

     Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attrapper par les pattes à de la glu ?

10  D'abord on ne s'aperçoit guère ; cela ne change pas leur aspect ; il faut savoir qu'ils sont pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer jamais.

     C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet air pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir.

     Pour la Marie, c'était ainsi ; au commencement cela ne paraissait pas beaucoup ; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais c'était en plein matin, par un beau temps calme ; il fallait savoir pour s'inquiéter et comprendre que c'était grave.

     Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne s'occupant pas assez du point où l'on était ; il secouait ses mains en l'air, en disant :

     -- Ma doué ! Ma doué ! sur un ton de désespoir. [3]

15 Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu'ils ne reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitôt ; on ne le distingua plus.

     D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. --Et pour le moment, ils aimaient presque mieux cela : ils avaient grande crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur manière, et dont il faut se défendre comme des pirates.

     Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était très émotionné lui aussi par cet incident : ces bruits d'en dessous, ces secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il comprenait très bien que tout cela n'était pas naturel, et se cachait dans les coins, la queue basse.

     Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de se déhaler, en réunissant toutes leurs forces sur des amarres--une rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilée ; --et, le soir venu, le pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s'était débattu, secoué de toutes les manières, et restait toujours là, cloué comme un bateau mort.

     La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus haute ; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà dégagés, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour se tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant à l'arrière en criant :

20 --Nous flottons !

     Ils flottaient en effet ; mais comment dire cette joie-là, de flotter ; de se sentir s'en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu d'un commencement d'épave qu'on était tout à l'heure ! ...

     Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était envolée aussi. Allégé comme son bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait retrouvé son air insouciant, secoué ses souvenirs.

     Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi libre que dans ses premières années.

II:13

     On distribuait un courrier de France, là-bas, à bord de la Circé, en rade d'Ha-long, à l'autre bout de la terre.

Ha-long, comme Bac-Ninh et Hong-Hoa plus tard, sont des villes au Vietnam.



(Source: WebCrawler Maps)

Au milieu d'un groupe serré de matelots, le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en se bousculant autour d'un fanal.

25 --"Moan, Sylvestre !" --Il y en avait une pour lui, une qui était bien timbrée de Paimpol, --mais ce n'était pas l'écriture de Gaud. --Qu'est-ce que cela voulait dire ? Et de qui venait-elle ?

     L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit craintivement.

"Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.

"Mon cher petit-fils,"

     C'était bien de sa bonne vieille grand'mère ; alors il respira mieux. Elle avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur, toute tremblée et écolière : "veuve Moan."

     Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d'un mouvement irréfléchi, et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette lettre arrivait à une heure suprême de sa vie : demain matin, dès le jour, il partait pour aller au feu.

30 On était au milieu d'avril ; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'être pris. Aucune grande opération n'était prochaine dans ce Tonkin, --pourtant les renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, --alors on prenait à bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour compléter les compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui longtemps dans les croisières et les blocus, venait d'être désigné avec quelques autres pour combler des vides dans ces compagnies-là.

     En ce moment, il est vrai, on parlait de paix ; mais quelque chose leur disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre un peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là ; chacun à sa manière manifestait ses impressions de départ, les uns graves, un peu recueillis ; les autres se répandant en exubérantes paroles.

     Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son impatience d'attente ; seulement quand on le regardait, son petit sourire contenu disait bien : "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour demain matin." La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idée incomplète ; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de vaillante race.

     ... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait à s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire.

Edmond Rudaux

Et c'était difficile au milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...

     Dès le début de sa lettre, comme il l'avait prévu, la grand'mère Yvonne expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu experte d'une vieille voisine :

35 "Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine, parce qu'elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort subite, il y a deux jours. Et il paraît que toute sa fortune a été mangée, à de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose à laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine.

     "Le fils Gaos te dit bien le bonjour ; il a renouvelé engagement avec le capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et le départ pour l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure cette année. Ils ont appareillé le premier du courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.

     "Mais tu dois bien penser, mon cher fils qu'à présent c'est fini, nous ne les marierons pas ; car ainsi elle va être obligée de travailler pour gagner son pain..."

     ... Il resta atterré ; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa joie d'aller se battre...

Observations

[1] "Yann filait doucement depuis un jour."

Notez le contraste avec le voyage de Sylvestre: "cette vitesse qui était incessante" (17.3). C'est la différence entre un voilier et un vapeur.

[2] "échoués ! ! ! Où et sur quoi ? . . ."

En écrivant ce chapitre, Loti s'est inspiré d'un échouage qui lui est advenu lors de son stationnement au Vietnam. (Voyez sa lettre du 27 novembre, 1883, à Mme Lee Childe.) Il s'en sert pour créer une métaphore. De quoi parle-t-il ici métaphoriquement?

[3] "Le capitaine . . . secouait ses mains en l'air, en disant : ma doué ! Ma doué !"

Mon Dieu, mon Dieu, en breton.

Révision de la lecture

1. A votre avis, qu'est-ce qui peut être la source de "l'obsession" de Yann?
2. Pourquoi la Marie s'arrête-t-elle?
3. A quoi le narrateur compare-t-il la Marie, une fois échouée?
4. Comment la Marie se libère-t-elle enfin?
5. Comment Yann s'est-il libéré de son obsession?
6. Pourquoi Sylvestre est-il très content de recevoir une lettre de sa grand-mère cette fois?
7. Pourquoi est-ce qu'on envoie Sylvestre et d'autres marins au combat?
8. Pourquoi Gaud n'a-t-elle pas écrit cette dernière lettre pour Yvonne?
9. Pourquoi Yann ne sait-il rien de ce qui est arrivé à Gaud?
10. Quel changement la mort de son père va-t-elle avoir pour conséquence dans la vie de Gaud?

Révision de la grammaire

19.4 "Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient ralenties ; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux."

Pourquoi des? I.A.2.

19.8 "Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été saisie par je ne sais quoi de résistant et d'immuable"

Quelle construction avez-vous ici? III.C.1.

19.11 "C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient souiller leurs ailes, leur tête"

Pourquoi ailes au pluriel et tête au singulier?

19.25 "Il y en avait une pour lui, une qui était bien timbrée de Paimpol"

Pourquoi en ici? II.G.2.

19.31 "Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là"

Pourquoi se sentir ici? VII.I.2.

19.31 "mais quelque chose leur disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre un peu."

Pourquoi leur? II.C.1.b.

19.32 "mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de vaillante race."
19.33 "Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait à s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire."

Pourquoi parce que, pourquoi à cause de pour "because"? V.B.

19.33 "il cherchait à s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire."

Notez la préposition après chercher suivi d'un infinitif. III.G.

19.35 "C'est une chose à laquelle personne ne s'attendait dans le pays."

Pourquoi une forme de lequel? II.B.1.d.

19.38 "ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa joie d'aller se battre..."

Nouvelles est féminine. Pourquoi ces et non pas cettes? IV.B.