Lecture 2: Pêcheur d'Islande I:1 (suite)

Préparation à la lecture

(1) Style impressioniste (suite): "Dehors il faisait jour, éternellement jour.
Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien ; elle traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, chimérique.
L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer : d'abord cela prenait l' aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image à refléter ; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeurs, --et puis, plus rien ; cela n'avait ni horizon ni contours.
. . . en haut, des nuages informes et incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait pas ; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être nommée."

Avec cette description de l'extérieur qui entoure la Marie, Loti évoque l'essence même de l'art impressioniste de Monet: il n'y a plus de formes définies, ni même de couleurs; il n'y a que de la lumière "diaphane, impalpable, chimérique." En plus, notez qu'il n'essaie pas de décrire la mer elle-même, mais l'impression que la mer faisait sur celui qui la regardait. En lisant ce passage, souvenez-vous de ce tableau célèbre de Monet, d'où vient le nom même du mouvement impressioniste et où, encore une fois, l'artiste cherche non pas à peindre les choses elles-mêmes, mais l'impression qu'elles faisaient sur celui ou celle qui les regardait.

W263 Impression: soleil levant 1873 (Paris: Musée Marmottan)

(Source: http://www.marmottan.com/images/monet/soleil-levant2.jpg)

Lecture

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I:1 (suite)

      Après, on reprit la grande conversation des mariages :

     --Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces ? [1]

     --Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à vingt-sept ans, pas marié encore ! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent penser quand elles te voient ?

     Lui répondit, en secouant d'un geste très dédaigneux pour les femmes ses épaules effrayantes :

5  --Mes noces à moi, je les fais à la nuit ; d'autres fois, je les fais à l'heure ; c'est suivant.

     Il venait de finir ses cinq années de service à l'état, ce Yann. Et c'est là, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à parler le français et à tenir des propos sceptiques. --Alors il commença de raconter ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré quinze jours.

     C'était à Nantes, avec une chanteuse.

Voici Nantes.

(Source: WebCrawler maps)

Un soir, revenant de la mer, il était entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une femme qui vendait des bouquets énormes au prix d'un louis de vingt francs. Il en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite en arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, en plein par la figure, à celle qui chantait sur la scène, -- moitié déclaration brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme était tombée du coup ; après, elle l'avait adoré pendant près de trois semaines.

     --Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette montre en or.

     Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un méprisable joujou.

10 C'était conté avec des mots rudes et des images à lui. Cependant cette banalité de la vie civilisée détonnait beaucoup au milieu de ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer qu'on devinait autour d'eux ; avec cette lueur de minuit, entrevue par en haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle.

     Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de Ploubazlanec.

Ploubazlanec est un petit village breton, indiqué sur la carte ci-dessous par une étoile rouge.

(Source: Mapquest)

Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un chapelet à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père avait disparu autrefois dans un naufrage.

W653 A Grainval près de Fécamp 1881 (Collection particulière)

(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/monet/monet93.jpg)

-- Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au large. Chaque soir il disait encore ses prières, et ses yeux avaient gardé une candeur religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après Yann, le mieux planté du bord. Sa voix très douce et ses intonations de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire ; comme sa croissance s'était faite très vite, il se sentait presque embarrassé d'être devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait répondu aux avances d'aucune fille.

     A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, --une pour deux et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit.

     Quand ils eurent fini leur fête, --célébrée en l'honneur de l'assomption de la Vierge leur patronne, [le 15 août] --il était un peu plus de minuit. Trois d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la pêche : c'était Yann, Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume.

     Dehors il faisait jour, éternellement jour. (1)

15 Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien ; elle traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, chimérique.

     L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer : d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image à refléter ; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeurs, --et puis, plus rien ; cela n'avait ni horizon ni contours.

     La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût du sel. Tout était calme et il ne pleuvait plus ; en haut, des nuages informes et incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait pas ; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être nommée.

     Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient coutume de le voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et leurs yeux y étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du large.

     Le navire se balançait lentement sur place, en rendant toujours sa même plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un homme endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs hameçons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre.

20 Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau tranquille et froide, ils les relevèrent avec des poissons lourds, d'un gris luisant d'acier.

     Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre ; c'était rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre éventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait, et la saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derrière eux toute ruisselante et fraîche.

     Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du dehors, lentement la lumière changeait ; elle semblait maintenant plus réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues traînées roses...

     --C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre, avec beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air de bien en connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était laissé prendre aux yeux bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en touchant à ce sujet grave.)

     --Moi ! ... un de ces jours, oui, je ferai mes noces --et il souriait, ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs--mais avec aucune des filles du pays ; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai...

25  Ils continuèrent à pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en causeries : on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un banc voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.

Observations

[1] "--et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces ?
. . . Les filles, qu' est-ce qu' elles doivent penser quand elles te voient ?"

Avec des constructions comme quand est-ce ferons-nous et Les filles, qu' est-ce qu' elles doivent penser Loti imite une façon de parler plutôt populaire.



Révision de la lecture

1. Qu'est-ce que Sylvestre et le capitaine ne peuvent pas comprendre à propos de Yann?
2. Qu'est-ce que Yann avait appris pendant son service militaire?
3. Comment Yann s'était-il présenté à la chanteuse à Nantes?
4. Comment Sylvestre et Yann sont-ils différents dans leur rapport avec les femmes?
5. Pourquoi Sylvestre naviguait à la pêche dès sa jeunesse?
6. Pourquoi ces marins célèbrent-ils une fête?
7. Pendant que Sylvestre, Yann, et Guillaume reprennent la pêche, que font les trois autres pêcheurs?
8. Pendant que Sylvestre et Yann pêchent, que fait Guillaume?
9. Pourquoi Sylvestre insiste pour que Yann se marie?
10. Avec qui Yann promet-il à Sylvestre de faire ses noces?

Révision de la grammaire

2.6 "Et c'est là, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à parler le français et à tenir des propos sceptiques."
2.7 "Il y avait à la porte une femme qui vendait des bouquets énormes au prix d'un louis de vingt francs."

Pourquoi des? I.A.2.

2.7 "Il en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire"

Pourquoi en ici? II.G.2.

2.9 "Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un méprisable joujou."

Comprenez-vous cette construction avec faire? III.K.3.

2.11 "Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au large."

"Enfance" est féminine. Pourquoi son? IV.A.2.

2.25 "Ils continuèrent à pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en causeries"
2.25 "on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un banc voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer."

Notez la préposition après les verbes conjugués suivis d'un infinitif. III.G.