(1) Vous noterez dans ce chapitre et les suivants qui ont lieu dans les pays tropicaux que Sylvestre visite, que les couleurs dont Loti se sert changent. Il n'est plus question de teintes (rose, gris, bleuâtre, verdâtre, etc.), mais maintenant de couleurs primaires vives (rouge, bleu, vert, etc.). De même, les procédés stylistiques d'incertitude remarqués avant (presque, un peu, plus ou moins, sembler, etc.) disparaissent presque totalement.
Ici, aussi, il y a un équivalent en peinture contemporaine, Henri Rousseau (1844-1910), qui a fait justement des tableaux de paysages exotiques avec des couleurs primaires et des formes très nettes. Ce sont des tableaux qui présentent souvent de la violence. (Je me suis servi du catalogue des oeuvres de Rousseau édité par Jean Bouret [Greenwich, CT: New York Graphic Society, 1961].) Rousseau a peint aussi un portrait célèbre de Loti, que vous pouvez voir à la fin de cette lecture.
(Source: http://www.artonline.it/edicola/artdos/095/images/i10g-095.jpg)
B143 Eclaireurs attaqués par un tigre 1904 (Merion, PA: The Barnes
Foundation)

(Source: http://www.oir.ucf.edu/wm/paint/auth/rousseau/rousseau.eclaireur-tigre.jpg)
B160 Le repas du lion 1905 (New York: Metropolitan Museum of Art)
(Source: http://fpx.metmuseum.org/fif=collections/ep/ep51.112.5.X.fpx&obj=iip,1.0&wid=500&hei=347&rgn=0,0,1,1&lng=en_US&cvt=jpeg)
B195 Le jungle: un tigre attaquant un buffle 1908 (Cleveland: Museum of Art)
(Source: http://www.clemusart.com/OCimg/magnify/1998-08/CMA_.1949.186.jpg)
B196 Combat de tigre et de buffle 1908 (St. Petersburg: Hermitage Museum; une étude pour B195)

(Source: http://www.hermitagemuseum.org/tmplobs/E60PD$1OA2TJ4S0X6.jpg)
(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/20th/european/french/rousseau/rousse63.jpg)
B229 Paysage exotique: singe et indien 1910 (Richmond, VA: Virginia Museum of Fine Art)

(Source: http://www.vmfa.state.va.us/TropicalLandscape.html)
... Dans l'air, une balle
qui siffle ! ... Sylvestre s'arrête court, dressant l'oreille...
C'est sur une plaine infinie, d'un vert (1) tendre
et velouté de printemps. Le ciel est gris, pesant aux épaules.
Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance
au milieu des fraîches rizières, dans un sentier de boue...
... Encore ! ! ... Ce même
bruit dans le silence de l'air ! -bruit aigre et ronflant, espèce de
dzinn prolongé, donnant bien l'impression de la petite chose méchante
et dure qui passe là tout droit, très vite, et dont la rencontre peut être mortelle.
5 Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute
cette musique-là. Ces balles qui vous arrivent sonnent
autrement que celles que l'on tire soi-même : le coup de feu, parti de loin,
est atténué, on ne l'entend plus ; alors on distingue mieux ce petit bourdonnement
de métal, qui file en traînée rapide, frôlant vos oreilles...
... Et dzinn encore,
et dzinn ! Il en pleut maintenant, des balles. Tout près des marins,
arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol inondé de la rizière, chacune avec
un petit flac de grêle, sec et rapide, et un léger éclaboussement d'eau.
Eux se regardent, en souriant comme d'une farce
drôlement jouée, et ils disent :
--Les Chinois ! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-noirs,
pour les matelots, tout cela c'est de la même famille chinoise.)
Et comment rendre ce qu'ils mettent de dédain,
de vieille rancune moqueuse, d'entrain pour se battre, dans cette manière de
les annoncer : "les Chinois !"
10 Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci
; on les voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe.
Cela n'a pas duré une minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse.
Sur la grande plaine verte (1), le silence absolu revient, et nulle part on
n'aperçoit rien qui bouge.
Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au
guet, prenant le vent, ils cherchent d'où cela a pu venir.
De là-bas, sûrement, de
ce bouquet de bambous qui fait dans la plaine comme un îlot de plumes, et derrière
lesquels apparaissent, à demi cachées, des toitures cornues. Alors ils
y courent ; dans la terre détrempée de la rizière, leurs pieds s'enfoncent ou
glissent ; Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui
qui court devant.
Rien ne siffle plus ; on dirait qu'ils
ont rêvé...
Et comme, dans tous les pays du monde, certaines
choses sont toujours et éternellement les mêmes, -- le gris des ciels couverts,
la teinte fraîche des prairies au printemps, --on croirait voir les champs de
France, avec des jeunes hommes courant là gaiement, pour tout autre jeu que
celui de la mort.
Un tableau de Monet qui suggère "des prairies au printemps"
(Source: http://www.hermitagemuseum.org/tmplobs/U0DRXPLSHQ7GRMGG6.jpg)
15 Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux
la finesse exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent l'étrangeté
de leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, avancent, pour regarder,
leurs figures plates contractées par la malice et la peur... Puis brusquement,
ils sortent en jetant un cri, et se déploient en une longue ligne tremblante,
mais décidée et dangereuse.
--Les Chinois ! disent encore les matelots, avec
leur même brave sourire.
Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y
en a beaucoup, qu'il y en a trop. Et l'un d'eux en se retournant,
en aperçoit d'autres, qui arrivent par derrière, émergeant d'entre les herbages...
... Il fut très beau, dans cet instant, dans
cette journée, le petit Sylvestre ; sa vieille grand'mère eût été
fière de le voir si guerrier !
Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé,
la voix changée, il était là comme dans un élément à lui. A une minute d'indécision
suprême, les matelots, éraflés par les balles, avaient presque
commencé ce mouvement de recul qui eût été leur mort à tous ; mais Sylvestre
avait continué d'avancer ; ayant pris son fusil par le canon, il tenait tête
à tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, à grands coups de crosse
qui assommaient. [1] Et, grâce à lui, la partie avait changé de tournure
: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui
décide aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées,
était passé du côté des Chinois ; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer.
20 ... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots,
ayant rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise ; il y avait
des flaques rouges (1) dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes versant
leur cervelle dans l'eau de la rivière.
Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant
comme des léopards. Et Sylvestre courait après,
déjà blessé deux fois, un coup de lance à la cuisse, une entaille profonde dans
le bras ; mais ne sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non
raisonnée qui vient du sang vigoureux, celle qui donne aux simples le courage
superbe, celle qui faisait les héros antiques. [2]
Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre
en joue, dans une inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s'arrêta, souriant,
méprisant, sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta sur la
gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, dans le mouvement
de détente, le canon de ce fusil dévia par hasard dans le même sens. Alors,
lui, sentit une commotion à la poitrine, et, comprenant bien ce que c'était,
par un éclair de pensée, même avant toute douleur, il détourna la tête vers
les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme
un vieux soldat, la phrase consacrée : "je crois que j'ai mon compte
!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de courir, pour prendre, avec
sa bouche, de l'air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou
à son sein droit, avec un petit bruit horrible, comme
dans un soufflet crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang, tandis
qu'il lui venait au côté une douleur aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à
être quelque chose d'atroce et d'indicible.
Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la
tête perdue de vertige et cherchant à reprendre son souffle au milieu
de tout ce liquide rouge (1) dont la montée l'étouffait, --et puis, lourdement,
dans la boue, il s'abattit. [3]
[1] Pendant l'écriture de Pêcheur d'Islande, Loti était au Vietnam avec la marine française. Il y voyait des scènes de combat d'une férocité inhumaine de la part des soldats français (un Mai Lai français avant la lettre), dont il a fait un reportage dans trois articles pour le grand journal parisien, Le Figaro. (Loti a modifié ces trois articles plus tard, avant de les publier dans un recueil d'articles qui s'appelle Figures et choses qui passaient, supprimant des détails souvent très crus. Vous pouvez les consulter dans leur forme modifiée en cliquant ici.) Ce reportage lui a valu une réprimande de l'administration militaire, qui lui a ordonné de revenir en France. A l'époque, il se défendait en disant qu'il n'avait pas voulu condamner les actions des matelots français. A la fin, c'était son éditeur, Juliette Adam, qui l'a sauvé, parce qu'elle connaissait le président de la France. Une trentaine d'années plus tard, cependant, quand il était à la retraite et ne devait plus s'inquiéter de l'administration de la Marine, Loti a écrit dans Prime jeunesse (1919), un livre de mémoires, de "l'absurde et folle expédition du Tonkin [qui] venait d'être décrétée par l'un des plus néfastes de nos gouvernements [celui de Jules Ferry]; on envoyait là-bas, pour un but stérile, des milliers d'enfants de France qui ne devaient jamais revenir. . . . sacrifiés par la folie criminelle des politiciens colonisateurs" (Le roman d'un enfant, suivi de Prime jeunesse, ed. Bruno Vercier [Paris: Gallimard, 1999] 303, 304).
[2] Le courage de Sylvestre rappelle celui du Celte Commius, à la fin des Commentaires de Jules César sur la guerre en Gaule (VIII.48). Encore une fois, pour Loti comme pour beaucoup de Français de son époque, les Bretons étaient les descendants directs des Celtes (Gaulois), héritiers de leurs meilleures qualités.
En décrivant les blessures de son Sylvestre, Loti s'est peut-être souvenu de celles de Sylvestre Floury (1862-1934), un jeune marin que Loti a connu pendant la campagne en Indochine. Comme vous pouvez voir sur ce document, fourni par son petit fils qui s'appelle, lui aussi, Sylvestre Floury, le jeune Floury était lui aussi blessé à la poitrine et à la cuisse en Indochine, le 2 octobre 1884..
[3] Pour voir cette scène dans le film de 1935, cliquez ici.
Pour le film muet de 1924, cliquez ici.
1. Pourquoi les six matelots sont-ils dans les rizières?
2. Est-ce qu'ils ont peur des balles qu'on leur tire?
3. Est-ce qu'ils comprennent clairement contre qui ils se battent? Comment
le savez-vous?
4. A quoi Loti compare-t-il les balles ennemies?
5. Où sont les Annamites et Tonkinois contre qui les six marins se battent?
6. Pourquoi les matelots ont-ils commencé de fuir?
7. Comment Sylvestre se sert-il de son fusil contre les Annamites et Tonkinois?
8. Quel effet le courage de Sylvestre a-t-il sur les autres matelots?
9. Pourquoi Sylvestre ne sent-il pas ses blessures?
10. Pourquoi Sylvestre sent-il ensuite une commotion à la poitrine?
20.13 "Rien ne siffle plus ; on dirait qu'ils ont rêvé..."
Pourquoi rien ne et non pas ne rien? VI.B.
20.17 "Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y en a trop."
Pourquoi en? II.G.1.
20.18 "Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée,
le petit Sylvestre ; sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier
!"
20. 19 " cette panique, cet affolement, ce je ne sais
quoi, qui décide aveuglément de tout, dans ces petites batailles non
dirigées, était passé du côté des Chinois"
Pourquoi ces formes de l'adjectif démonstratif? IV.B.
20.18 "sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier
!"
20.19 "A une minute d'indécision suprême, les matelots, éraflés par les
balles, avaient presque commencé ce mouvement de recul qui eût été leur
mort à tous"
Pourquoi le plus-que-parfait du subjonctif ici? III.D.4.b.
20.19 "Et, grâce à lui, la partie avait changé de tournure"
Pourquoi grâce à pour exprimer "because"? V.B.
20.22 "En même temps, sa bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui venait au côté une douleur aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à être quelque chose d'atroce et d'indicible."
Notez la construction avec quelque chose + de + adjectif ici. VII.H.
20.23 " Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge dont la montée l'étouffait"
Notez la préposition après chercher suivi d'un infinitif. III.G.