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III:3
... Aussi bien, je [1] ne puis m'empêcher de conter cet enterrement de Sylvestre
que je [1] conduisis moi-même là-bas, dans l'île de Singapour. [2] On en
avait assez jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers jours de
la traversée ; comme cette terre malaise était là tout près, on s'était décidé
à le garder quelques heures de plus pour l'y mettre.
C'était le matin, de très bonne heure, à cause
du terrible soleil. Dans le canot qui l'emporta, son corps était recouvert du
pavillon de France. La grande ville étrange dormait encore quand nous
accostâmes la terre. Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait
sur le quai ; nous y mîmes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite
à bord ; la peinture en était encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et
les lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.
Nous traversâmes cette Babel au soleil levant.
Et puis ce fut une émotion, de retrouver là, à deux pas de l'immonde grouillement
chinois, le calme d'une église française. Sous cette haute nef blanche, où j'étais
seul avec mes matelots, le dies irae chanté par
un prêtre missionnaire résonnait comme une douce incantation
magique. [3]
Par les portes ouvertes, on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins enchantés, des verdures admirables, des palmes immenses ;
Un "jardin enchanté" de Rousseau.
(Source: http://www.moma.org/docs/collection/paintsculpt/c64.htm)
le vent secouait les grands arbres en fleurs, et c'était une pluie
de pétales d'un rouge de carmin [4] qui tombaient jusque dans l'église. Après,
nous sommes allés au cimetière, très loin. Notre petit cortège de matelots était
bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon de France. Il nous
fallut traverser des quartiers chinois, un fourmillement de monde jaune ; puis
des faubourgs malais, indiens, où toute sorte de figures d'Asie nous regardaient
passer avec des yeux étonnés.
Ensuite, la campagne, déjà chaude ; des chemins
ombreux où volaient d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. [4] Un
grand luxe de fleurs, de palmiers ; toutes les splendeurs de la sève équatoriale.
Enfin, le cimetière : des tombes mandarines, avec des inscriptions multicolores,
des dragons et des monstres ; d'étonnants feuillages, des plantes
inconnues. L'endroit où nous l'avons mis ressemble à un coin des jardins d'Indra.
Indra, un dieu hindou guerrier
(Source: http://www.westminster.edu/staff/brennie/hinduscr.htm)
5 Sur sa terre, nous avons planté cette petite croix de bois qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit :
et nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses grandes fleurs.
Le transport continuait sa route à travers l'océan
Indien. En bas, dans l'hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées.
Sur le pont, on ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la
mer, une vraie fête d'air pur et de soleil.
Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, étendus
à l'ombre des voiles, s'amusaient avec leurs perruches, à les faire courir.
(Dans ce Singapour d'où ils venaient, l'on vend aux marins qui passent toute
sorte de bêtes apprivoisées.)
Ils avaient tous choisi des bébés de perruches,
ayant de petits airs enfantins sur leurs figures d'oiseau ; pas encore de queue,
mais déjà vertes [4], oh ! d'un vert admirable. [4] Les papas et les mamans
avaient été verts ; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment
de cette couleur-là ; posées sur ces planches si propres du navire, elles ressemblaient
à des feuilles très fraîches tombées d'un arbre des tropiques.
Quelquefois on les réunissait toutes ; alors elles
s'observaient entre elles, drôlement ; elles se mettaient à tourner le cou en
tous sens, comme pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme
des boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout
d'un coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie ; et il y en
avait qui tombaient.
10 Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c'était
un autre amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées
avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de leurs
maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesques, moitié touchantes.
Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent
sur le pont deux sacs de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués
au nom de Sylvestre ;
Voici un tel sac, que j'ai trouvé dans le musée de Ploubazlanec, et qui, lui aussi, appartenait au père de Pierre Floury.
(Source: Archives personnelles)
c'était pour vendre à la criée, -- comme le règlement l'exige pour
les morts, --tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au monde. Et
les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour ; à bord d'un navire-hôpital,
on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, pour que cela n'émotionne plus.
Et puis, sur ce bateau, on avait si peu connu Sylvestre.
Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies
bleues, furent palpés, retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les
acheteurs surfaisant pour s'amuser.
Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on
adjugea cinquante sous. On en avait retiré, pour remettre à la famille, les
lettres et la médaille militaire ; mais il y restait le cahier de chansons,
le livre de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
choses disposées là par la prévoyance de grand'mère Yvonne pour réparer et recoudre.
Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à
vendre, présenta deux petits bouddha, pris dans une pagode pour être donnés
à Gaud, et si drôles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître
comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par manque de coeur,
mais par irréflexion seulement.
15 Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitôt
de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place. [5] Un soigneux
coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce pont si propre des
poussières ou des débris de fil tombés de ce déballage. [6]
Et les matelots retournèrent gaiement s'amuser
avec leurs perruches et leurs singes.
[1] Ici un narrateur apparaît pour la première fois, rendant à cette histoire la force de la vérité. Et, en effet, Loti, en lieutenant de vaisseau, avait participé à de telles funerailles. Cette scène reproduit, avec peu de modifications, une qu'il avait racontée à son amie Mme Lee Childe dans une lettre du 24 juillet, 1883 (cf. Pierre Loti, Journal 1879-1886, ed. Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier (Paris: Les Indes savantes, 2008) pp. 470-471..
[2] Une carte qui indique Singapour se trouve dans la Lecture 17.
[3] Le "dies irae" fait partie de la messe grégorienne.
[4] Notez toujours les couleurs primaires et parfois violentes.
[5] Cette scène de la vente à la criée des biens de Sylvestre, quoique très réaliste, est aussi une continuation de la métaphore qui lie le jeune Breton à Jésus Christ. Voyez Matthieu 27:35, Marc 15:24, Luc 23:34, et Jean 19:23-24, où les quatre évangélistes racontent comment, après la crucifixion du Christ, on a partagé ses vêtements.
[6] "Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce déballage."
Comparez ce passage à celui à la fin de la Lecture 17, où, après la mort des petits oiseaux venus du désert pendant leur traversée de la Mer Rouge, les matelots avec qui Sylvestre voyageaient "les poussaient au grand néant de la mer, à coups de balai" (17.18). Encore une fois, on débarasse le pont d'une navire à coups de balai d'objets associés avec Sylvestre.
1. Pourquoi est-ce qu'on ne jette pas le cadavre de Sylvestre à la mer, comme
on a fait avec les autres matelots qui sont morts à la mer?
2. Quand le narrateur décrit la ville de Singapour comme une "Babel",
qu'est-ce qu'il veut dire?
3. Où est-ce qu'on va avec le cercueil de Sylvestre?
4. Pourquoi est-ce qu'on enterre Sylvestre de si bonne heure?
5. Comment les matelots s'amusent-ils pendant le voyage?
6. Qu'est-ce qu'on fait avec les possessions de Sylvestre?
7. Pourquoi est-ce que les marins ne se sentent pas émus à la vue de
ses sacs?
8. Quelles possessions de Sylvestre est-ce qu'on vend à la criée?
9. Qu'est-ce qu'on retire de la vente?
10. Après la vente, qu'est-ce qu'on fait?
22.1 "On en avait assez jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers jours de la traversée"
Pourquoi en? II.G.2.
22.1 "comme cette terre malaise était là tout près, on s'était décidé à le garder quelques heures de plus pour l'y mettre."
Notez la préposition après se décider suivi d'un infinitif. III.G.
22.2 "La grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la terre."
Quelle différence est indiquée par cette distinction entre l'imparfait (dormait) et le passé simple (accostâmes)? III.A.1.d.
22.3 "Par les portes ouvertes, on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins enchantés, des verdures admirables, des palmes immenses ;"
Pourquoi les, pourquoi des? I.A.
22.4 "d'étonnants feuillages, des plantes inconnues."
Pourquoi de, pourquoi des? I.C.1.
22.5 "nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui montait toujours"
Pourquoi à cause de pour "because" ici? V.B.