Pour écouter ce texte, cliquez ici.
III:5
Un jour de la première quinzaine de juin, comme
la vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on
était venu la demander de la part du commissaire de l'Inscription maritime.
C'était quelque chose concernant
son petit-fils, bien sûr ; mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les familles
des gens de mer, on a souvent affaire à l'Inscription ; elle donc,
qui était fille, femme, mère et grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis
tantôt soixante ans.
C'était au sujet de sa délégation, sans doute
; ou peut-être un petit décompte de la Circée à toucher au moyen de sa
procure. Sachant ce qu'on doit à M. le commissaire, elle fit sa
toilette, prit sa belle robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur
les deux heures.
Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers
de falaise, elle s'acheminait vers Paimpol, un peu
anxieuse tout de même, à la réflexion, à cause de ces deux mois sans lettres.
5 Elle rencontra son vieux galant [cf. 5.5], assis à
une porte, très tombé depuis les froids de l'hiver.
--Eh bien ? ... Quand vous voudrez, vous savez
; faut pas vous gêner, la belle ! [1] ... (Encore ce costume en planches, qu'il
avait dans l'idée. [cf. 5.6-8])
Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle.
Sur les hauteurs pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs
jaune d'or ;
Voici des ajoncs aux fleurs jaune d'or à Pors Even
(Source: Archives personnelles)
mais, dès qu'on passait dans les bas-fonds abrités contre l'âpre vent de mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies d'aubépine fleurie, l'herbe haute et sentant bon.
Voici des haies d'aubépine fleurie à Pors Even
(Source: Archives personnelles)
Elle ne voyait guère tout cela, elle, si vieille, sur qui s'étaient
accumulées les saisons fugitives, courtes à présent comme des jours...
Autour des hameaux croulants aux murs sombres,
il y avait des rosiers, des oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes
toitures de chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers
papillons blancs. [2]
Il y a toujours beaucoup de fleurs le long des routes à Ploubazlanec.
(Source: Archives personnelles)
Ce printemps était presque
sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les belles filles de race fière que
l'on apercevait, rêveuses, sur les portes, semblaient
darder très loin au delà des objets visibles leurs yeux bruns ou bleus.
Les jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies et leurs désirs, étaient
à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer hyperborée...
10 Mais c'était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant,
avec de légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
Et tout cela, qui est sans âme, continuait de
sourire à cette vieille grand'mère, qui marchait de son meilleur pas pour aller
apprendre la mort de son dernier petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible
où cette chose, qui s'était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être
dite ; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre, au moment de mourir,
avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes d'angoisses : sa
bonne vieille grand'mère, mandée à l'Inscription de Paimpol pour apprendre
qu'il était mort ! [cf. 21.19] --Il l'avait vue très nettement passer, sur cette
route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit châle brun, son parapluie
et sa grande coiffe. Et cette apparition l'avait fait se soulever et se tordre
avec un déchirement affreux, tandis que l'énorme soleil rouge de l'équateur,
qui se couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l'hôpital pour le regarder
mourir.
Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière,
s'était figuré sous un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui,
au contraire, se faisait au gai printemps moqueur... [3]
En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir
plus inquiète, et pressait encore sa marche.
La voilà dans la ville grise, dans les petites
rues de granit où tombait ce soleil, donnant le bonjour à d'autres vieilles,
ses contemporaines, assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles
disaient :
15 --Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour
de semaine ?
M. le commissaire de l'Inscription ne se trouvait
pas chez lui. Un petit être très laid, d'une quinzaine d'années, qui était son
commis, se tenait assis à son bureau. Etant trop mal venu pour faire un pêcheur,
il avait reçu de l'instruction et passait ses jours sur cette même chaise, en
fausses manches noires, grattant son papier.
Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit
son nom, il se leva pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées.
Il y en avait beaucoup,...
qu'est-ce que cela voulait dire ? Des certificats, des papiers portant des cachets,
un livret de marin jauni par la mer, tout cela ayant comme une odeur de mort...
Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait
à trembler et à voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres
que Gaud écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non
décachetées... Et ça s'était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort
de son fils Pierre : les lettres étaient revenues de la Chine chez M. le commissaire,
qui les lui avait remises...
20 Il lisait maintenant, d'une voix doctorale : "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du Bien-Hoa
, le 14... "
--Quoi ? ... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon
bon monsieur ? ...
--Décédé ! ... Il est décédé, reprit-il.
Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce
commis ; s'il disait cela de cette manière brutale, c'était plutôt manque de
jugement, inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait
pas ce beau mot, il s'exprima en breton :
-- Marw éo ! ...
25 -- Marw éo ! ... (Il est mort ! ...)
Elle répéta après lui, avec son chevrotement de
vieillesse, comme un pauvre écho fêlé redirait une phrase
indifférente.
C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné,
mais cela la faisait trembler seulement ; à présent que c'était certain, ça
n'avait plus l'air de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment
un peu émoussée, à force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur
ne venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le moment
dans sa tête, et voilà qu'elle confondait cette mort avec d'autres : elle
en avait tant perdu, de fils ! ... Il lui fallut un instant pour
bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui se rapportaient
toutes ses prières, toute sa vie, toute son attente, toutes ses pensées, déjà
obscurcies par l'approche sombre de l'enfance...
Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître
son désespoir devant ce petit monsieur qui lui faisait horreur [4]: est-ce
que c'était comme ça qu'on annonçait à une grand'mère la mort de son petit-fils
! ... Elle restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges
de son châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.
Voici des laveuses d'abord dans un tableau de Boudin, ensuite dans une photo de Paimpol de l'époque du roman.
(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/boudin/boudin13.jpg)
(Source: Hamonic, De Paimpol à Bréhat,
42)
Et comme elle
se sentait loin de chez elle ! ... Mon Dieu, tout ce trajet qu'il faudrait faire,
et faire décemment, avant d'atteindre le gîte de chaume où elle avait hâte de
s'enfermer--comme les bêtes blessées qui se cachent
au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle s'efforçait de
ne pas trop penser, de ne pas encore trop bien comprendre, épouvantée surtout
d'une route si longue. [Cf. 21.4]
30 On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les
trente francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre [5]; puis les
lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire. Gauchement
elle prit tout cela, avec ses doigts qui restaient ouverts, le promena d'une
main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour la mettre.
Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne
regardant personne, le corps un peu penché comme
qui va tomber, entendant un bourdonnement de sang à ses oreilles ; --et
se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine déjà
très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour la dernière fois, sans
s'inquiéter d'en briser les ressorts.
Cornelius: Retour de la communion (Concarneau: Galerie Depoid)
(Source: Jean-George Cornelius, La Bretagne mystique 78)
Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée ; de temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tête un grand choc douloureux.
Un sabot est une chaussure de bois. La dame dans le tableau de Cornelius ci-dessus en porte. Les pauvres les portaient en France pendant des siècles. Le mot "sabotage" en était dérivé pendant la révolution industrielle, quand les pauvres se servaient de leurs sabots pour détruire les machines qu'ils voyaient comme la cause de leur chômage.
(Source: http://www.baguette.com/oldvb2/french/html/feel.htm)
Et elle se dépêchait de se terrer chez elle, de peur de tomber et
d'être rapportée... [6]
[2] "mille petites fleurs qui attiraient les premiers papillons blancs."
Comparez ces simples papillons blancs aux papillons au velours bleu de Singapour, lors de l'enterrement de Sylvestre (22.4).
[3] Comme vous le verrez, la nature chez Loti est souvent moqueuse, et indifférente à l'homme.
[4] Loti présente les Bretons comme une race noble et fière.
[5] "On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre."
Une continuation de la comparaison entre la mort de Sylvestre et celle du Christ. Loti semble vouloir suggérer que Sylvestre avait été trahi (souvenez-vous des trente pièces d'argent que Judas avait réçues pour avoir trahi Jésus [Matthieu 27:3-5]). Nous avons déjà cité son opinion à propos du "sacrifice" des matelots français au Vietnam dans les Observations sur la Lecture 20.
[6] Pour voir cette scène dans le film de 1935 (il y a la première
partie de la Lecture 24 aussi), cliquez ici.
Pour le film muet de 1924, cliquez ici.
1. Comment Yvonne apprend-elle que le commissaire de l'Inscription marine veut
lui parler?
2. Elle est anxieuse. Pourquoi?
3. Quelles différences y a-t-il entre la promenade de Yvonne à Paimpol et la
vision que Sylvestre en avait sur son lit de mort?
4. Pourquoi Yvonne commence-t-elle à se troubler quand elle voit les pièces
que le jeune commis sort d'un casier?
5. Pourquoi Yvonne ne comprend-elle pas d'abord quand le commis lui dit que
Sylvestre est mort?
23.1 "Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on était venu la demander de la part du commissaire de l'Inscription maritime."
Comprenez-vous la différence ici entre l'imparfait de l'indicatif et le passé simple? III.A.1.d.
23.10 "Mais c'était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec de légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles."
Que veut dire nouveau après le substantif? IV.D.
23.14 "La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où tombait ce soleil, donnant le bonjour à d'autres vieilles, ses contemporaines, assises à leur fenêtre."
Pourquoi leur fenêtre est-elle au singulier quand il y a plusieurs vieilles, chacune assise à une fenêtre?
23.18 "Il y en avait beaucoup"
23.27 "elle en avait tant perdu, de fils !"
Pourquoi en? II.G.2.