Lecture 24: Pêcheur d'Islande III:6-8

Lecture

Pour écouter ce texte, cliquez ici.

III:6

     --La vieille Yvonne qui est saoûle !

     Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C'était justement en entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le long de la route. Tout de même elle avait eu la force de se relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.

     --La vieille Yvonne qui est saoûle !

     Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa coiffe était tout de travers.

5   Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien méchants dans le fond, --et quand ils l'avaient vue de plus près, devant cette grimace de désespoir sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, n'osant plus rien dire.

     Chez elle, la porte fermée, elle poussa son cri de détresse qui l'étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa coiffe lui était descendue sur les yeux ; elle la jeta par terre, -- sa pauvre belle coiffe, autrefois si ménagée. Sa dernière robe des dimanches était toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son serre-tête, complétant un désordre de pauvresse...

III:7

     Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute décoiffée, laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une grimace et un hi hi hi ! plaintif de petit enfant ; elle ne pouvait presque pas pleurer : les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes dans leurs yeux taris.

     --Mon petit-fils qui est mort !

     Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille.

10 Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien vrai, et se mit à genoux pour prier.

Edmond Rudaux

     Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que dura ce crépuscule de juin-- qui est très long en Bretagne et qui là-bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui porte bonheur leur faisait tout de même sa grêle musique. [1] Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne, dans cette chaumière des Moan que la mer avait tous pris, qui étaient maintenant une famille éteinte...

Une lucarne est une "petite fenêtre, pratiquée dans le toit d'un bâtiment pour donner du jour à l'espace qui est sous le comble." Vous en voyez une dans cette chaumière.

     A la fin, Gaud disait :

     --Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec vous ; j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas toute seule...

     Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre : --celui qui était reparti pour la grande pêche.

15 Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort ; justement les chasseurs devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement ? ... Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant contre ce garçon dur, tantôt s'attendrissant à son souvenir, à cause de cette douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement entre eux deux ; --en somme, le coeur tout rempli de lui... [2]

III:8

     ... Un soir pâle d'août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son frère finit par arriver à bord de la Marie sur la mer d'Islande ; --c'était après une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment où il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à la lueur jaune de la petite lampe ; et, dans le premier moment, lui aussi resta insensible, étourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Très renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans rien dire. [3]

     Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres pour manger la soupe ; alors, dédaignant même de leur expliquer pourquoi, il se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit.

     Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...

     Aux approches de minuit, --étant dans cet état d'esprit particulier aux marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent venir le moment où on les fera lever pour le quart, --il voyait cet enterrement encore. Et il se disait :

20 --Je rêve ; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira.

     Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une voix se mit à dire : "Gaos ! --Allons debout, la relève !" il entendit sur sa poitrine un léger froissement de papier--petite musique sinistre affirmant la réalité de la mort. --Ah ! Oui, la lettre ! ... C'était vrai donc ! --Et déjà ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son front large.

     Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son poste de pêche...

Observations

[1] D'après la légende, "Avoir un grillon chez soi est un signe de bonheur car il est considéré comme le protecteur du foyer" (Provence. Source: http://www.alyon.org/litterature/superstitions/g.html ). Encore une fois, Loti indique que la Nature reste indifférente à la souffrance de l'homme, et même parfois s'en moque.

[2] Pour voir cette scène dans le film muet de 1924, cliquez ici.

[3] Pour voir cette scène dans le film de 1935, assez remaniée (Yann n'est plus seul dans son désespoir), cliquez ici.

Révision de la lecture

1. Pourquoi les gamins pensent-ils que Yvonne est saoûle?
2. Pourquoi le chant du grillon est-il ironique ici?
3. Comment Yann apprend-il la mort de Sylvestre?
4. Pourquoi cache-t-il la lettre dans son tricot?
5. Quand on le réveille, qu'est-ce qui lui indique que la mort de Sylvestre n'était pas un simple rêve?

Révision de la grammaire

24.14 "Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre :"

Pourquoi se sentir ici? VII.I.2.

24.15 "Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort"

Comprenez-vous cette construction? III.K.3.

24.15 "Et au milieu de ses propres larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant contre ce garçon dur, tantôt s'attendrissant à son souvenir, à cause de cette douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement entre eux deux"

Pourquoi que, pourquoi qui? II.B.1.a. II.B.1.b.