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III:10
Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée
pris dans la brume épaisse, sans rien voir. La pêche continuait d'être bonne
et, avec tant d'activité, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles
réguliers, l'un d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un bruit
pareil au beuglement d'une bête sauvage.
Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches,
un autre beuglement lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage.
Si le cri se rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu,
qu'on n'apercevrait sans doute jamais et dont la
présence était pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui ; il devenait
une occupation, une société et, par envie de le voir, les yeux s'efforçaient
à percer les impalpables mousselines blanches qui restaient tendues partout
dans l'air.
(Source: http://www.nga.gov/cgi-bin/pimage?45589+0+0)
Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe
mouraient dans le lointain sourd ; alors on se retrouvait seul dans le silence,
au milieu de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d'eau ; tout
était ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus pénétrant ; le
soleil s'attardait davantage à traîner sous l'horizon ; il y avait déjà de
vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise était sinistre et glaciale.
Chaque matin, on sondait avec un plomb la hauteur
des eaux, de peur que la Marie ne se fût trop rapprochée
de l'île d'Islande. Mais toutes les lignes du bord filées bout à bout n'arrivaient
pas à toucher le lit de la mer : on était donc bien au large, et en belle eau
profonde.
5 La vie était saine et rude ; ce froid plus piquant
augmentait le bien-être du soir, l'impression de gîte bien chaud qu'on éprouvait
dans la cabine en chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.
Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés
que des moines, causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant
des heures et des heures à son même poste invariable, les bras seuls occupés
au travail incessant de la pêche. Ils n'étaient séparés les uns des autres que
de deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus se voir.
Ce calme de la brume, cette obscurité blanche
endormaient l'esprit. Tout en pêchant, on se chantait pour soi-même quelque
air du pays à demi-voix, de peur d'éloigner les poissons. Les pensées
se faisaient plus lentes et plus rares ; elles semblaient
se distendre, s'allonger en durée afin d'arriver à remplir le temps sans y laisser
des vides, des intervalles de non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes,
parce qu'il faisait déjà très froid ; mais on rêvait à des choses incohérentes
ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces rêves était aussi
peu serrée qu'un brouillard...
Ce brumeux mois d'août, il avait coutume de clore
ainsi chaque année, d'une manière triste et tranquille, la saison d'Islande.
Autrement c'était toujours la même plénitude de vie physique, gonflant les poitrines
et faisant aux marins des muscles durs.
Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons
d'être habituelles, comme si son grand chagrin n'eût pas persisté : vigilant
et alerte, prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui
n'a pas de soucis ; du reste, communicatif à ses heures seulement--qui étaient
rares--et portant toujours la tête aussi haute avec son air à la fois indifférent
et dominateur.
10 Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait
la Vierge de faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main, devant
quelque bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire
aux choses drôles que les autres disaient.
En lui-même, peut-être, s'occupait-il un
peu de cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme
dans ses dernières petites idées d'agonie, --et qui était devenue une
pauvre fille à présent, sans personne au monde... Peut-être bien surtout,
le deuil de ce frère durait-il encore dans le fond de son coeur...
Mais ce coeur d'Yann était une région vierge,
difficile à gouverner, peu connue, où se passaient des choses qui ne se révélaient
pas au dehors.
Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient
tranquillement sous leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de
voix dont le timbre leur sembla étrange et non connu d'eux. Ils se regardèrent
les uns les autres, ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup d'oeil
:
--Qui est-ce qui a parlé ?
15 Non, personne ; personne n'avait rien dit.
Et, en effet, cela avait bien eu l'air de sortir
du vide extérieur.
Alors, celui qui était chargé de la trompe, et
qui l'avait négligée depuis la veille, se précipita dessus, en se gonflant de
tout son souffle pour pousser le long beuglement d'alarme.
Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence.
Et puis, comme si, au contraire, une apparition eût été
évoquée par ce son vibrant de cornemuse, une grande chose imprévue
s'était dessinée en grisaille, s'était dressée menaçante, très haut tout près
d'eux : des mâts, des vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'était
fait en l'air, partout à la fois et d'un même coup, comme
ces fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de lumière, sont créées
sur des voiles tendus.
(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/monet/monet56.jpg)
Et d'autres hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés sur le rebord,
les regardant avec des yeux très ouverts, dans un réveil de surprise et d'épouvante...
Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange,
des gaffes--tout ce qui se trouva dans la drôme de long et de solide--et les pointèrent
en dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur arrivaient.
Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers eux d'énormes bâtons pour
les repousser.
20 Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus
de leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent aussitôt
sans aucune avarie ; le choc, très doux par ce calme, était tout à fait amorti
; il avait été si faible même, que vraiment il semblait
que cet autre navire n'eût pas de masse et qu'il fût une chose molle,
presque sans poids...
Alors le saisissement passé, les hommes se mirent
à rire ; ils se reconnaissaient entre eux :
--Ohé ! De la Marie.
--Eh ! Gaos, Laumec, Guermeur !
L'apparition, c'était la Reine-Berthe,
capitaine Larvoër, aussi de Paimpol ; ces matelots étaient des villages d'alentour
; ce grand-là, tout en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'était
Kerjégou, un de Ploudaniel ; et les autres venaient de Plounès ou de Plounérin.
[1]
25 --Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande
de sauvages ? demandait Larvoër de la Reine-Berthe.
--Eh bien, et vous donc ! Bande de pirates et
d'écumeurs, mauvaise poison de la mer ? ...
--Oh ! Nous... c'est différent ; ça nous est
défendu de faire du bruit. (Il avait répondu cela avec un air de sous-entendre
quelque mystère noir ; avec un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent
en tête à ceux de la Marie et leur donna à penser beaucoup.)
Et puis, comme s'il en eût dit trop long, il finit
par cette plaisanterie :
--Notre corne à nous, c'est celui-là, en soufflant
dedans, qui nous l'a crevée.
30 Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout
en cou et tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi
de grotesque et d'inquiétant dans sa puissance difforme.
Et pendant qu'on se regardait là, attendant
que quelque brise ou quelque courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus
vite que l'autre, séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés
en abord, se tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme
eussent fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des choses du
pays, des dernières lettres reçues par les "chasseurs" , des vieux parents et
des femmes.
--Moi, disait Kerjégou, la mienne me marque
qu'elle vient d'avoir son petit que nous attendions ; ça va nous en faire
la douzaine tout à l'heure. Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait
le mariage de la belle Jeannie Caroff--une fille très connue des Islandais--avec
certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.
Voici une carte qui indique Plourivo (au sud de Paimpol).
(Source: WebCrawler Maps)
Ils se voyaient comme à
travers des gazes blanches, et il semblait
que cela changeât aussi le son des voix qui avaient quelque chose d'étouffé
et de lointain.
Cependant Yann, ne pouvait détacher ses yeux d'un
de ces pêcheurs, un petit homme déjà vieillot qu'il était sûr de n'avoir jamais
vu nulle part et qui pourtant lui avait dit tout de suite : "Bonjour, mon grand
Yann !" avec un air d'intime connaissance ; il avait la laideur irritante des
singes, avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants.
35 --Moi, disait encore Larvoër, de la Reine-Berthe, on m'a
marqué la mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui
faisait son service à l'état, comme vous savez, sur l'escadre de Chine ; un
bien grand dommage !
Entendant cela, les autres de la Marie
se tournèrent vers Yann pour savoir s'il avait déjà connaissance de ce malheur.
--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent
et hautain, c'était sur la dernière lettre que mon père m'a envoyée.
[cf. 24.16]
Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils
avaient de son chagrin, et cela l'irritait.
Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers
du brouillard pâle, pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre
entrevue.
40 --Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la
fille de M. Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner
la vieille Moan, sa grand'tante ; elle s'est mise à travailler à présent, en
journée chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans
l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une courageuse, malgré ses airs
de demoiselle et ses falbalas.
Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva
de lui déplaire, et une couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré.
Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien
avec ces gens de la Reine-Berthe qu'aucun être vivant ne devait plus
jamais revoir. Depuis un instant, leurs figures semblaient
déjà plus effacées, car leur navire était moins près, et, tout à coup, ceux
de la Marie ne trouvèrent plus rien à pousser, plus rien au bout de leurs
longs morceaux de bois ; tous leurs "espars" , avirons, mâts ou vergues, s'agitèrent
en cherchant dans le vide, puis retombèrent les uns après les autres lourdement
dans la mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces défenses
inutiles : la Reine-Berthe, replongée dans la brume profonde, avait disparu
brusquement tout d'une pièce, comme s'efface l'image d'un
transparent derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils essayèrent de
la héler mais rien ne répondit à leurs cris, --qu'une
espèce de clameur moqueuse à plusieurs voix, terminée en un gémissement
qui les fit se regarder avec surprise...
Cette Reine-Berthe ne revint point avec
les autres Islandais et, comme ceux du Samuel-Azénide avaient rencontré
dans un fiord une épave non douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau
de sa quille), on ne l'attendit plus ; dès le mois d'octobre, les noms de tous
ses marins furent inscrits dans l'église sur des plaques noires.
Voici une telle plaque noire ("mémoire") de la chapelle de Perros Hamon.
(Source: Archives personnelles)
Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la Marie avaient bien retenu la date, jusqu'à l'époque du retour, il n'y avait eu aucun mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire, trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporté plusieurs marins et englouti deux navires. On se rappela alors le sourire de Larvoër [cf, 26.27] et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de conjonctures ; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se demandèrent craintivement si, ce matin-là, ils n'avaient point causé avec des trépassés.
[1] Ploudaniel, Plounez, et Plounérin sont des villages dans la région de Paimpol.
Révision de la lecture
1. Pourquoi est-ce qu'on souffle dans une trompe de corne de temps en temps
quand il y a une brume épaisse?
2. Qu'est-ce que "sonder la hauteur des eaux" veut dire?
3. Qu'est-ce que les pêcheurs de la Marie font le jour?
4. De quoi ou de qui Yann s'occupe-t-il maintenant?
5. Comment est-ce que ceux de la Marie aperçoivent d'abord la présence
de la Reine-Berthe?
6. Comment le narrateur décrit-il l'arrivée de la Reine-Berthe?
7. Qui est-ce que Yann regarde dans l'équipage de la Reine-Berthe?
8. Qu'est-ce que Larvoer annonce?
9. Pourquoi, plus tard, est-ce qu'on décide que la Reine-Berthe a fait
naufrage?
10. Pourquoi est-ce que les pêcheurs de la Marie se demandent s'ils ont
causé avec des trépassés?
26.3 " il y avait déjà de vraies nuits d'une ou deux heures, dont
la tombée grise était sinistre et glaciale."
26.19 "Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers eux d'énormes
bâtons pour les repousser."
26.42 "tous leurs "espars" , avirons, mâts ou vergues, s'agitèrent en cherchant
dans le vide, puis retombèrent les uns après les autres lourdement dans la mer,
comme de grands bras morts."
Pourquoi de ou d'? I.C.1.
26.4 "Chaque matin, on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de
peur que la Marie ne se fût trop rapprochée de l'île d'Islande."
26.7 "Tout en pêchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays
à demi-voix, de peur d'éloigner les poissons."
26.6 "Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des
heures à son même poste invariable, les bras seuls occupés au travail incessant
de la pêche."
26.31 "Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque brise
ou quelque courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus vite que l'autre,
séparer les navires, on engagea une causerie."
26.39 "Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle,
pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue."
Quelle différence y a-t-il entre de peur que et de peur de, pendant et pendant que? V.B.
26.11 "En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud"
"Peut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il encore
dans le fond de son coeur... "
Pourquoi ces inversions? VIII.A.2.
26.11 "En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières petites idées d'agonie, --et qui était devenue une pauvre fille à présent, sans personne au monde..."
Pourquoi que, pourquoi qui? II.B.1.a. & b.
26.15 "Non, personne ; personne n'avait rien dit."
26.42 "Ils essayèrent de la héler mais rien ne répondit à leurs
cris"
Pourquoi personne ne et rien ne? VI.B.
26.20 "il avait été si faible même, que vraiment il semblait que cet autre
navire n'eût pas de masse et qu'il fût une chose molle, presque
sans poids..."
26.33 "Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait
que cela changeât aussi le son des voix qui avaient quelque chose d'étouffé
et de lointain."
Pourquoi y a-t-il des subjonctifs ici? III.D.2.g.
26.31 "Tous appuyés en abord, se tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme eussent fait des assiégés avec des piques"
Quel temps du verbe faire avons-nous ici? Qu'est-ce qu'il veut dire? III.D.4.b.
26.32 "ça va nous en faire la douzaine tout à l'heure."
Pourquoi en? II.G.2.
26.33 "Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que cela changeât aussi le son des voix qui avaient quelque chose d'étouffé et de lointain."
Pourquoi de ici? VII.H.
26.37 "c'était sur la dernière lettre que mon père m'a envoyée."
Pourquoi envoyée? III.B.
26.44 "On se rappela alors le sourire de Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de conjonctures"
Que veut dire en rapprochant ici?
26.44 "On se rappela alors le sourire de Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de conjonctures"
Notez que c'est beaucoup de conjectures, et non pas des. I.D.1.