Lecture 27: Pêcheur d'Islande III:12

Lecture

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III:12

     L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.

Georges Cornélius: Retour d'Islande (Collection particulière)

(Source: Cornélius, La Bretagne mystique 90)

     Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à Ploubazlanec, la chaumière des Moan ; Gaud avait pris place de fille dans ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu'on lui avait laissé après la vente de la maison de son père : son beau lit à la mode des villes et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d'une façon plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée seulement de plis.

     Tous les jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez des gens riches de la ville et rentrait, à la nuit, sans être distraite en chemin par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un respect de demoiselle ; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient, comme autrefois, la main à leur chapeau.

     Par les beaux crépuscules d'été, elle s'en revenait de Paimpol, tout le long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la déformer--comme d'autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage--et, en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait de race ; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond duquel était Yann...

N'imaginez pas Gaud vêtue ainsi, comme une demoiselle avec un parasol - elle devait quiiter de tels "falbalas" à la mort de son père - mais voilà un tableau de Monet qui présente bien "cette route de falaise, [où on peut] aspir[er] le grand air marin qui repose. . . . [et] regard[er] la mer, regard[er] le large"

W758 Promenade sur la falaise, Pourville 1882 (Chicago: Art Institute)

(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/monet/monet1t.jpg)

5  Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce hameau de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales d'ouest.

W1192 Montagnes de l'Esterel 1888 (London: Courtauld Institute)

(Source: http://www.kimbellart.org/monet6.jpg)

Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, bien qu'il fût à moins d'une lieue ; mais, une fois dans sa vie, elle y était allée [cf. Lectures 13-14] et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout ce chemin ; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette région de Ploubazlanec ; elle était presque heureuse que le sort l'eût rejetée là ; en aucun autre lieu du pays elle n'eût pu se faire à vivre.

     A cette saison de fin d'août, il y a comme un alanguissement de pays chaud qui remonte du midi vers le nord ; il y a des soirées lumineuses, des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur la mer bretonne. Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage nulle part.

     Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Ça et là, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un panache ébouriffé ; un groupe d'arbres tordus formait un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit de paille dessinait au-dessus de la lande une petite découpure bossue. Aux carrefours, les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés,

Souvenez-vous des photos de calvaire, Lecture 13. Voilà un autre calvaire que j'ai trouvé à un carrefour en pleine campagne au nord de Ploudaniel. Ici, cependant, le Christ a des bras blancs plutôt que noirs.

(Source: Archives personnelles)

et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir jaune sur un ciel qui était déjà obscurci par le bas, déjà ténébreux vers l'horizon. Et dans ce pays, même ce calme, même ces beaux temps, étaient mélancoliques ; il restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses ; une anxiété venue de la mer à qui tant d'existences étaient confiées et dont l'éternelle menace n'était qu'endormie.

     Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course de retour au grand air. On sentait l'odeur salée des grèves, et l'odeur douce de certaines petites fleurs qui croissent sur les falaises entre les épines maigres. Sans la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, à la manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs d'été, dans les parcs.

En lisant ce passage, vous pouvez regarder ce tableau de Monet, qui figure une jeune demoiselle dans un parc. Peut-être rêve-t-elle.

W68 Jeanne-Marguerite Lecadre au jardin 1866 (St. Petersburg: Hermitage)

(Source: http://www.hermitagemuseum.org/tmplobs/WBDUEOKRQJR3B7OH6.jpg)

     En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de sa petite enfance ; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, amoindris par son amour ! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann comme une sorte de fiancé, --un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait jamais ; mais à qui elle s'obstinerait à rester fidèle en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, elle aimait à le savoir en Islande ; là, au moins, la mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à aucune autre...

10  Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par instinct, elle comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus dédaignée, --car il n'était pas un garçon comme les autres. --Et puis cette mort du pauvre petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'mère de son ami ; et elle avait décidé qu'elle serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer de dignité ; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme à quelqu'un qu'on connaît depuis longtemps ; elle lui parlerait même avec affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air naturel. Et qui sait ? Il ne serait peut-être pas impossible de prendre auprès de lui une place de soeur, à présent qu'elle allait être si seule au monde ; de se reposer sur son amitié ; de la lui demander comme un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entêté dans ses idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.

     Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière presque en ruine ? ... Bien pauvre, oh ! Oui, car la grand'mère Moan, n'étant plus assez forte pour aller en journée aux lessives, n'avait plus rien que sa pension de veuve ; il est vrai, elle mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans demander rien à personne...

     La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis ; avant d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la chaumière se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie du terrain qui s'incline vers la grève. Elle était presque cachée sous son épais toit de paille brune, tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque énorme bête morte effondrée sous ses poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de petites touffes vertes.

Voici une photo d'une muraille sur la route entre le bourg de Ploubazlanec et Pors-Even. Vous voyez des fleurs qui y poussent, formant de petites touffes.

(Source: Archives personnelles)

On montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi la lucarne, percée comme dans l'épaisseur d'un rempart, et donnant sur la mer d'où venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande cheminée flambaient des brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins ; elle-même était là assise, surveillant leur petit souper ; dans son intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes ; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui ne regardaient plus, qui étaient troubles, incertains, égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose :

     --Ah ! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...

     --Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée. Il est la même heure que les autres jours.

15 --Ah ! ... Me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il était plus tard que de coutume.

     Elles soupaient sur une table devenue presque informe à force d'être usée, mais encore épaisse comme le tronc d'un gros chêne. Et le grillon ne manquait jamais de leur recommencer sa petite musique à son d'argent.

     Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries grossièrement sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues ; en s'ouvrant, elles donnaient accès dans des étagères où plusieurs générations de pêcheurs avaient été conçus, avaient dormi, et où les mères vieillies étaient mortes. [1]

     Aux solives noires du toit s'accrochaient des ustensiles de ménage très anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fumé ; aussi de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers fils Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.

     Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline blanche, faisait l'effet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans une hutte de Celte. [2]

20 Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y avait attaché sa médaille militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins portent sur la manche droite, et qui venait de lui ; Gaud lui avait aussi acheté, à Paimpol, une de ces couronnes funéraires en perles noires et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portraits des défunts. C'était là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour consacrer sa mémoire, dans son pays breton...

     Les soirs d'été, elles ne veillaient pas, par économie de lumière ; quand le temps était beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre devant la porte, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un peu au-dessus de leur tête.

     Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d'armoire, --et Gaud, dans son lit de demoiselle ; là, elle s'endormait assez vite, ayant beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des Islandais en fille sage, résolue, sans un trouble trop grand...

Observations

[1] Souvenez-vous de la photo présentée dans la Lecture 14.

[2] "Le lit de Gaud . . . faisait l'effet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans une hutte de Celte."

Ici encore on suggère que les Bretons sont fort liés à une époque plus primitive. Pour les huttes de Celte, cf. la photo dans la Lecture 13.

Révision de la lecture

1. Qu'est-ce qu'on a laissé à Gaud après la vente de la maison de son père?
2. Qu'est-ce qu'elle fait maintenant pour gagner de l'argent?
3. Pourquoi est-elle contente d'habiter dans la région de Ploubazlanec?
4. Pourquoi est-ce qu'elle ne s'attarde pas sur son chemin, en revenant de Paimpol?
5. Pourquoi est-elle contente que Yann soit en Islande?
6. Comment est-ce qu'elle espère le revoir?
7. Pourquoi Yvonne ne travaille-t-elle plus?
8. Quand Gaud rentre chez elles, de quoi Yvonne se plaint-elle toujours?
9. Qu'est-ce que les deux femmes ont fait pour consacrer la mémoire de Sylvestre?
10. Pourquoi est-ce que les deux femmes se couchent de bonne heure?

Révision de la grammaire

27.2 "Elle avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d'une façon plus simple"

Que veut dire nouveau devant le substantif? IV.D.

27.5 "En continuant un peu, vers certaine région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce hameau de Pors-Even"

Que veut dire en continuant? III.J.4.c.

27.5 "Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, bien qu'il fût à moins d'une lieue"

Pourquoi le subjonctif? III.D.2.b.

27.5 "en aucun autre lieu du pays elle n'eût pu se faire à vivre."

Que veut dire le plus-que-parfait du subjonctif ici? III.D.4.b.

27.7 "Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes."

Notez la construction parallèle ici. VIII.C.

27.7 "Aux carrefours, les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés"
27.12 "Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de petites touffes vertes."
27.18 "Aux solives noires du toit s'accrochaient des ustensiles de ménage très anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fumé ; aussi de vieux filets"

Pourquoi de? pourquoi des? I.C.1.

27.10 "et elle avait décidé qu'elle serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer de dignité"
27.10 "Il ne serait peut-être pas impossible de prendre auprès de lui une place de soeur, à présent qu'elle allait être si seule au monde ; de se reposer sur son amitié ; de la lui demander comme un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune arrière-pensée de mariage."

Pourquoi le subjonctif ici? III.D.2.g. and b.