Pour écouter ce texte, cliquez ici.
III:13
Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la
Marie venait d'arriver, elle se sentit prise d'une
espèce de fièvre. Tout son calme d'attente l'avait abandonnée ; ayant
brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus
tôt que de coutume, --et, dans le chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut
de loin qui venait à l'encontre d'elle.
Ses jambes tremblaient et elle les sentait
fléchir. Il était déjà tout près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa
taille superbe, ses cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait
prise si au dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler,
et qu'il s'en aperçût ; elle en serait morte de honte à présent...
[Cf. Yvonne, 23.32] Et puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué
pour avoir fait son ouvrage trop vite ; elle eût donné je ne sais quoi
pour être cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou des fouines.
Du reste, lui aussi avait fait un mouvement de recul, comme pour essayer de
changer de route. Mais c'était trop tard : ils se croisèrent dans l'étroit chemin.
Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le
talus, d'un bond de côté comme un cheval ombrageux qui
se dérobe, en la regardant d'une manière furtive et sauvage.
Un "étroit chemin" avec des "talus" de chaque côté, peint par Monet.
W760 Le Chemin de la Cavée à Pourville 1882 (Collection privée)
(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/monet/monet3h.jpg)
Elle aussi, pendant une demi-seconde,
avait levé les yeux, lui jetant malgré elle-même une prière et une angoisse.
Et, dans ce croisement involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup
de feu, ses prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque
grande flamme de pensée, lancer une vraie lueur bleuâtre,
tandis que sa figure était devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous
les tresses blondes.
5 Il avait dit en touchant son bonnet :
--Bonjour, Mademoiselle Gaud !
--Bonjour, Monsieur Yann, répondit-elle.
Et ce fut tout ; il était passé. Elle continua
sa route, encore tremblante, mais sentant peu à peu, à mesure qu'il s'éloignait,
le sang reprendre son cours et la force revenir...
Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans
un coin, la tête entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi
! de petit enfant, toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête
comme un maigre écheveau de chanvre gris:
10 --Ah ! Ma bonne Gaud, --c'est le fils Gaos que j'ai rencontré
du côté de Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois ; --alors
nous avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce matin
de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une visite pendant
que j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait les larmes aux yeux lui aussi...
Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter
mon petit fagot...
Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait
à mesure : ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle
elle avait tant compté pour lui dire tant de choses, était déjà faite, et ne
se renouvellerait sans doute plus ; c'était fini...
Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la
misère plus dure, le monde plus vide, --et elle baissa la tête avec une envie
de mourir.
L'hiver vint peu à peu, s'étendit
comme un linceul qu'on laisserait très lentement
tomber. Les journées grises passèrent après les journées grises, mais
Yann ne reparut plus, --et les deux femmes vivaient bien abandonnées.
Avec le froid, leur existence était plus coûteuse
et plus dure.
15 Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre
tête s'en allait ; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des
injures ; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme
les enfants, à propos de rien.
Pauvre vieille ! ... Elle
était encore si douce dans ses bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la
respecter ni de la chérir. Avoir toujours été bonne, et finir par être mauvaise
; étaler, à l'heure de la fin, tout un fonds de malice qui avait dormi
durant la vie, toute une science de mots grossiers qu'on avait cachée,
quelle dérision de l'âme et quel mystère moqueur ! [1]
Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait
encore plus de mal à entendre que ses colères ; c'était, au hasard des choses
qui lui revenaient en tête, des oremus de messe, ou bien des couplets
très vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des
matelots. Il lui arrivait d'entonner les Fillettes de Paimpol ; ou bien,
en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle prenait :
Cornélius: L'attente (Collection particulière)
(Source: Cornélius, La Bretagne mystique 92)
Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était
un autre genre d'épreuve sur lequel Gaud n'avait pas compté.
20 Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
--Sylvestre ? Sylvestre ? ... disait-elle à Gaud,
en ayant l'air de chercher qui ce pouvait bien être ; ah ! dame, ma bonne, tu
comprends, j'en ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des
filles et des garçons, qu'à cette heure, ma foi ! ...
Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses
pauvres mains ridées, avec un geste d'insouciance presque
libertine...
Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien
de lui ; et en citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il
avait dites, toute la journée elle le pleura.
Oh ! Ces veillées d'hiver,
quand les branchages manquaient pour faire du feu ! Travailler ayant froid,
travailler pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les
ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol. [1]
25 La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille,
les pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son tablier.
Mais, au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des conversations
avec elle.
--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi
ça donc ? Dans mon temps à moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui
savaient causer. Me semble que nous n'aurions pas l'air si triste, là,
toutes les deux, si tu voulais parler un peu.
Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques
qu'elle avait apprises en ville, ou disait les noms des gens qu'elle
avait rencontrés en chemin, parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes
à elle-même comme, du reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au milieu
de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
Rien de vivant, rien de jeune, autour d'elle,
dont la fraîche jeunesse appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer,
solitaire et stérile...
Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait
sa lampe, et le bruit des lames s'entendait là comme dans
un navire ; en l'écoutant, elle y mêlait le souvenir toujours présent
et douloureux de Yann, dont ces choses étaient le domaine ; durant les grandes
nuits d'épouvante, où tout était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors,
elle songeait avec plus d'angoisse à lui.
30 Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait,
elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires,
qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes
pouvaient revenir ; elle ne se sentait pas protégée contre la visite
de ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà presque
des leurs...
[1] "Avoir toujours été bonne,
et finir par
être mauvaise ; étaler, à l'heure de la fin, tout un
fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute
une science de mots grossiers qu'on avait cachée,
quelle dérision de l'âme et quel mystère moqueur !"
"Oh ! Ces veillées d'hiver, quand les branchages
manquaient pour faire du feu ! Travailler ayant
froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu,
achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque
soir de Paimpol."
Encore deux exemples du discours indirect libre. Qui parle ici? Le narrateur, ou Gaud? On peut noter que Loti lui-même avait, pendant son enfance, une vieille grand-mère qui habitait chez lui et qui, devenue sénile, se chantait parfois les chansons de sa jeunesse. Cf. Le Roman d'un enfant, Ch. IX.
1. Où est-ce que Gaud rencontre Yann?
2. Pourquoi est-ce qu'elle veut se cacher?
3. Comment est-ce que Yann réagit quand il rencontre Gaud?
4. Quelle conversation ont-ils?
5. Comment Yann avait-il rencontré Yvonne?
6. Pourquoi Gaud a-t-elle envie de mourir maintenant?
7. Comment Yvonne change-t-elle maintenant?
8. Comment la femme dans la chanson qui revient à la mémoire de
Yvonne gagne-t-elle des sous quand son mari est parti pour la pêche en Islande?
9. Qu'est-ce que Yvonne demande à Gaud, maintenant, le soir?
10. Pourquoi, le soir, Gaud a-t-elle maintenant parfois peur?
28.1 "Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait
d'arriver, elle se sentit prise d'une espèce de fièvre."
28.2 "Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir."
28.8 "Elle continua sa route, encore tremblante, mais sentant peu
à peu, à mesure qu'il s'éloignait, le sang reprendre son cours et la force revenir...
"
28.30 "elle ne se sentait pas protégée contre la visite de ces morts
par la présence de cette si vieille femme qui était déjà presque des leurs..."
Pourquoi sentir, pourquoi se sentir? VII.I.
28.2 "Elle se trouvait prise si au dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en aperçût"
Pourquoi le subjonctif ici? III.D.2.h.
28.2 "elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou des fouines."
Que veut dire le plus-que-parfait du subjonctif ici? III.D.4.b.
28.4 "Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux,
lui jetant malgré elle-même une prière et une angoisse."
28.10 "Ils sont arrivés ce matin de l'Islande et, dès ce midi, il était
venu pour me faire une visite pendant que j'étais dehors."
28.30 "elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs,
en pensant aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires,
qui avaient péri au large pendant de semblables nuits"
Pourquoi pendant que, pourquoi pendant? Quelle différence y a-t-il? V.B.
28.11 "ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant
compté pour lui dire tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait
sans doute plus"
28.19 "Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre
d'épreuve sur lequel Gaud n'avait pas compté."
Pourquoi des formes de lequel ici? II.B.1.d.
28.16 "étaler, à l'heure de la fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme et quel mystère moqueur !"
Pourquoi qui, pourquoi que? (II.B.1.a-b.)
28.16 "étaler, à l'heure de la fin, tout un fonds de malice qui avait
dormi durant la vie, toute une science de mots grossiers qu'on avait cachée,
quelle dérision de l'âme et quel mystère moqueur !"
28.17 "c'était, au hasard des choses qui lui revenaient en tête, des oremus
de messe, ou bien des couplets très vilains qu'elle avait entendus jadis
sur le port, répétés par des matelots."
28.23 "Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui ; et en
citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites,
toute la journée elle le pleura."
28.27 "Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises
en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en chemin"
Pourquoi cachée, faites et dites, apprises et rencontrés? III.B.
28.24 "Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol."
Pourquoi de ici? III.J.2.
28.26 "Dans mon temps à moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer."
Pourquoi connaître, pourquoi savoir? VII.F.
28.28 "Rien de vivant, rien de jeune, autour d'elle, dont la fraîche jeunesse appelait la jeunesse."
Notez que c'est rien de vivant, rien de jeune. VII.H.
28.30 "Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant aux marins ses ancêtres"
Notez que c'est penser à quelque chose ou quelqu'un. VII.K.1.