Lecture 28: Pêcheur d'Islande III:13-14

Lecture

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III:13

     Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d'arriver, elle se sentit prise d'une espèce de fièvre. Tout son calme d'attente l'avait abandonnée ; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, --et, dans le chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à l'encontre d'elle.

     Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en aperçût ; elle en serait morte de honte à présent... [Cf. Yvonne, 23.32] Et puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop vite ; elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou des fouines. Du reste, lui aussi avait fait un mouvement de recul, comme pour essayer de changer de route. Mais c'était trop tard : ils se croisèrent dans l'étroit chemin.

     Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de côté comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d'une manière furtive et sauvage.

Un "étroit chemin" avec des "talus" de chaque côté, peint par Monet.

W760 Le Chemin de la Cavée à Pourville 1882 (Collection privée)

(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/monet/monet3h.jpg)

     Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque grande flamme de pensée, lancer une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa figure était devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.

5   Il avait dit en touchant son bonnet :

     --Bonjour, Mademoiselle Gaud !

     --Bonjour, Monsieur Yann, répondit-elle.

     Et ce fut tout ; il était passé. Elle continua sa route, encore tremblante, mais sentant peu à peu, à mesure qu'il s'éloignait, le sang reprendre son cours et la force revenir...

     Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, la tête entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi ! de petit enfant, toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un maigre écheveau de chanvre gris:

10 --Ah ! Ma bonne Gaud, --c'est le fils Gaos que j'ai rencontré du côté de Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois ; --alors nous avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce matin de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une visite pendant que j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait les larmes aux yeux lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...

     Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure : ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute plus ; c'était fini...

     Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le monde plus vide, --et elle baissa la tête avec une envie de mourir.

III:14

     L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul qu'on laisserait très lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées grises, mais Yann ne reparut plus, --et les deux femmes vivaient bien abandonnées.

     Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure.

15 Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête s'en allait ; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des injures ; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants, à propos de rien.

     Pauvre vieille ! ... Elle était encore si douce dans ses bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir toujours été bonne, et finir par être mauvaise ; étaler, à l'heure de la fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme et quel mystère moqueur ! [1]

     Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à entendre que ses colères ; c'était, au hasard des choses qui lui revenaient en tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des matelots. Il lui arrivait d'entonner les Fillettes de Paimpol ; ou bien, en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle prenait :

mon mari vient de partir ;
     pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,
     il m'a laissée sans le sou,
     mais... trala, trala la lou...
     j'en gagne !
     j'en gagne ! ...

     Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même temps que ses yeux s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de vie, --comme ces flammes déjà mourantes qui s'agrandissent subitement pour s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps caduque, en laissant pendre la mâchoire d'en bas à la manière des morts.

Cornélius: L'attente (Collection particulière)

(Source: Cornélius, La Bretagne mystique 92)

     Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre d'épreuve sur lequel Gaud n'avait pas compté.

20 Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.

     --Sylvestre ? Sylvestre ? ... disait-elle à Gaud, en ayant l'air de chercher qui ce pouvait bien être ; ah ! dame, ma bonne, tu comprends, j'en ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des filles et des garçons, qu'à cette heure, ma foi ! ...

     Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées, avec un geste d'insouciance presque libertine...

     Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui ; et en citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la journée elle le pleura.

     Oh ! Ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du feu ! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol. [1]

25 La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son tablier. Mais, au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des conversations avec elle.

     --Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc ? Dans mon temps à moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble que nous n'aurions pas l'air si triste, là, toutes les deux, si tu voulais parler un peu.

     Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en chemin, parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme, du reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.

     Rien de vivant, rien de jeune, autour d'elle, dont la fraîche jeunesse appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et stérile...

     Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le bruit des lames s'entendait là comme dans un navire ; en l'écoutant, elle y mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces choses étaient le domaine ; durant les grandes nuits d'épouvante, où tout était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d'angoisse à lui.

30 Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires, qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes pouvaient revenir ; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà presque des leurs...

Observations

[1] "Avoir toujours été bonne, et finir par être mauvaise ; étaler, à l'heure de la fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme et quel mystère moqueur !"

"Oh ! Ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du feu ! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol."

Encore deux exemples du discours indirect libre. Qui parle ici? Le narrateur, ou Gaud? On peut noter que Loti lui-même avait, pendant son enfance, une vieille grand-mère qui habitait chez lui et qui, devenue sénile, se chantait parfois les chansons de sa jeunesse. Cf. Le Roman d'un enfant, Ch. IX.

 

Révision de la lecture

1. Où est-ce que Gaud rencontre Yann?
2. Pourquoi est-ce qu'elle veut se cacher?
3. Comment est-ce que Yann réagit quand il rencontre Gaud?
4. Quelle conversation ont-ils?
5. Comment Yann avait-il rencontré Yvonne?
6. Pourquoi Gaud a-t-elle envie de mourir maintenant?
7. Comment Yvonne change-t-elle maintenant?
8. Comment la femme dans la chanson qui revient à la mémoire de Yvonne gagne-t-elle des sous quand son mari est parti pour la pêche en Islande?
9. Qu'est-ce que Yvonne demande à Gaud, maintenant, le soir?
10. Pourquoi, le soir, Gaud a-t-elle maintenant parfois peur?

Révision de la grammaire

28.1 "Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d'arriver, elle se sentit prise d'une espèce de fièvre."
28.2 "Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir."
28.8 "Elle continua sa route, encore tremblante, mais sentant peu à peu, à mesure qu'il s'éloignait, le sang reprendre son cours et la force revenir... "
28.30 "elle ne se sentait pas protégée contre la visite de ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà presque des leurs..."

Pourquoi sentir, pourquoi se sentir? VII.I.

28.2 "Elle se trouvait prise si au dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en aperçût"

Pourquoi le subjonctif ici? III.D.2.h.

28.2 "elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou des fouines."

Que veut dire le plus-que-parfait du subjonctif ici? III.D.4.b.

28.4 "Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant malgré elle-même une prière et une angoisse."
28.10 "Ils sont arrivés ce matin de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une visite pendant que j'étais dehors."
28.30 "elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires, qui avaient péri au large pendant de semblables nuits"

Pourquoi pendant que, pourquoi pendant? Quelle différence y a-t-il? V.B.

28.11 "ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute plus"
28.19 "Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre d'épreuve sur lequel Gaud n'avait pas compté."

Pourquoi des formes de lequel ici? II.B.1.d.

28.16 "étaler, à l'heure de la fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme et quel mystère moqueur !"

Pourquoi qui, pourquoi que? (II.B.1.a-b.)

28.16 "étaler, à l'heure de la fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme et quel mystère moqueur !"
28.17 "c'était, au hasard des choses qui lui revenaient en tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des matelots."
28.23 "Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui ; et en citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la journée elle le pleura."
28.27 "Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en chemin"

Pourquoi cachée, faites et dites, apprises et rencontrés? III.B.

28.24 "Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol."

Pourquoi de ici? III.J.2.

28.26 "Dans mon temps à moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer."

Pourquoi connaître, pourquoi savoir? VII.F.

28.28 "Rien de vivant, rien de jeune, autour d'elle, dont la fraîche jeunesse appelait la jeunesse."

Notez que c'est rien de vivant, rien de jeune. VII.H.

28.30 "Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant aux marins ses ancêtres"

Notez que c'est penser à quelque chose ou quelqu'un. VII.K.1.