Lecture
Pour écouter ce texte, cliquez ici.Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du coin de la cheminée un petit filet de voix cassé, flûté, comme étouffé sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix chantait :

On sentait l'eau partout autour de soi,
elle vous enveloppait de ses masses froides, infinies : une eau tourmentée,
fouettante, s'émiettant dans l'air, épaississant l'obscurité, et isolant encore
davantage les unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec.
Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les
plus sinistres, à cause d'une certaine gaieté qu'elles apportaient ailleurs
: c'étaient des espèces de soirées joyeuses, même de ces petits hameaux perdus
de la côte ; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue
par la pluie noire, d'où partaient des chants lourds. Au dedans, des tables
alignées pour les buveurs ; des marins se séchant à des flambées fumeuses ;
les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles,
tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant pour s'étourdir. Et, près d'eux,
la mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix
immense...
5 Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient
de ces cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près
de la porte des Moan ; c'étaient ceux qui habitaient à l'extrémité des terres,
vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des filles, insouciants
de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondées. Gaud tendait l'oreille
à leurs chansons et à leurs cris--très vite noyés dans le bruit des bourrasques
ou de la houle--cherchant à démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite
quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.
N'être pas revenu les voir,
c'était mal de la part de ce Yann ; et mener une vie joyeuse, si près de la
mort de Sylvestre, --tout cela ne lui ressemblait pas ! Non, elle ne le comprenait
plus décidément, -- et, malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni
croire qu'il fût sans coeur.
Le fait est que, depuis son retour, sa vie était
bien dissipée.
D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre
dans le golfe de Gascogne [cf. 3.21], --et c'est toujours pour les Islandais
une période de plaisir, un moment où ils ont dans leur bourse un peu d'argent
à dépenser sans souci (de petites avances pour s'amuser, que les capitaines
donnent sur les grandes parts de pêche, payables seulement en hiver).
On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui s'était repris d'amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa maîtresse du précédent automne.
Voici le golfe de Gascogne, à l'ouest de la France. Saint-Martin-de-Ré se situe sur le golfe au centre de la carte, plus au sud vous trouverez Bordeaux.
(Source: WebCrawler Maps)
Ensemble ils s'étaient promenés, au dernier gai soleil, dans les
vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout embaumées par les
raisins mûrs, les oeillets des sables et les senteurs marines des plages ; ensemble
ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées de vendange où l'on se
grise, d'une ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin doux.
10 Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu'à Bordeaux, il avait
retrouvé, dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre
[cf. 2.6-9], et s'était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours
Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait
assisté à plusieurs mariages de ses amis, comme garçon d'honneur, tout le temps
dans ses beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des
bals. [Contrastez avec ce que le père de Yann avait dit à Gaud
à propos de la sagesse de Yann, 14.21] Chaque semaine, il lui arrivait
quelque aventure nouvelle, que les filles s'empressaient de raconter
à Gaud, en exagérant.
Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin
venir en face d'elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour
l'éviter ; lui aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande.
Comme par une entente muette, maintenant ils se fuyaient.
A Paimpol, il y a une grosse femme appelée Madame Tressoleur ; dans une des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs,
elle a des moustaches à présent, une carrure d'homme et la réplique hardie.
Un air de cantinière, sous une grande coiffure blanche de nonnain ; en elle,
un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle
est Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays tiennent inscrits
comme sur un registre ; elle connaît les
bons, les mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce
qu'ils valent.
15 Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une
robe, vint travailler là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...
Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte
aux massifs piliers de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la
maison, à la mode ancienne ;
Le bâtiment que Loti prenait pour modèle existe toujours, rue de l'Eglise, à quelques pas de la Place du Martray. Aujourd'hui, c'est un magasin de sport. Vous pouvez voir les "massifs piliers de granit".
(Source: Archives personnelles)
quand on l'ouvre, il y a presque toujours
quelque rafale engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font
des entrées brusques, comme lancés par une lame de houle.
La salle est basse et profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres
dorés où se voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un
angle, une Vierge en faïence est posée sur une console, entre des bouquets artificiels.
[Cf. 1.6]
Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des
chants puissants de matelots, ont vu s'épanouir bien des gaietés lourdes
et sauvages, --depuis les temps reculés de Paimpol, en passant par l'époque agitée
des corsaires, jusqu'à ces Islandais de nos jours très peu différents de leurs
ancêtres. Et bien des existences d'hommes ont été jouées, engagées là,
entre deux ivresses, sur ces tables de chêne.
Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille
à une conversation sur les choses d'Islande, qui se tenait derrière la cloison
entre Madame Tressoleur et deux retraités assis à boire.
Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain
beau bateau tout neuf, qu'on était en train de gréer dans le port : jamais elle
ne serait parée, cette Léopoldine, à faire la campagne prochaine.
20 --Eh ! Mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr qu'elle sera parée
! --Puisque je vous dis moi, qu'elle a pris équipage hier : tous ceux de l'ancienne
Marie, de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir ; cinq jeunes personnes,
qui sont venues s'engager là, devant moi, --à cette table, --signer avec ma plume,
--ainsi ! --Et des bel'hommes, je vous jure : Laumec, Tugdual Caroff, Yvon
Duff, le fils Keraez, de Tréguier ; --et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui
en vaut bien trois !
La Léopoldine !
... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait emporter Yann, s'était
fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si on l'y eût martelé pour
le rendre plus ineffaçable.
Le soir, revenue à Ploubazlanec, installée à finir
son ouvrage à la lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce
mot-là toujours, dont la seule consonnance l'impressionnait comme une chose
triste.
Un tableau de la première femme de Monet, installée à faire son ouvrage.
(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/monet/monet23.jpg)
Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie par
eux-mêmes, presque un sens. [2] Et ce Léopoldine,
mot nouveau, inusité, la poursuivait avec une persistance qui n'était pas naturelle,
devenait une sorte d'obsession sinistre. Non, elle
s'était attendue à voir Yann repartir encore sur la Marie qu'elle avait
visitée jadis, qu'elle connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant
de longues années les dangereux voyages ; et voici que ce changement,
cette Léopoldine, augmentait son angoisse.
Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant
cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait
plus la toucher jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela
pouvait lui faire, qu'il fût ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre,
parti ou de retour ? ... Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins,
quand il serait en Islande ; lorsque l'été serait revenu, tiède, sur les chaumières
désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes ; --ou bien quand un nouvel
automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les pêcheurs ? ... Tout
cela pour elle était indifférent, semblable, également sans joie et sans espoir.
Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque
même il oubliait le pauvre petit Sylvestre ; --donc il fallait bien comprendre
que c'en était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie
; elle devait se détacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait à
son existence, même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme si
douloureux à cause de lui ; chasser absolument ces pensées, tout balayer
; se dire que c'était fini, fini à jamais...
Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme
endormie, qui avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas à mourir.
Et alors, après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler,
et pour quoi faire ? ...
25 Le vent d'ouest s'était encore levé dehors ; les gouttières du
toit avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit tranquille
et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à couler, larmes
d'orpheline et d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit goût amer,
descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces
pluies d'été qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à coup, pressées et
pesantes, de nuages trop remplis [3]; alors n'y voyant plus, se sentant
brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample
de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher.
Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna
en s'étendant : il devenait chaque jour plus humide et plus froid, --ainsi que
toutes les choses de cette chaumière. --Cependant, comme elle était très jeune,
tout en continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et s'endormir.
[2] "La Léopoldine ! ... elle retrouvait dans sa tête ce mot-là toujours, dont la seule consonnance l'impressionnait comme une chose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie par eux-mêmes, presque un sens."
C'est une idée qu'on va retrouver chez un grand lecteur de Loti, Marcel Proust.
[3] "les gouttières du toit avaient recommencé . . . leur bruit tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à couler, . . . passant sur ses lèvres avec un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d'été qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à coup, pressées et pesantes, de nuages trop remplis."
Notez la correspondance que Loti souligne entre la pluie et les larmes de Gaud.
Verlaine fera la même chose avec son poème qui commence "Il pleure dans mon
coeur comme il pleut sur la ville. . . ."
1. Pourquoi Yvonne fait-elle peur maintenant à Gaud?
2. Pourquoi Gaud écoute-t-elle si attentivement les jeunes hommes qui passent
devant sa maison?
3. Pourquoi les pêcheurs descendent-ils dans le golfe de Gascogne après
leur retour d'Islande?
4. Qui Yann rencontre-t-il à St. Martin de Ré?
5. Qui rencontre-t-il à Bordeaux?
6. Comment ses actions sont-elles différentes de retour à Paimpol?
7. Pourquoi Gaud se rend-elle au cabaret de Mme Tressoleur?
8. Comment Mme Tressoleur connaît-elle l'équipage de la Léopoldine?
9. Pourquoi est-ce que la Léopoldine augmente l'angoisse de Gaud?
10. Pourquoi Gaud décide-t-elle qu'elle doit cesser de penser à Yann?
29.3 "On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait
de ses masses froides, infinies"
29.23 "Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait
en Islande"
29.25 "alors n'y voyant plus, se sentant brisée, prise de vertige
devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur
et essaya de se coucher."
Pourquoi sentir, pourquoi se sentir? VII.I.
29.4 "Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à
cause d'une certaine gaieté qu'elles apportaient ailleurs"
29.14 "en elle, un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même
parce qu'elle est Bretonne."
29.23 "elle devait se détacher de Yann, de toutes
les choses qui avaient trait à son existence, même de ce nom d'Islande qui vibrait
encore avec un charme si douloureux à cause de lui"
Pourquoi à cause de, pourquoi parce que? V.B.
29.11 "Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle"
Que veut dire nouveau après un substantif? IV.D.
29.14 "elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent."
Pourquoi connaître, pourquoi savoir? VII.F.
29.14 "elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent."
Pourquoi ce que? II.B.2.b.
29.16 "La salle est basse et profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés où se voient des navires, des abordages, des naufrages."
Que veut dire se voir ici? III.C.2.
29.17 " Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de matelots, ont vu s'épanouir bien des gaietés lourdes et sauvages. . . . Et bien des existences d'hommes ont été jouées, engagées là, entre deux ivresses, sur ces tables de chêne."
Notez qu'on dit bien des et non pas bien de. C'est une exception. I.D.2.
29.20 "et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois !"
Pourquoi en? II.G.2.
29.21 "Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait emporter Yann, s'était fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si on l'y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable."
Que veut dire le rendre plus ineffaçable? Pourquoi rendre et non pas faire? III.H.
29.22 "Non, elle s'était attendue à voir Yann repartir encore sur la Marie qu'elle avait visitée jadis, qu'elle connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues années les dangereux voyages"
Pourquoi visitée? III.B.
29.22 "Non, elle s'était attendue à voir Yann repartir encore sur la Marie qu'elle avait visitée jadis, qu'elle connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues années les dangereux voyages"
Pourquoi de longues années, et non pas des longues années? I.C.1.
29.25 "alors n'y voyant plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher."
Notez que c'est essayer de + infinitif. III.G.