(1) "les six hommes et le mousse, ils étaient des Islandais (une race vaillante de marins qui est répandue surtout aux pays de Paimpol et de Tréguier)."
Paimpol et Tréguier sont des villes bretonnes. Voici
une carte de la région qui les indique.
(Source: WebCrawler Maps)
Beaucoup des scènes de ce roman auront lieu à Paimpol. Voici des informations sur la ville et la pêche à la morue.
"C’est en 1852 que commence à Paimpol
l’épopée de la pêche à la morue en Islande.
Elle va durer 80 ans et connaître son apogée
en 1895. A cette époque, 80 goélettes sont
armées. Les deux dernières quittent le port en
1935.
"La morue qu’on pêche en Islande est très rentable. Un
pêcheur arrive à gagner en six mois 20% de plus que les
ouvriers à terre. Les armateurs arment à tout va, recrutent leurs effectifs dans la campagne environnante. Ils sont les maîtres de la
ville.
"Les maisons qu’ils construisent sur les quais sont les traces encore aujourd'hui
visibles de leur prospérité."
Voici la maison du grand armateur, Pierre-François Corouge, premier maire de Paimpol, érigée par lui en 1793. Elle figure dans le téléfilm de Pêcheur d'Islande tourné à Paimpol en 1996. Aujourd'hui c'est un hôtel, le Repaire de Kerroc'h
(Source: Archives personnelles)
"Les marins partent mi-février pour ne revenir qu’en août. Lorsqu’ils reviennent
!
"Les conditions à bord sont extrêmement rudes : froid, humidité, brouillard,
maladies. Et le sel qui est utilisé pour conserver la morue arrache les mains
du mousse. La pêche proprement dite est aussi très dangereuse. Contrairement
à ceux de Saint-Malo, les islandais de Paimpol pêchent directement des goélettes
et n’utilisaient pas de doris pour explorer les côtes. Ils doivent donc s’approcher
au plus près des récifs. Avec un brouillard quotidien, les accidents sont fréquents.
"Le tribut payé par les Paimpolais est très lourd : 100 goélettes et 2000 hommes
disparaissent dans les tempêtes, les brumes et le brouillard."
Cette perte de 2000 hommes est commemorée à Ploubazlanec par "Le mur des disparus," dont vous verrez des photos à la fin de la Lecture 41.
Ils avaient tous veillé la nuit d'avant et attrapé,
en trente heures, plus de mille morues très grosses ; aussi leurs bras forts
étaient las, et ils s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait
de lui-même sa manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit
flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient était vierge
comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgré leur fatigue,
ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues fraîches. [1]
La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini
par venir ; comme au temps de la Genèse elle s'était séparée d'avec les ténèbres
[2] qui semblaient s'être tassées sur l'horizon,
et restaient là en masses très lourdes ; en y voyant si clair, on s'apercevait
bien à présent qu'on sortait de la nuit, --que cette lueur d'avant avait été
vague et étrange comme celle des rêves.
Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait
ça et là des déchirures, comme des percées dans un dôme,
par où arrivaient de grands rayons couleur d'argent rose.
Les nuages inférieurs étaient disposés en une
bande d'ombre intense, faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains
d'indécision et d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une
limite ; ils étaient comme des rideaux tirés sur l'infini,
comme des voiles tendus pour cacher de trop gigantesques
mystères qui eussent troublé l'imagination des hommes. Ce matin-là, autour
du petit assemblage de planches qui portait Yann et Sylvestre, le monde changeant
du dehors avait pris un aspect de recueillement immense ; il s'était arrangé
en sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de cette
voûte de temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme
sur un parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer très loin
une autre chimère : une sorte de découpure rosée
très haute, qui était un promontoire de la sombre Islande...
5 Les noces de Yann avec la mer !
... Sylvestre y repensait, tout en continuant de pêcher sans plus oser rien
dire. Il s'était senti triste en entendant le sacrement du mariage ainsi tourné
en moquerie par son grand frère ; et puis surtout, cela lui avait fait peur,
car il était superstitieux. [3]
Depuis si longtemps il y
songeait, à ces noces de Yann ! Il avait rêvé qu'elles se feraient avec
Gaud Mével, --une blonde de Paimpol, --et que, lui, aurait la joie de voir cette
fête avant de partir pour le service, avant cet exil de cinq années, au retour
incertain, dont l'approche inévitable commençait à lui serrer
le coeur... [Vous ferez la connaissance de Gaud Mével dans la Lecture
4]
Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient
restés couchés en bas, arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un
peu endormis, humant à pleine poitrine le grand air froid, ils montaient
en achevant de mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis
d'abord par tous ces reflets de lumière pâle.
Voici une photo de ces bottes.
(source: Guy Hamonic, De Paimpol à Bréhat [Joué-lès-Tours: Sutton, 1997] 45)
Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur
premier déjeuner du matin avec des biscuits ; après les avoir cassés
à coups de maillet, ils se mirent à les croquer d'une manière
très bruyante, en riant de les trouver si durs. Ils étaient redevenus
tout à fait gais à l'idée de descendre dormir, d'avoir bien chaud
dans leurs couchettes, et, se tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent
jusqu'à l'écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.
Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent
à jouer avec un certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout
jeune, qui avait d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient
de la main ; l'autre les mordillait comme un loup,
et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un froncement
de colère dans ses yeux changeants, le repoussa d'un coup trop fort qui le fit
s'aplatir et hurler.
10 Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée
un peu sauvage, et quand son être physique était
seul en jeu, une caresse douce était souvent chez lui très près d'une violence
brutale. [4]
D'après la tradition à Paimpol, la Marie aurait été une goëlette, un bateau à deux mâts, dont vous pouvez voir une photo ci-dessous.

(Source: Collection de vieilles cartes postales privée)
Les goëlettes avaient des équipages d'une vingtaine d'hommes lorsqu'ils faisaient la pêche en Islande, ce qui n'est pas du tout le cas de la Marie. Il se peut que Loti ait diminué l'effectif de l'équipage pour renforcer l'impression de solitude qu'il voulait créer. Cf. 3.19: "l'isolement à trois ou quatre compagnons rudes".
Il était très ancien, comme la Vierge de faïence
sa patronne. Ses flancs épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux,
imprégnés d'humidité et de saumure ; mais sains encore et robustes, exhalant
les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa
membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, il retrouvait
sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent réveille.
Alors il avait sa façon à lui de s'élever à la lame et de rebondir, plus
lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses modernes.
Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils
étaient des Islandais (une race vaillante de marins qui est répandue
surtout aux pays de Paimpol et de Tréguier (1), et qui s'est vouée de père en
fils à cette pêche-là).
Ils n'avaient presque
jamais vu l'été de France.
15 A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs,
dans le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, un
reposoir, toujours le même, était construit sur le quai ; il imitait une grotte
en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons et de filets,
trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne des marins, sortie pour eux
de son église, regardant toujours, de génération en génération, avec ses mêmes
yeux sans vie, les heureux pour qui la saison allait être bonne, --et les autres,
ceux qui ne devaient pas revenir.
Voici une photo d'un reposoir sur le quai de Paimpol, à l'époque d'une bénédiction des départs. Si vous regardez de près, vous pouvez voir la statue de la Vierge, Notre Dame de Bonne Nouvelle. Sa statue est toujours à l'église de Paimpol.
(source: http://cpa22.chez.tiscali.fr/images/Paimpol/wpaim023.jpg; Archives personnelles)
Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères, de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage.
Voici une vieille photo de la bénédiction des départs à Paimpol. Vous voyez les navires pavoisés et la statue de la Vierge, qui n'est pas encore arrivée au reposoir.
(Source: Collection de vieilles cartes postales privée)
Le prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait les gestes qui bénissent.
Ensuite ils partaient tous, comme
une flotte, laissant le pays presque vide
d'époux, d'amants et de fils. En s'éloignant, les équipages chantaient ensemble,
à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie étoile-de-la-mer.
Et chaque année, c'était le même cérémonial de
départ, les mêmes adieux.
Après, recommençait la vie du large, l'isolement
à trois ou quatre compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des
eaux froides de la mer hyperborée.
20 Jusqu'ici, on était revenu ; --la Vierge étoile-de-la-mer avait
protégé ce navire qui portait son nom.
La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais
la Marie suivait l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher
seulement à Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on
vend bien sa pêche, et dans les îles de sable à marais salants où l'on achète
le sel pour la campagne prochaine.
Voici une carte qui indique le golfe de Gascogne et la côte ouest de la France.
Il y avait des "îles de sable à marais salants où l'on achète le sel pour la campagne prochaine" près de Rochefort, la ville natale de Loti (marquée par une étoile rouge), par exemple à l'Ile d'Oléron, où les parents de Loti avaient en effet des marais salants qu'ils exploitaient en vendant du sel aux pêcheurs bretons.
(Source: Mapquest)
Dans ces ports du midi, que le soleil chauffe encore,
se répandent pour quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés
par ce lambeau d'été, par cet air plus tiède ; --par la terre et par les femmes.
Et puis, avec les premières brumes de l'automne,
on rentre au foyer, à Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo
[la région au sud de Paimpol], s'occuper pour un temps de famille et
d'amour, de mariages et de naissances. Presque
toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant, et qui
attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême : --il faut beaucoup
d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore.
[1] Vous verrez à travers le roman l'idée qu'il y avait aux premiers jours du monde une force vitale qui manque à l'homme civilisé du dix-neuvième siècle. Donc, chez Loti, plus l'homme est éloigné de la civilisation et près des origines de l'homme, plus il est "primitif," plus il sera sain et fort. C'est l'idée promulguée aujourd'hui par les histoires de "Conan le barbare."
[2] Cf. Genèse I:4.
[3] L'idée que les Bretons sont superstitieux, une idée reçue dans la culture française, remonte aux commentaires de Jules César sur la guerre en Gaule, VI.16.
[4] Ici Loti indique que Yann sera différent des autres personnages, non pas
complètement civilisé mais toujours participant à la nature, qui chez Loti est
bonne mais aussi violente. Cf. le Billy Budd d'un autre écrivain-marin,
Herman Melville.
1. En parlant d'un "dôme," d'un "sanctuaire," d'une "voûte de temple," d'un
"parvis de marbre," comment le narrateur présente-t-il la mer et le ciel près
d'Islande?
2. Avec qui Sylvestre rêve-t-il de voir Yann faire ses noces?
3. Pourquoi Yann et Sylvestre cassent-ils les biscuits du petit déjeuner à coups
de maillet?
4. Pourquoi Yann repousse-t-il Turc d'un coup fort?
5. Pourquoi les pêcheurs de la Marie n'avaient-ils presque jamais vu
l'été de France?
6. Quelle fête est-ce qu'on célébrait à la fin de l'hiver dans les ports de
Bretagne?
7. A la fin de la fête, qu'est-ce que les pêcheurs faisaient quand ils s'éloignaient
du port?
8. Que font les Islandais en août, de retour de la mer, après avoir touché à
Paimpol?
9. Qu'est-ce que les Islandais cherchent dans le golfe de Gascogne?
10. Qu'est-ce que les Islandais font lorsqu'ils reviennent en Bretagne pour
l'hiver?
3.1 "Leur corps veillait seul, et continuait de lui-même sa manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient était vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgré leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues fraîches."
On parle de trois hommes ici. Pourquoi corps, esprit, et poitrine sont-ils au singulier, les joues au pluriel?
3.3 "Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des déchirures,
comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands rayons couleur
d'argent rose."
3.9 "Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un
certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d'énormes
pattes encore gauches et enfantines."
Pourquoi de grands rayons et non pas des grands rayons? d'énormes pattes et non pas des énormes pattes? I.C.1.
3.6 "lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le service, avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont l'approche inévitable commençait à lui serrer le coeur..."
Notez la préposition après commencer suivi d'un infinitif. III.G.
3.8 "après les avoir cassés à coups de maillet, ils se mirent à
les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les trouver
si durs. Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de descendre
dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l'un
l'autre par la taille, ils s'en allèrent jusqu'à l'écoutille, en se dandinant
sur un air de vieille chanson."
3.9 "Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer
avec un certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune"
Notez la forme des verbes après une préposition. Notez qu'ils sont tous à l'infinitif, sauf après après, en, et avant. III.J.
3.21 "Mais la Marie suivait l'usage de beaucoup d'Islandais"
3.23 "il faut beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande
dévore."
Notez que c'est beaucoup d' devant les pluriel Islandais et enfants, et non pas beaucoup des. I.D.