Il était chez elles, pour
la première fois de sa vie ; sans but, probablement ; qu'est-ce qu'il pouvait
vouloir ? ... En passant le seuil, il avait touché son chapeau, et puis,
ses yeux ayant rencontré d'abord le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne
mortuaire en perles noires, il s'en était approché lentement comme
d'une tombe.
Gaud était restée debout, appuyée des mains à
leur table. Il regardait maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans
cette sorte de revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien
pauvre, en effet, malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées
qui s'étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle
un peu de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même misère, à ce granit
fruste et à ce chaume.
Cornélius: La Chaumière des pauvres (Collection particulière)
(Source: Cornélius, La Bretagne mystque 77)
Il n'y avait plus, de la richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de
demoiselle, et involontairement les yeux d'Yann revenaient là... [1]
Il ne disait rien... Pourquoi
ne s'en allait-il pas ? ... La vieille grand'mère, qui était encore si
fine à ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre garde à lui.
Donc ils restaient debout l'un devant l'autre, muets et anxieux, finissant par
se regarder comme pour quelque interrogation suprême.
Mais les instants passaient et, à chaque seconde
écoulée, le silence semblait entre eux se figer
davantage. Et ils se regardaient toujours plus profondément, comme dans l'attente
solennelle de quelque chose d'inouï qui tardait à venir.
5 --Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez
toujours...
Qu'allait-il dire ?
... On devinait quelque grande décision, brusque comme étaient les siennes,
prise là tout à coup, et osant à peine être formulées...
--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien
vendue cette année, et j'ai un peu d'argent devant moi...
Si elle voulait toujours
! ... Que lui demandait-il ? Avait-elle bien entendu ? Elle était anéantie
devant l'immensité de ce qu'elle croyait comprendre.
Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait
l'oreille, sentant du bonheur approcher...
10 --Nous pourrions faire notre mariage, Mademoiselle Gaud,
si vous vouliez toujours...
... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint
pas... Qui donc pouvait l'empêcher de prononcer ce oui
? ... Il s'étonnait, il avait peur, et elle s'en apercevait bien. Appuyée
des deux mains à la table, devenue toute blanche, avec des yeux qui se voilaient,
elle était sans voix, ressemblant à une mourante très jolie...
--Eh bien, Gaud, réponds donc ! dit la vieille
grand'mère qui s'était levée pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, Monsieur
Yann ; il faut l'excuser ; elle va réfléchir et vous répondre tout à l'heure...
Asseyez-vous, Monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud ;
aucun mot ne lui venait plus, dans son extase... C'était
donc vrai qu'il était bon, qu'il avait du coeur. Elle le retrouvait là, son
vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais cessé de le voir en elle-même, malgré
sa dureté, malgré son refus sauvage, malgré tout. Il l'avait dédaignée longtemps,
il l'acceptait aujourd'hui, --et aujourd'hui qu'elle était pauvre ; c'était
son idée à lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait plus tard
; en ce moment, elle ne songeait pas du tout à lui en demander compte, non plus
qu'à lui reprocher son chagrin de deux années... Tout cela, d'ailleurs, était
si oublié, tout cela venait d'être emporté si loin, en une seconde, par le tourbillon
délicieux qui passait sur sa vie ! ... Toujours muette, elle lui disait
son adoration à une extrême profondeur, tandis qu'une grosse pluie de larmes
commençait à descendre le long de ses joues...
--Allons, Dieu vous bénisse, mes enfants, dit
la grand'mère Moan. Et moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente
d'être devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir.
15 Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les
mains, et ne trouvant pas de mots pour se parler ; ne connaissant aucune
parole qui fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune
qui leur semblât digne de rompre leur délicieux silence. [2]
--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais
c'est qu'ils ne se disent rien ! ... Ah ! Mon Dieu, les drôles de petits-enfants
que j'ai là par exemple ! ... Allons Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille...
De mon temps à moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'était promis...
Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup
d'un grand respect inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud,
--et il lui sembla que c'était le premier vrai baiser qu'il eût jamais
donné de sa vie.
Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur
ses lèvres fraîches, inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue
de son fiancé que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur
chantait le bonheur ; il tombait juste, cette fois, par hasard.
Et le pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu
de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être
subitement vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s'était rempli
de musiques inouïes ; même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait par la lucarne,
était devenu comme une belle lueur enchantée...
--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez
faire ça, mes bons enfants ?
20 Gaud baissa la tête. L'Islande, la Léopoldine,
--c'est vrai, elle avait déjà oublié ces épouvantes dressées sur la route. --Au
retour d'Islande ! ... Comme ce serait long, encore tout cet été d'attente craintive.
Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups rapides, devenu
fort pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite, pour voir si, en se dépêchant
bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce départ :
tant de jours pour réunir les papiers, tant de jours pour publier les bans à
l'église ; oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou 25
du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait
donc encore une grande semaine à rester ensemble après.
--Je m'en vais toujours commencer par prévenir
notre père, dit-il, avec autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie
étaient maintenant mesurées et précieuses... [3]
Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir
ensemble sur les bancs, devant les portes, quand la nuit tombe.
Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi.
Chaque soir, c'était à la porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc
de granit, qu'ils se faisaient leur cour.
Edmond Rudaux
D'autres ont le printemps, l'ombre
des arbres, les soirées tièdes, les rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que
des crépuscules de février descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de
pierres. Aucune branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour ; rien
que le ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs,
des algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, avaient entraînées
dans le sentier avec leurs filets.
25 Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région, tiédie par
des courants de la mer ; mais c'est égal, ces crépuscules amenaient souvent
des humidités glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se
déposaient sur leurs épaules.
Ils restaient tout de même, se trouvant très bien
là. Et ce banc, qui avait plus d'un siècle, ne s'étonnait pas de leur amour,
en ayant déjà vu bien d'autres ; il en avait bien entendu, des douces paroles,
sortir, toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des jeunes
et il était habitué à voir les amoureux revenir plus tard, changés en vieux
branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir à la même place, --dans le
même jour alors, pour respirer encore un peu d'air et se chauffer à leur dernier
soleil...
De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait
la tête à la porte pour les regarder. Non pas qu'elle fût inquiète de ce
qu'ils faisaient ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir
de les voir, et aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait :
--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez
du mal. Ma Doué, ma Doué, rester dehors si tard, je vous demande un peu,
ça a-t-il du bon sens ?
Froid ! ... Est-ce qu'ils
avaient froid, eux ? Est-ce qu'ils avaient seulement conscience de quelque chose
en dehors du bonheur d'être l'un près de l'autre ?
30 Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient
un léger murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous,
au pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la voix fraîche
de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités douces et
caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs deux silhouettes
tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient adossés : d'abord le
blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire et, à côté
d'elle, les épaules carrées de son ami. Au-dessus d'eux, le dôme bossu de leur
toit de paille et, derrière tout cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore
des eaux du ciel...
(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/monet/monet1u.jpg)
Ils finissaient tout de même par rentrer, s'asseoir
dans la cheminée, et la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée
en avant, ne gênait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommençaient
à se parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence ;
ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle devait
si peu durer.
Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette
grand'mère Yvonne qui, par testament, leur léguait sa chaumière ; pour le moment,
ils n'y faisaient aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour
d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé.
[1] "Il n'y avait plus, de la richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les yeux d'Yann revenaient là... "
Gaud avait la même réaction en entrant dans la chambre de Yann. Cf. Lecture 14.14.
[2] "Ils restaient toujours là . . . ne trouvant pas de mots pour se parler ; ne connaissant aucune parole qui fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur semblât digne de rompre leur délicieux silence."
Un autre exemple de l'échec du langage, insuffisant pour décrire la réalité. Souvenez-vous du passage noté dans Lecture 25.9.
[3] Pour voir cette scène dans le film de 1935, cliquez ici. Pour le film muet de 1924, cliquez ici. Dans le film de 1924, vous voyez la première scène de la Lecture 32 aussi.
Révision de la lecture
1. Qu'est-ce que Yann examine d'abord chez les deux femmes?
2. Qu'est-ce qu'il regarde ensuite?
3. Qu'est-ce que Yann demande enfin à Gaud?
4. Pourquoi Gaud ne répond-elle pas à la demande de Yann?
5. Qu'est-ce qui annonce le bonheur dans la maison, mais par hasard?
6. Qu'est-ce qu'on doit faire, avant de se marier?
7. Où Yann et Gaud font-ils leur cour?
8. Pourquoi n'ont-ils pas conscience du froid?
9. Où vont-ils s'asseoir plus tard?
10. Où est-ce qu'ils vont demeurer après leur mariage?
31.2 "Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu de bonne pitié"
Pourquoi y a-t-il une inversion ici? VIII.A.2.
31.4 "Et ils se regardaient toujours plus profondément, comme dans l'attente solennelle de quelque chose d'inouï qui tardait à venir."
Pourquoi de ici? VII.H.
31.8 "Elle était anéantie devant l'immensité de ce qu'elle croyait
comprendre."
31.27 "Non pas qu'elle fût inquiète de ce qu'ils faisaient ensemble,
mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi pour essayer
de les faire rentrer."
Pourquoi ce que? II.B.2.b.
31.10 "Nous pourrions faire notre mariage, Mademoiselle Gaud, si
vous vouliez toujours..."
31.20 "oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois pour les noces,
et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une grande semaine
à rester ensemble après."
Notez la coordination des temps. III.F.1.
31.13 " Toujours muette, elle lui disait son adoration à une extrême profondeur,
tandis qu'une grosse pluie de larmes commençait à descendre le long de
ses joues..."
31.31 " Ils recommençaient à se parler à voix basse, ayant à se
rattraper de deux ans de silence"
Notez la préposition entre le verbe conjugué et l'infinitif. III.G.
31.14 "Et moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente
d'être devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir."
31.17 "Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d'un grand respect
inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud"
31.20 "Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups rapides,
devenu fort pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite, pour voir si,
en se dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce départ"
Pourquoi avant, pourquoi avant de? III.J.2.
31.15 "Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les mains, et ne trouvant pas de mots pour se parler"
Pourquoi de mots, et non pas des mots? I.B.1.
31.17 "et il lui sembla que c'était le premier vrai baiser qu'il eût jamais donné de sa vie."
Pourquoi le subjonctif ici? III.D.2.a.i.
31.20 "oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une grande semaine à rester ensemble après."
Pourquoi rien ne? VI.B.
31.23 "Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'était à la porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se faisaient leur cour."
Pourquoi l'imparfait? III.A.1.
31.25 "ces crépuscules amenaient souvent des humidités glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se déposaient sur leurs épaules."
Pourquoi des, pourquoi d'? I.C.1.
31.30 "C'était une musique très harmonieuse, la voix fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités douces et caressantes dans des notes graves."
Que veut dire celle ici? II.F.
31.30 "On distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient adossés"
Pourquoi une forme de lequel ici? II.B.1.d.