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IV:1
a Les amoureux aiment toujours
beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs, devant les portes, quand la nuit
tombe.
b Yann et Gaud pratiquaient cela, eux
aussi. Chaque soir, c'était à la porte de la chaumière des Moan, sur le vieux
banc de granit, qu'ils se faisaient leur cour.
Edmond Rudaux
c D'autres ont le printemps, l'ombre
des arbres, les soirées tièdes, les rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que
des crépuscules de février descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et
de pierres. Aucune branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour
; rien que le ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et
pour fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève,
avaient entraînées dans le sentier avec leurs filets.
d Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette
région, tiédie par des courants de la mer ; mais c'est égal, ces crépuscules
amenaient souvent des humidités glacées et d'imperceptibles
petites pluies qui se déposaient sur leurs épaules.
e Ils restaient tout de même, se trouvant très
bien là. Et ce banc, qui avait plus d'un siècle, ne s'étonnait pas de leur
amour, en ayant déjà vu bien d'autres ; il en avait bien entendu, des douces
paroles, sortir, toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche
des jeunes et il était habitué à voir les amoureux revenir plus tard, changés
en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir à la même place,
--dans le même jour alors, pour respirer encore un peu d'air et se chauffer
à leur dernier soleil...
f De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait
la tête à la porte pour les regarder. Non pas qu'elle fût inquiète de ce
qu'ils faisaient ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir
de les voir, et aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait :
g --Vous aurez froid, mes bons enfants, vous
attraperez du mal. Ma Doué, ma Doué, rester dehors si tard, je vous
demande un peu, ça a-t-il du bon sens ?
h Froid ! ... Est-ce qu'ils
avaient froid, eux ? Est-ce qu'ils avaient seulement conscience de quelque
chose en dehors du bonheur d'être l'un près de l'autre ?
i Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin,
entendaient un léger murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait
en dessous, au pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la
voix fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités
douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs deux
silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient adossés
: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en robe
noire et, à côté d'elle, les épaules carrées de son ami. Au-dessus d'eux,
le dôme bossu de leur toit de paille et, derrière tout cela, les infinis crépusculaires,
le vide incolore des eaux du ciel...
(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/monet/monet1u.jpg)
j Ils finissaient tout de même
par rentrer, s'asseoir dans la cheminée, et la vieille Yvonne, tout de suite
endormie, la tête tombée en avant, ne gênait pas beaucoup ces deux jeunes
qui s'aimaient. Ils recommençaient à se parler à voix basse, ayant à se rattraper
de deux ans de silence ; ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire
cette cour, puisqu'elle devait si peu durer.
k Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette
grand'mère Yvonne qui, par testament, leur léguait sa chaumière ; pour le
moment, ils n'y faisaient aucune amélioration, faute de temps, et remettaient
au retour d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé.
Révision de la lecture
1. Où Yann et Gaud font-ils leur cour?
2. Pourquoi n'ont-ils pas conscience du froid?
3. Où est-ce qu'ils vont demeurer après leur mariage?
32.f "Non pas qu'elle fût inquiète de ce qu'ils faisaient ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi pour essayer de les faire rentrer."
Pourquoi ce que? II.B.2.b.
32.b "Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'était à la porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se faisaient leur cour."
Pourquoi l'imparfait? III.A.1.
32.d "ces crépuscules amenaient souvent des humidités glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se déposaient sur leurs épaules."
Pourquoi des, pourquoi d'? I.C.1.
32.i "C'était une musique très harmonieuse, la voix fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités douces et caressantes dans des notes graves."
Que veut dire celle ici? II.F.
32.i "On distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient adossés"
Pourquoi une forme de lequel ici? II.B.1.d.
... Un soir, il s'amusait à lui citer mille
petites choses qu'elle avait faites ou qui lui étaient
arrivées depuis leur première rencontre ; il lui disait même les robes
qu'elle avait eues, les fêtes où elle était allée.
Elle l'écoutait avec une extrême surprise. Comment
donc savait-il tout cela ? Qui se serait imaginé qu'il y avait fait attention
et qu'il était capable de le retenir ? ...
Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait
encore d'autres petits détails, même des choses qu'elle avait
presque oubliées.
Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait
dire, avec un ravissement inattendu qui la prenait tout entière ; elle
commençait à deviner, à comprendre : c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi,
tout ce temps-là ! ... Elle avait été sa préoccupation constante ; il lui en
faisait l'aveu naïf à présent ! ...
5 Et alors qu'est-ce qu'il y avait
eu, mon Dieu ; pourquoi l'avait-il tant repoussée, tant fait souffrir ?
Toujours ce mystère qu'il avait promis
d'éclaircir pour elle, mais dont il reculait sans cesse l'explication,
avec un air embarrassé et un commencement de sourire incompréhensible... [1]
Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la
grand'mère Yvonne, pour acheter la robe de noces.
Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui
restaient d'autrefois, il y en avait qui auraient très bien pu être arrangés
pour la circonstance, sans qu'on eût besoin de rien acheter. Mais Yann
avait voulu lui faire ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue : avoir
une robe donnée par lui, payée avec l'argent de son travail et de sa pêche,
il lui semblait que cela la fît déjà un peu son épouse.
Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini
le deuil de son père. Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les
étoffes qu'on déployait devant eux. Il était un peu
hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui autrefois ne serait entré pour rien
au monde dans aucune des boutiques de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout,
même de la forme qu'aurait cette robe ; il voulut qu'on y mît de grandes
bandes de velours pour la rendre plus belle.
10 Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude
de leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s'arrêtèrent par hasard sur un
buisson d'épines--le seul d'alentour--qui croissait entre les rochers au bord
du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla distinguer sur ce buisson
de légères petites houppes blanches :
--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann.
Une aubépine fleurie
(Source: http://netia59.ac-lille.fr/fou/0591252R/IMAGES/fleurs%20blanches/aubepine%20g.JPG)
Et ils s'approchèrent pour s'en
assurer. Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent,
vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui étaient
tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première impression hâtive
de printemps ; du même coup, ils s'aperçurent que déjà les jours avaient allongé
; qu'il y avait quelque chose de plus tiède dans l'air, de plus
lumineux dans la nuit.
Mais comme ce buisson était
en avance ! Nulle part dans le pays, au bord d'aucun chemin, on n'en eût
trouvé un pareil. Sans doute, il avait fleuri là exprès pour eux,
pour leur fête d'amour...
--Oh ! Nous allons en cueillir alors ! dit Yann.
15 Et, presque à tâtons, il composa
un bouquet entre ses mains rudes ; avec le grand couteau de pêcheur qu'il portait
à sa ceinture, il en enleva soigneusement les épines, puis il le mit
au corsage de Gaud :
--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant
comme pour voir malgré la nuit, si cela lui seyait bien. [2]
Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait
faiblement sur les galets de la grève, avec un petit bruissement intermittent,
régulier comme une respiration de sommeil ; elle
semblait indifférente, ou même favorable, à cette cour qu'ils se faisaient là
tout près d'elle...
Les jours leur paraissaient longs dans l'attente
de ces soirées, et ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures,
il leur venait un petit découragement de vivre, parce que c'était déjà fini...
Il fallait se hâter, se hâter pour les papiers,
pour tout, sous peine de n'être pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant
soi, jusqu'à l'automne, jusqu'à l'avenir incertain...
20 Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel
de la mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée
de la marche du temps, prenait de tout cela quelque chose de particulier
et de presque sombre. Ils étaient des amoureux
différents des autres, plus graves, plus inquiets dans leur amour.
Il ne disait toujours pas ce qu'il avait
eu pendant deux ans contre elle et, quand il était reparti le soir, ce
mystère tourmentait Gaud. Pourtant il l'aimait bien, elle en était sûre.
C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée,
mais pas comme à présent : cela augmentait dans son coeur et dans sa tête comme
une marée qui monte, qui monte, jusqu'à tout remplir. Il n'avait
jamais connu cette manière d'aimer quelqu'un.
De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait,
presque étendu, jetait la tête sur les genoux de
Gaud, par câlinerie d'enfant pour se faire caresser, et puis se redressait bien
vite, par convenance. Il eût aimé se coucher par terre à ses pieds, et
rester là, le front appuyé sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de
frère qu'il lui donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser.
Il adorait le je ne sais quoi invisible qui était en elle, qui était son âme,
qui se manifestait à lui dans le son pur et tranquille de sa voix, dans l'expression
de son sourire, dans son beau regard limpide...
Et dire qu'elle était en
même temps une femme de chair, plus belle et plus désirable qu'aucune autre
; qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une manière aussi complète que ses maîtresses
d'avant, sans cesser pour cela d'être elle-même ! [3]... Cette idée le
faisait frissonner jusqu'aux moelles profondes ; il ne concevait pas bien d'avance
ce que serait une pareille ivresse. Mais il n'y arrêtait pas sa pensée,
par respect, se demandant presque s'il oserait
commettre ce délicieux sacrilège...
[2] "Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes ; avec
le grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il en enleva soigneusement
les épines, puis il le mit au corsage de Gaud :
--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir malgré la nuit,
si cela lui seyait bien."
Contrastez la délicatesse de Yann avec les fleurs ici à la scène qu'il avait racontée au commencement du roman (Lecture 2.7), où il avait lancé un bouquet à la chanteuse à Nantes.
[3] "et dire qu'elle était en même temps une femme de chair, plus belle et plus désirable qu'aucune autre ; qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une manière aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans cesser pour cela d'être elle-même !"
Encore un des rares exemples du discours indirect libre qui nous laisse pénétrer dans la pensée de Yann.
1. Qu'est-ce que Gaud est surprise d'entendre de Yann?
2. Qu'est-ce que Gaud conclut de l'attention que Yann avait portée à
tant de détails de sa vie pendant deux ans?
3. Pourquoi est-ce qu'ils achètent une robe de noces pour Gaud quand elle a
déjà des robes qui pourraient être arrangées pour la circonstance?
4. Pourquoi choisissent-ils une robe noire?
5. Qu'est-ce que Yann fait quand il voit les épines en fleur?
6. Pourquoi Yann n'ose-t-il pas embrasser Gaud?
7. Quelle idée fait frissoner Yann?
32.1 "Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle
avait faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre"
32.6 "Toujours ce mystère qu'il avait promis d'éclaircir pour elle,
mais dont il reculait sans cesse l'explication
Pourquoi que, pourquoi qui, pourquoi dont? II.B.1.a., b., c.
32.1 "Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle avait
faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre
; il lui disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes où elle
était allée. ."
32.3 "Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres
petits détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées."
Pourquoi faites? arrivées? eues? allée? oubliées? III.B.
32.2 "Comment donc savait-il tout cela ?"
32.22 "Il n'avait jamais connu cette manière d'aimer quelqu'un."
Quelle différence y a-t-il entre savoir et connaître?
VII.F.
32.3 "Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres
petits détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées."
32.10 "il leur sembla distinguer sur ce buisson de légères petites
houppes blanches"
Pourquoi de, pourquoi des? I.C.1.
32.4 "elle commençait à deviner, à comprendre"
Notez la préposition entre le verbe conjugué et l'infinitif. II.G.
32.8 "Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois,
il y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la circonstance,
sans qu'on eût besoin de rien acheter."
32.8 "il lui semblait que cela la fît déjà un peu son épouse."
32.9 "il voulut qu'on y mît de grandes bandes de velours pour la
rendre plus belle."
Pourquoi le subjonctif ici? III.D.2.b., c., & g.
32.9 "Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les étoffes
qu'on déployait devant eux."
32.12 "du même coup, ils s'aperçurent que déjà les jours avaient allongé
; qu'il y avait quelque chose de plus tiède dans l'air, de plus
lumineux dans la nuit."
32.20 "Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel
de la mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps,
prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque
sombre."
Pourquoi de? VII.H.
32.9 "il voulut qu'on y mît de grandes bandes de velours pour la rendre plus belle."
Notez comment on dit "to make it more beautiful". III.H.
32.13 "Nulle part dans le pays, au bord d'aucun chemin, on n'en eût
trouvé un pareil."
32.23 " Il eût aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester
là, le front appuyé sur le bas de sa robe."
Pourquoi le plus-que-parfait du subjonctif ici? III.D.4.b.
32.13 "Sans doute, il avait fleuri là exprès pour eux, pour leur
fête d'amour..."
32.21 "Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux
ans contre elle et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait
Gaud."
Notez le pronom après les prépositions. II.E.
32.15 "avec le grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il en enleva soigneusement les épines"
Pourquoi en ici? II.G.1.
32.19 "Il fallait se hâter, se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'être pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'à l'automne, jusqu'à l'avenir incertain..."
Pourquoi avenir pour "future" ici? VII.E.2.
32.21 "Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux
ans contre elle"
32.24 "il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille
ivresse."
Pourquoi ce que? II.B.2.b.