Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un
de l'autre dans la cheminée, et leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux.
La flamme qui dansait sur les branchages du foyer faisait promener au
plafond noir leurs ombres agrandies.
Ils se parlaient bien bas, comme font tous les
amoureux. Mais il y avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés,
dans leur causerie. Lui surtout ne disait presque
rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, cherchant à se dérober
aux regards de Gaud.
C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute
la soirée, sur ce mystère qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire,
et cette fois il se voyait pris : elle était trop fine et trop décidée à savoir
; aucun faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.
--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon
compte ? demandait-elle.
5 Il essaya de répondre oui. De méchants propos,
oh ! ... On en avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas
dire. Alors elle vit bien que ce devait être autre chose.
--C'était ma toilette, Yann ?
Pour la toilette, il est sûr que cela y avait
contribué : elle en faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme
d'un simple pêcheur. Mais enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas
tout.
--Etait-ce parce que, dans ce temps-là, nous passions
pour riches ? Vous aviez peur d'être refusé ?
10 --Oh ! Non, pas cela.
Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté
de lui-même, que Gaud en fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence
pendant lequel on entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de
la mer.
Tandis qu'elle l'observait attentivement, une
idée commençait à lui venir, et son expression changeait à mesure :
--Ce n'était rien de tout cela, Yann ; alors quoi
? dit-elle en le regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné.
Et lui détourna la tête, en riant tout à fait.
15 Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé : de raison, il ne
pouvait pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu
jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme Sylvestre
disait jadis), et c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait tourmenté avec
cette Gaud ! Tout le monde s'y était mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades
islandais, jusqu'à Gaud elle-même. Alors il avait commencé à dire non,
obstinément non, tout en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un jour, quand
personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par être oui.
Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que
Gaud avait langui, abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir...
Après le premier mouvement, qui avait été de rire
un peu, par confusion d'être découvert, Yann regarda Gaud avec de bons
yeux graves qui, à leur tour, interrogeaient profondément : lui pardonnerait-elle
au moins ? Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de
peine, lui pardonnerait-elle ? ...
--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud,
dit-il. Chez nous, avec mes parents, c'est la même chose. Des fois, quand je
fais ma tête dure, je reste pendant des huit jours comme fâché avec eux, presque
sans parler à personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis
toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'étais encore
un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait mon affaire, à moi, de
ne pas me marier ! Non, cela n'aurait plus duré longtemps dans tous les cas,
Gaud, vous pouvez me croire.
Oh ! Si elle lui pardonnait
! Elle sentait tout doucement des larmes lui venir, et c'était
le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de s'en aller à cet
aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance d'avant, l'heure présente
n'eût pas été si délicieuse ; à présent que c'était fini, elle
aimait presque mieux avoir connu ce temps d'épreuve.
20 Maintenant, tout était éclairci entre eux deux ; d'une
manière inattendue, il est vrai, mais complète ; il n'y avait plus aucun voile
entre leurs deux âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs
têtes s'étant approchées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l'une
sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et
en ce moment, leur étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne s'étant
réveillée, ils demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans aucun
trouble.
C'était six jours avant le départ pour l'Islande. Leur cortège de noces s'en revenait de l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent furieux, sous un ciel chargé et tout noir.
L'église de Ploubazlanec que Loti connaissait, et que vous voyez ci-dessous sur une vieille photo, n'existe plus. Elle a été remplacée par une plus grande à la fin du XIXme siècle..
(Source: Vieille carte postale, cadeau de Pierre Floury)
Au bras l'un de l'autre, ils étaient
beaux tous deux, marchant comme des rois, en tête
de leur longue suite, marchant comme dans un rêve.
Calmes, recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir ; de dominer la
vie, d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même
être respectés par le vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un joyeux
désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient. Beaucoup
de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait ; d'autres, déjà grisonnants,
mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces et leurs premières
années. Grand'mère Yvonne était là et suivait aussi, très éventée, mais presque
heureuse, au bras d'un vieil oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes
; elle portait une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetée pour la
circonstance et toujours son petit châle, reteint une troisième fois--en noir,
à cause de Sylvestre.
Et le vent secouait indistinctement tous ces invités
; on voyait des jupes relevées et des robes retournées ; des chapeaux et des
coiffes qui s'envolaient.
A la porte de l'église, les mariés s'étaient
acheté, suivant la coutume, des bouquets de fausses fleurs pour compléter
leur toilette de fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine
large, mais il était de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de
la demoiselle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières étaient
piquées en haut de son corsage--très ajusté, comme autrefois, sur sa forme exquise.
[2]
25 Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait
à la diable ; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le bruit
des bourrasques, semblait une petite musique drôle,
plus grêle que les cris d'une mouette. [3]
Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce
mariage avait quelque chose qui passionnait les gens, et on était venu
de loin à la ronde ; aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes
qui stationnaient pour les attendre. Presque tous
les "Islandais" de Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient
les mariés au passage ; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme
une demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route,
elle était admirée.
Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les
plus noirs, même ceux des bois, s'étaient vidés de leurs mendiants, de
leurs estropiés, de leurs fous, de leurs idiots à béquilles.
Voici un mendiant breton de l'époque. Vous pouvez voir sa sébile.
(Source: http://www.carte-postale.com/bretagne/mendiants.htm)
Cette gent était échelonnée sur le parcours, avec des musiques,
des accordéons, des vielles ; ils tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs
chapeaux, pour recevoir des aumônes que Yann leur lançait avec son grand air
noble, et Gaud, avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants
qui étaient très vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes vides n'ayant
jamais rien contenu ; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de la même
couleur que la terre d'où ils semblaient n'être
qu'incomplètement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir eu de
pensées ; leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs existences
avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette fête de
la vie pleine et superbe...
On continua de marcher au delà du hameau
de Pors-Even et de la maison des Gaos. C'était pour se rendre, suivant l'usage
traditionnel des mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité,
qui est comme au bout du monde breton.
Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de roches basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer. Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi les blocs de granit. Et le cortège de noce se répandit sur la pente de ce cap isolé, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans le bruit du vent et des lames.
Voici la chapelle de la Trinité. Vous pouvez voir à gauche le "sentier de chèvre parmi les blocs de granit" qu'on descend, avec difficulté je vous assure!, pour y arriver. Les buissons avec des fleurs blanches sont des aubépines.
(Source: Archives personnelles)
30 Impossible d'atteindre cette chapelle ; par ce gros temps, le passage n'était pas sûr, la mer venait, trop près, frapper ses grands coups. On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se déployaient pour tout inonder.
(Source: http://www.bc.edu/bc_org/avp/cas/fnart/art/19th/painting/cc_monet006.jpg)
Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud
appuyée à son bras recula le premier devant les embruns. En arrière, son cortège
restait échelonné sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait
être venu là pour présenter sa femme à la mer ; mais celle-ci faisait mauvais
visage à la mariée nouvelle.
En se retournant, il aperçut le violonaire, perché
sur un rocher gris et cherchant à rattraper, entre deux rafales, son
air de contredanse.
--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il ; la
mer nous en joue d'une autre qui marche mieux que la tienne...
En même temps commença une grande pluie fouettante
qui menaçait depuis le matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris
et des rires, pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...
[2] Comparez cet achat de fleurs devant une porte à la scène où Yann avait acheté des fleurs devant la porte d'un cabaret à Nantes, et à ce qu'il en a fait. (Lecture 2.7)
[3] Comparez ce cortège de mariage à celui d'Emma Bovary dans le roman de Gustave Flaubert (I:4).
1. Pourquoi Gaud presse-t-elle Yann de questions?
2. Comment Gaud s'explique-t-elle le silence de Yann depuis deux ans?
3. Pourquoi Yann a-t-il des remords?
4. Pourquoi n'éprouvent-ils aucun trouble de s'embrasser devant Yvonne?
5. Quel temps fait-il aux noces de Gaud et de Yann?
6. Qu'est-ce qu'ils s'achètent à la porte de l'église?
7. Qui vient voir leur cortège de noces?
8. Suivant la tradition, où est-ce que le couple veut se rendre?
9. Pourquoi ne vont-ils pas jusqu'à la chapelle?
10. Qu'est-ce qui met fin à la procession?
33.1 "La flamme qui dansait sur les branchages du foyer faisait promener
au plafond noir leurs ombres agrandies."
33.3 "C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce
mystère qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire"
Comprenez-vous ces structures? III.K.
33.2. "Mais il y avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés,
dans leur causerie."
33.17 "Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves"
Pourquoi de ici, et non pas des? I.C.1.
33.2 "Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un
demi-sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud."
33.5 "Il essaya de répondre oui."
33.12 " Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait
à lui venir"
33.15 "Alors il avait commencé à dire non"
33.19 "c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
s'en aller à cet aveu de son Yann."
33.28 "On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et
de la maison des Gaos."
33.32 "En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher
gris et cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse."
Notez la préposition entre le verbe conjugué et le deuxième verbe. III.G.
33.5 "De méchants propos, oh ! ... On en avait tenu beaucoup dans
Paimpol"
33.8 "Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué : elle en
faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pêcheur."
Pourquoi en ici? II.G.2.
33.11 "Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on
entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer."
33.22 "Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait"
Pourquoi des formes de lequel ici? II.B.1.d.
33.15 "tout en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par être oui."
Pourquoi personne ne? VI.B.
33.15 "Alors il avait commencé à dire non, obstinément non, tout en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par être oui."
Que veut dire y ici? II.H.
33.19 "Elle sentait tout doucement des larmes lui venir"
Pourquoi sentir pour "to feel" ici? VII.I.1.
33.19 "D'ailleurs, sans toute sa souffrance d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse"
Que veut dire le plus-que-parfait du subjonctif ici? III.D.4.b.
33.20 "Maintenant, tout était éclairci entre eux deux ; d'une manière inattendue, il est vrai, mais complète ; il n'y avait plus aucun voile entre leurs deux âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s'étant approchées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et en ce moment, leur étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne s'étant réveillée, ils demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans aucun trouble."
Notez les pronoms après les prépositions. II.E.
33.22 "elle portait une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance"
Pourquoi achetée? III.B.
33.24 "A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la coutume, des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête."
Pourquoi les, pourquoi des? I.A.
33.26 "Ce mariage avait quelque chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde"
Comment traduire on ici?
33.27 "Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux des bois, s'étaient vidés de leurs mendiants"
Que veut dire ceux ici? II.F.
33.31 "mais celle-ci faisait mauvais visage à la mariée nouvelle."
Que veut dire nouveau après le substantif? IV.D.
33.2 se dérober à quelque chose
33.11 de nouveau
33.15 tout le monde
33.15/18 finir par
33.17 faire peine à quelqu'un
33.19 à présent que
33.22 avoir d'air de
33.24 quant à
33.31 faire mauvais visage à quelqu'un