Lecture 33: Pêcheur d'Islande IV:5-6

Lecture

Pour écouter ce texte, cliquez ici.

IV:5

     Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de l'autre dans la cheminée, et leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui dansait sur les branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres agrandies.

     Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie. Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud.

     C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce mystère qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se voyait pris : elle était trop fine et trop décidée à savoir ; aucun faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.

     --De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte ? demandait-elle.

5   Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh ! ... On en avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...

     Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit bien que ce devait être autre chose.

     --C'était ma toilette, Yann ?

     Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué : elle en faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas tout.

     --Etait-ce parce que, dans ce temps-là, nous passions pour riches ? Vous aviez peur d'être refusé ?

10 --Oh ! Non, pas cela.

     Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer.

     Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui venir, et son expression changeait à mesure :

     --Ce n'était rien de tout cela, Yann ; alors quoi ? dit-elle en le regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné.

     Et lui détourna la tête, en riant tout à fait.

15 Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé : de raison, il ne pouvait pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme Sylvestre disait jadis), et c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait tourmenté avec cette Gaud ! Tout le monde s'y était mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'à Gaud elle-même. Alors il avait commencé à dire non, obstinément non, tout en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par être oui.

     Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir...

     Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion d'être découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur tour, interrogeaient profondément : lui pardonnerait-elle au moins ? Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine, lui pardonnerait-elle ? ...

     --C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec mes parents, c'est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête dure, je reste pendant des huit jours comme fâché avec eux, presque sans parler à personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'étais encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait mon affaire, à moi, de ne pas me marier ! Non, cela n'aurait plus duré longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.

     Oh ! Si elle lui pardonnait ! Elle sentait tout doucement des larmes lui venir, et c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de s'en aller à cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse ; à présent que c'était fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps d'épreuve.

20 Maintenant, tout était éclairci entre eux deux ; d'une manière inattendue, il est vrai, mais complète ; il n'y avait plus aucun voile entre leurs deux âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s'étant approchées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et en ce moment, leur étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne s'étant réveillée, ils demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans aucun trouble.

IV:6

     C'était six jours avant le départ pour l'Islande. Leur cortège de noces s'en revenait de l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent furieux, sous un ciel chargé et tout noir.

L'église de Ploubazlanec que Loti connaissait, et que vous voyez ci-dessous sur une vieille photo, n'existe plus. Elle a été remplacée par une plus grande à la fin du XIXme siècle..

(Source: Vieille carte postale, cadeau de Pierre Floury)

     Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme des rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. Calmes, recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir ; de dominer la vie, d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même être respectés par le vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un joyeux désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient. Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait ; d'autres, déjà grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces et leurs premières années. Grand'mère Yvonne était là et suivait aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes ; elle portait une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance et toujours son petit châle, reteint une troisième fois--en noir, à cause de Sylvestre.

     Et le vent secouait indistinctement tous ces invités ; on voyait des jupes relevées et des robes retournées ; des chapeaux et des coiffes qui s'envolaient.

     A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la coutume, des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il était de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoiselle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières étaient piquées en haut de son corsage--très ajusté, comme autrefois, sur sa forme exquise. [2]

25 Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la diable ; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le bruit des bourrasques, semblait une petite musique drôle, plus grêle que les cris d'une mouette. [3]

     Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde ; aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés au passage ; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme une demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle était admirée.

     Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux des bois, s'étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de leurs fous, de leurs idiots à béquilles.

Voici un mendiant breton de l'époque. Vous pouvez voir sa sébile.

(Source: http://www.carte-postale.com/bretagne/mendiants.htm)

Cette gent était échelonnée sur le parcours, avec des musiques, des accordéons, des vielles ; ils tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumônes que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient très vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes vides n'ayant jamais rien contenu ; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de la même couleur que la terre d'où ils semblaient n'être qu'incomplètement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir eu de pensées ; leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs existences avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette fête de la vie pleine et superbe...

     On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison des Gaos. C'était pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est comme au bout du monde breton.

     Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de roches basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer. Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi les blocs de granit. Et le cortège de noce se répandit sur la pente de ce cap isolé, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans le bruit du vent et des lames.

Voici la chapelle de la Trinité. Vous pouvez voir à gauche le "sentier de chèvre parmi les blocs de granit" qu'on descend, avec difficulté je vous assure!, pour y arriver. Les buissons avec des fleurs blanches sont des aubépines.

(Source: Archives personnelles)

30 Impossible d'atteindre cette chapelle ; par ce gros temps, le passage n'était pas sûr, la mer venait, trop près, frapper ses grands coups. On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se déployaient pour tout inonder.

W660 La mer à Fécamp 1881 (Stuttgart: Staatsgalerie)

(Source: http://www.bc.edu/bc_org/avp/cas/fnart/art/19th/painting/cc_monet006.jpg)

     Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras recula le premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait échelonné sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu là pour présenter sa femme à la mer ; mais celle-ci faisait mauvais visage à la mariée nouvelle.

     En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.

     --Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il ; la mer nous en joue d'une autre qui marche mieux que la tienne...

     En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis le matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires, pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...

Observations

[2] Comparez cet achat de fleurs devant une porte à la scène où Yann avait acheté des fleurs devant la porte d'un cabaret à Nantes, et à ce qu'il en a fait. (Lecture 2.7)

[3] Comparez ce cortège de mariage à celui d'Emma Bovary dans le roman de Gustave Flaubert (I:4).

Révision de la lecture

1. Pourquoi Gaud presse-t-elle Yann de questions?
2. Comment Gaud s'explique-t-elle le silence de Yann depuis deux ans?
3. Pourquoi Yann a-t-il des remords?
4. Pourquoi n'éprouvent-ils aucun trouble de s'embrasser devant Yvonne?
5. Quel temps fait-il aux noces de Gaud et de Yann?
6. Qu'est-ce qu'ils s'achètent à la porte de l'église?
7. Qui vient voir leur cortège de noces?
8. Suivant la tradition, où est-ce que le couple veut se rendre?
9. Pourquoi ne vont-ils pas jusqu'à la chapelle?
10. Qu'est-ce qui met fin à la procession?

Révision de la grammaire

33.1 "La flamme qui dansait sur les branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres agrandies."
33.3 "C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce mystère qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire"

Comprenez-vous ces structures? III.K.

33.2. "Mais il y avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie."
33.17 "Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves"

Pourquoi de ici, et non pas des? I.C.1.

33.2 "Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud."
33.5 "Il essaya de répondre oui."
33.12 " Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui venir"
33.15 "Alors il avait commencé à dire non"
33.19 "c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de s'en aller à cet aveu de son Yann."
33.28 "On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison des Gaos."
33.32 "En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse."

Notez la préposition entre le verbe conjugué et le deuxième verbe. III.G.

33.5 "De méchants propos, oh ! ... On en avait tenu beaucoup dans Paimpol"
33.8 "Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué : elle en faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pêcheur."

Pourquoi en ici? II.G.2.

33.11 "Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer."
33.22 "Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait"

Pourquoi des formes de lequel ici? II.B.1.d.

33.15 "tout en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par être oui."

Pourquoi personne ne? VI.B.

33.15 "Alors il avait commencé à dire non, obstinément non, tout en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par être oui."

Que veut dire y ici? II.H.

33.19 "Elle sentait tout doucement des larmes lui venir"

Pourquoi sentir pour "to feel" ici? VII.I.1.

33.19 "D'ailleurs, sans toute sa souffrance d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse"

Que veut dire le plus-que-parfait du subjonctif ici? III.D.4.b.

33.20 "Maintenant, tout était éclairci entre eux deux ; d'une manière inattendue, il est vrai, mais complète ; il n'y avait plus aucun voile entre leurs deux âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s'étant approchées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et en ce moment, leur étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne s'étant réveillée, ils demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans aucun trouble."

Notez les pronoms après les prépositions. II.E.

33.22 "elle portait une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance"

Pourquoi achetée? III.B.

33.24 "A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la coutume, des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête."

Pourquoi les, pourquoi des? I.A.

33.26 "Ce mariage avait quelque chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde"

Comment traduire on ici?

33.27 "Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux des bois, s'étaient vidés de leurs mendiants"

Que veut dire ceux ici? II.F.

33.31 "mais celle-ci faisait mauvais visage à la mariée nouvelle."

Que veut dire nouveau après le substantif? IV.D.

Révision de vocabulaire

33.2 se dérober à quelque chose
33.11 de nouveau
33.15 tout le monde
33.15/18 finir par
33.17 faire peine à quelqu'un
33.19 à présent que
33.22 avoir d'air de
33.24 quant à
33.31 faire mauvais visage à quelqu'un