Lecture 35: Pêcheur d'Islande IV:7 (suite et fin)

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IV:7 (suite et fin)

     Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de lointain ; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un éclat trouble, comme des lampes voilées ; ils se parlaient de plus en plus bas, la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, prise peu à peu, devant son maître, d'une crainte plus grande et plus délicieuse.

     Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d'un certain vin à lui ; il l'avait apporté avec beaucoup de précautions, caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.

     Il en raconta l'histoire : un jour de pêche, une barrique flottait toute seule au large ; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse ; alors ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes aux autres pilotes, aux autres pêcheurs ; toutes les voiles en vue s'étaient rassemblées autour de la trouvaille.

     --Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors-Even.

5   Toujours le vent continuait son bruit affreux.

     En bas, les enfants dansaient des rondes ; il y en avait bien quelques-uns de couchés, --des tout petits Gaos, ceux-ci ; --mais les autres faisaient le diable, menés par le petit Fantec et le petit Laumec, voulant absolument aller sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.

     Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin ; pour son compte, il en avait eu quarante bouteilles ; il priait bien qu'on n'en parlât pas, à cause de M. le Commissaire de l'Inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée. [Cf. Lecture 34, note 2]

     --Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles ; si on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin supérieur ; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans toutes les caves des débitants de Paimpol.

     Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage ? Il était fort, haut en couleur, très mêlé d'eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.

10 Les têtes tournaient un peu ; le son des voix devenait plus confus et les garçons embrassaient les filles.

     Les chansons continuaient gaiement ; cependant on n'avait guère l'esprit tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes d'inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.

     Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la fois, à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées.

     On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le lointain leurs formidables coups sourds : et cela, c'était la mer qui battait de partout le pays de Ploubazlanec ; --non, elle ne paraissait pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de noces.

     Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement, fit signe à sa femme de venir lui parler.

15 C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur, confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en aller tout de suite, laisser les autres.

     --Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a permis ; nous pouvons.

     Et il l'entraîna.

     Ils se sauvèrent furtivement.

     Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par la main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant contre les rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée.

20 D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de traîner sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait par terre ; et puis il la prit à son cou tout à fait, et continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer ! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans ; lui bientôt vingt-huit ; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés, et heureux comme ce soir.

     Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol humide, sous leur toit de paille et de mousse ; --et ils allumèrent une chandelle que le vent leur souffla deux fois.

     La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son lit en armoire dont elle avait refermé les battants ; ils s'approchèrent avec respect et la regardèrent par les découpures de sa porte, afin de lui dire bonsoir si, par hasard, elle ne dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés ; elle était endormie ou feignait de l'être pour ne pas les troubler.

     Alors ils se sentirent seuls, l'un à l'autre.

     Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha d'abord vers elle pour embrasser sa bouche ; mais Gaud détourna ses lèvres, par ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann [cf. 31.18], qui était froidie par le vent, tout à fait glacée.

25 Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Ah ! Si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eu à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue... Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à cet air rude qu'avaient les choses ; mais son Yann était là avec elle ; alors, par sa présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que lui...

     Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait plus les siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un à l'autre, ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et ne connaître rien de plus, ne désirer rien au delà de ce long baiser.

     Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup :

     --Non, Yann ! ... Grand'mère Yvonne pourrait nous voir !

     Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé sa coupe d'eau fraîche.

30 Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis à genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage, il regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire, ennuyé d'être aussi près de cette grand'mère, cherchant un moyen sûr pour ne plus être vu ; toujours sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la lumière comme avait fait le vent.

     Alors brusquement, il l'enleva dans ses bras ; avec sa manière de la tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un fauve qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps, son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans résistance possible, tout en restant doux comme une grande caresse enveloppante : il l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc à la mode des villes qui devait être leur lit nuptial...

     Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible orchestre jouait toujours.

     Houhou ! ... Houhou ! ... Le vent tantôt donnait en plein son bruit caverneux avec un tremblement de rage ; tantôt répétait sa menace plus bas à l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits sons filés, en prenant la voix flûtée d'une chouette.

     Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, battant les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie des choses noires et glacées ; --ils le savaient...

35 Qu'importe ! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute cette fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le logis pauvre et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par l'éternelle magie de l'amour... [2]

Observations

[2] "Alors, dans le logis pauvre et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par l'éternelle magie de l'amour..."

Notez ici les mots "ils se donnèrent l'un à l'autre." Bien avant le mouvement pour la libération de la femme, ici Loti présente l'homme et la femme comme deux égaux, même dans un moment où, d'après la tradition de l'époque, l'homme dominait.

 


Quand Calmann-Lévi prépara l'édition illustré de 1893, un livre d'étrennes destiné à être donné en cadeau aux adolescents, Loti modifia la fin de ce passage ainsi:


     Alors ils se sentirent seuls, l'un à l'autre.

     Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha d'abord vers elle pour l'embrasser ; et Gaud, aussi chastement que le soir de leurs fiançailles, appuya ses lèvres au milieu de la joue d'Yann, qui était froidie par les vents, tout à fait glacée.

25 Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Ah ! Si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eu à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue... Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à cet air rude qu'avaient les choses ; mais son Yann était là avec elle ; alors, par sa présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que lui...

     Debout, ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et ne connaître rien de plus, ne désirer rien au delà de ce long baiser.

     Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup :

     --Non, Yann ! ... Grand'mère Yvonne pourrait nous voir !

     Mais lui, avec un sourire, allongea le bras derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la lumière comme avait fait le vent.

     Alors brusquement, il l'enleva dans ses bras ; il l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc à la mode des villes qui devait être leur lit nuptial...

     Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible orchestre jouait toujours.

     Houhou ! ... Houhou ! ... Le vent tantôt donnait en plein son bruit caverneux avec un tremblement de rage ; tantôt répétait sa menace plus bas à l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits sons filés, en prenant la voix flûtée d'une chouette.

     Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, battant les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie des choses noires et glacées ; --ils le savaient...

35 Qu'importe ! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute cette fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le logis pauvre et sombre où passait le vent, ils n'avaient souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par l'éternelle magie de l'amour...

Révision de la lecture

1. Qu'est-ce qui est l'origine du vin servi par le cousin pilote?
2. Pourquoi le cousin pilote demande-t-il qu'on n'en parle pas?
3. Quelle "musique" est-ce qu'on entend du dehors?
4. En revenant chez eux, qu'est-ce que Yann fait pour épargner les vêtements de Gaud?
5. Pourquoi Yvonne feindrait-elle de dormir?
6. Pourquoi Gaud interrompt-elle leur étreinte?
7. Qu'est-ce que Yann fait pour qu'on ne les voie pas?
8. Comment change-t-il pendant cette scène?
9. Qu'est-ce qui est "la grande tombe des marins"?
10. Pourquoi le couple oublie-t-il les dangers qui les entourent?

Révision de la grammaire

35.1 "Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de lointain"

Que veut dire nouveau devant le substantif? IV.D.

35.2 " il l'avait apporté avec beaucoup de précautions, caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il."

Notez que c'est beaucoup de précautions. I.D.1.

35.7 " il priait bien qu'on n'en parlât pas, à cause de M. le Commissaire de l'Inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée."

Notez qu'on emploie le subjonctif après prier que. III.D.2.c.

35.9 "Il fut néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent."

Que veut dire le verbe pronominal ici? III.C.2.

35.7 " il priait bien qu'on n'en parlât pas, à cause de M. le Commissaire de l'Inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée."
35.11 "cependant on n'avait guère l'esprit tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes d'inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours."

Pourquoi à cause de pour "because" ici? V.B.

35.13 "On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le lointain leurs formidables coups sourds"

Pourquoi de gros canons et non pas des gros canons? I.C.1.

35.13 "Gaud se sentait le coeur serré par cette musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de noces."

Pourquoi personne ne? VI.B.

35.19 "Ils couraient tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant contre les rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée."
35.22 "La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son lit en armoire dont elle avait refermé les battants"

Pourquoi coupée, reconduite? III.B.

35.20 "et puis il la prit à son cou tout à fait, et continua de courir encore plus vite..."

Notez la préposition entre le verbe conjugué et le deuxième verbe. III.G.

35.22 "La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de commencer les chansons, était là"

Notez que c'est avant de + infinitif. III.J.2.

35.22 "La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son lit en armoire dont elle avait refermé les battants"

Que veut dire dont ici? II.B.1.c.

35.23 "Alors ils se sentirent seuls, l'un à l'autre."
35.30 "Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis à genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage."

Pourquoi se sentir ici? VII.I.

35.25 "Si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eu à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue..."

Notez la coordination des temps. III.F.2.

Révision de vocabulaire

35.6 faire le diable
35.7 chercher une affaire à [quelqu'un] pour [quelque chose]
35.18 se sauver
35.19 se mettre à [faire quelque chose]
35.35 à l'abri de [quelque chose]