Ils furent mari et femme pendant six jours.
En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient
tout le monde. Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure
dans les soutes des navires ; les hommes disposaient les
gréements et, chez Yann, la mère, les soeurs travaillaient du matin au soir
à préparer les suroîts, les cirages, tout le trousseau
de campagne. [1] Le temps était sombre, et la mer, qui sentait l'équinoxe
venir, était remuante et troublée.
Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec
angoisse, comptant les heures rapides des journées, attendant le soir où, le
travail fini, elle avait son Yann pour elle seule.
Est-ce que, les autres années,
il partirait aussi ? Elle espérait bien qu'elle saurait le retenir,
mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui en parler... Pourtant il l'aimait
bien, lui aussi ; avec ses maîtresses d'avant, jamais il n'avait connu rien
de pareil ; non, ceci était différent ; c'était une tendresse si confiante
et si fraîche, que les mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle, étaient
autre chose ; et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant
l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait.
5 Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le trouver
si doux, si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son
grand dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait
toujours cette même courtoisie qui semblait toute
naturelle chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès que
leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment,
le respect inné de la majesté de l'épouse ; un abîme la sépare de l'amante,
chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, on a l'air ensuite de rejeter
les baisers de la nuit. Gaud était l'épouse, elle, et, dans le jour, il ne se
souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient
ne pas compter tant ils étaient une même chair tous deux et pour toute la vie.
... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son bonheur,
qui lui semblait quelque chose de trop inespéré,
d'instable comme les rêves...
D'abord, est-ce que ce serait
bien durable, chez Yann, cet amour ? ... Parfois elle se souvenait de
ses maîtresses, de ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait peur
: lui garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec
ce respect si doux ? ...
Vraiment, six jours de mariage, pour un amour
comme le leur, ce n'était rien ; rien qu'un petit acompte enfiévré pris sur
le temps de l'existence--qui pouvait encore être si long devant eux ! A peine
avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. --Et
tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de ménage,
avaient été forcément remis au retour...
Oh ! Les autres années,
à tout prix, l'empêcher de repartir pour cette Islande ! ... Mais comment s'y
prendre ? Et que feraient-ils alors pour vivre, étant si peu riches l'un et
l'autre ? ... Et puis il aimait tant son métier de mer...
10 Elle essayerait malgré tout, les autres
fois, de le retenir ; elle y mettrait toute sa volonté, toute son intelligence
et tout son coeur. Etre femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps
avec tristesse, passer tous les étés dans l'anxiété douloureuse ; non, à présent
qu'elle l'adorait au delà de ce qu'elle eût imaginé jamais, elle se
sentait prise d'une épouvante trop grande en songeant à ces années à venir...
Ils eurent une journée de printemps, une seule.
C'était la veille de l'appareillage, on avait fini de mettre le gréement
en ordre à bord, et Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras
dessus bras dessous dans les chemins, comme font les amoureux,
très près l'un de l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant
les regardaient passer :
--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even...
Des mariés d'hier !
Un vrai printemps, ce dernier jour ; c'était particulier
et étrange de voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce
ciel habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s'était
faite très douce ; elle était partout du même bleu pâle, et restait tranquille.
Le soleil brillait d'un grand éclat blanc, et le rude pays breton s'imprégnait
de cette lumière comme d'une chose fine et rare
; il semblait s'égayer et revivre jusque dans ses
plus profonds lointains.
(Source: http://a236.g.akamai.net/f/236/1117/72h/images.art.com/art/EGM_/large/628.jpg)
L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et on eût dit qu'il s'était immobilisé à jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables ; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans des tranquillités ne devant pas finir...
(Source: http://www.mbam.qc.ca/lundi/ancien-lundi-29-07-96/a-lundi706.html)
Tout cela comme pour rendre plus douce et éternelle leur fête
d'amour ; -- et on voyait déjà des fleurs hâtives, des primevères le long
des fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum.
15 Quand Gaud demandait :
--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann ?
Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en
face avec ses beaux yeux francs :
--Mais, Gaud, toujours...
Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres
un peu sauvages, semblait
avoir là son vrai sens d'éternité.
20 Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du rêve accompli,
elle se serrait contre lui, inquiète toujours, --le sentant fugitif comme
un grand oiseau de mer... Demain, l'envolée au
large ! ... Et cette première fois il était trop tard, elle ne pouvait rien
pour l'empêcher de partir...
De ces chemins de falaises où ils se promenaient,
on dominait tout ce pays marin, qui paraissait
être sans arbres, tapissé d'ajoncs ras et semé de pierres. Les maisons des pêcheurs
étaient posées ça et là sur les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs
toits de chaume, très hauts et bossus, verdis par la pousse nouvelle
des mousses ; et, dans l'extrême éloignement, la mer, comme
une grande vision diaphane, décrivait son cercle immense et éternel qui
avait l'air de tout envelopper.
W732 La Maison du pêcheur, Varengeville 1882 (Rotterdam: Boymans-van Beuningen Museum)
(Source: http://image03.webshots.com/3/0/52/87/27905287kmtpohWoSL_ph.jpg)
Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes
et merveilleuses de ce Paris, où elle avait habité ; mais lui, très dédaigneux,
ne s'y intéressait pas.
--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres,
tant de terres... Ça doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il
doit y avoir des mauvaises maladies, dans ces villes ; non, je ne voudrais pas
vivre là dedans, moi, bien sûr.
Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce
grand garçon était un enfant naïf.
25 Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent
de vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir
blottis contre le vent du large. Là, il n'y avait plus de vue ; par terre, des
feuilles mortes amoncelées et de l'humidité froide, le chemin creux, bordé d'ajoncs
verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre
les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse,
qui dormait dans ce bas-fond ; et toujours quelque crucifix se dressait bien
haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois rongé
comme un cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.
Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau,
ils dominaient les horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs
et de la mer.
(Source: http://www.spectrumvoice.com/art/19th/french/monet/monet09.jpg)
Lui, à son tour, racontait l'Islande, les étés
pâles et sans nuit, les soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne
comprenait pas bien et se faisait expliquer.
--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il
en promenant son bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste
toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour monter
; à minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il se
relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune
aussi paraît à l'autre bout du ciel ; alors ils travaillent tous deux, chacun
de son bord, et on ne les connaît pas trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent
beaucoup dans ce pays.
Voir le soleil à minuit
! ... Comme ça devait être loin, cette île d'Islande. Et
les fiords ? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms
des morts dans la chapelle des naufragés [cf. Lecture 13.29]; il lui faisait
l'effet de désigner une chose sinistre.
30 --Les fiords, répondait Yann, --des grandes baies,
comme ici celle de Paimpol par exemple ; seulement il y a tout autour
des montagnes si hautes, si hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent,
à cause des nuages qui sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des
pierres, des pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne connaissent
point ce que c'est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est finie,
il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles allongent
très vite ; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir se relever,
et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout l'hiver.
"Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière,
sur la côte, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de
Paimpol qui sont morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en
mer ; c'est en terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des
croix en bois toutes pareilles à celles d'ici, avec leurs noms écrits
dessus. Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, et aussi Guillaume Moan,
le grand-père de Sylvestre.
Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au
pied des caps désolés, sous la pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas.
(Source: http://www.abcgallery.com/M/monet/monet177.JPG)
Ensuite, elle songeait à ces mêmes morts sous la glace et sous
le suaire noir de ces nuits longues comme les hivers.
--Tout le temps, tout le temps pêcher ? demandait-elle,
sans se reposer jamais ?
--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à
faire, car la mer n'est pas toujours belle par là. Dame ! On est fatigué le
soir, ça donne appétit pour souper et, des jours, l'on dévore.
35 --Et on ne s'ennuie jamais ?
--Jamais ! dit-il, avec un air de conviction qui
lui fit mal ; à bord, au large, moi, le temps ne me dure pas, jamais !
Elle baissa la tête, se sentant plus triste,
plus vaincue par la mer.
[1] "chez Yann, la mère, les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les suroîts, les cirages, tout le trousseau de campagne."
Il y a une photo d'un marin breton portant suroît et cirage (chapeau et manteau imperméables) dans la Lecture 1.
1. Comment toute la famille participe-t-elle aux préparations pour le départ
des pêcheurs?
2. Qu'est-ce que Gaud espère pour l'avenir?
3. Quelle surprise charme Gaud?
4. Pourquoi Yann traite-t-il Gaud d'une manière différente des autres femmes?
5. Pourquoi Gaud ne veut-elle pas être femme d'Islandais?
6. Qu'est-ce que Gaud et Yann font la veille de l'appareillage?
7. Pourquoi Yann ne s'y intéresse-t-il pas quand Gaud lui raconte les choses
étonnantes et merveilleuses de Paris?
8. Qu'est-ce que Yann lui raconte d'Islande?
9. Pourquoi y a-t-il un cimetière pour les Paimpolais en Islande?
10. Pourquoi Gaud se sent-elle vaincue par la mer?
36.2 "Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans
les soutes des navires ; les hommes disposaient les gréements
et, chez Yann, la mère, les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer
les suroîts, les cirages, tout le trousseau de campagne."
36.25 "par terre, des feuilles mortes amoncelées et de l'humidité
froide, le chemin creux, bordé d'ajoncs verts, devenait sombre sous les
branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque hameau noir
et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond"
36.30 "--Les fiords, répondait Yann, --des grandes baies,
comme ici celle de Paimpol par exemple ; seulement il y a tout autour des
montagnes si hautes, si hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent, à cause
des nuages qui sont dessus."
Pourquoi des, pourquoi les? I.A.
36.2 "Le temps était sombre, et la mer, qui sentait l'équinoxe
venir, était remuante et troublée."
36.10 "non, à présent qu'elle l'adorait au delà de ce qu'elle eût imaginé
jamais, elle se sentait prise d'une épouvante trop grande en songeant
à ces années à venir..."
36.37 "Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue
par la mer."
Pourquoi sentir, pourquoi se sentir? VII.I.
36.4 "Elle espérait bien qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui en parler..."
Pourquoi le, pourquoi lui? II.C.
36.4 "avec ses maîtresses d'avant, jamais il n'avait connu rien de
pareil"
36.6 "Inquiète, elle l'était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
quelque chose de trop inespéré, d'instable"
Notez la construction avec rien ou quelque chose + adjectif. VII.H.
36.8 "A peine avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient."
Notez l'inversion après à peine.
36.10 "non, à présent qu'elle l'adorait au delà de ce qu'elle eût imaginé
jamais, elle se sentait prise d'une épouvante trop grande en songeant à ces
années à venir..."
36.14 "L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et on eût
dit qu'il s'était immobilisé à jamais"
Notez l'utilization du plus-que-parfait du subjonctif. III.D.4.b.
36.11 "C'était la veille de l'appareillage, on avait fini de mettre
le gréement en ordre à bord, et Yann resta tout le jour avec elle."
36.28 "à minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite
il se relève et il continue de faire sa promenade ronde."
Notez la préposition de entre le premier verbe et le deuxième verbe. III.G.
36.14 "Tout cela comme pour rendre plus douce et éternelle leur fête d'amour"
Comprenez-vous cette construction avec rendre? III.H.
36.14 "Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables"
Pourquoi une forme de lequel? II.B.1.d.
36.21 "Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, très hauts et bossus, verdis par la pousse nouvelle des mousses"
Que veut dire nouveau après le substantif? IV.D.
36.22 "Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de ce Paris, où elle avait habité ; mais lui, très dédaigneux, ne s'y intéressait pas."
Que veut dire y ici? II.H.
36.25 "Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large."
Pourquoi de devant un pluriel? I.C.1.
36.30 " --Les fiords, répondait Yann, --des grandes baies, comme
ici celle de Paimpol par exemple"
36.31 " "Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur
la côte, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol
qui sont morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer ; c'est
en terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des croix en bois
toutes pareilles à celles d'ici, avec leurs noms écrits dessus."
Que veulent dire celle, ceux, et celles ici? II.F.
36.11 bras dessus bras dessous
36.14 le long de
36.22 s'intéresser à
36.26 de nouveau