L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle,
guettant les premières feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles,
la pousse des chrysanthèmes.
Par les paquebots de Reickawick et par les chasseurs,
elle lui écrivit plusieurs fois ;
Reickawick
(Source: MapQuest)
mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
A la fin de juillet, elle en reçut une
de lui. Il l'informait qu'il était en bonne santé à la date du 10 courant,
que la saison de la pêche s'annonçait excellente et qu'il avait déjà 1500 poissons
pour sa part. [1] D'un bout à l'autre, c'était dit dans le style naïf et calqué
sur le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à leur famille.
Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière d'écrire les mille
choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils rêvent. Etant plus cultivée
que lui, elle sut donc faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse
profonde qui n'était pas exprimée. [cf. 32.4] A plusieurs reprises, dans le
courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom d'épouse, comme trouvant
plaisir à le répéter. Et d'ailleurs, l'adresse seule : A Madame Marguerite
Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec était déjà une chose qu'elle relisait
avec joie. Elle avait encore eu si peu le temps d'être appelée : Madame Marguerite
Gaos ! ... [2]
Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été.
Les Paimpolaises, qui d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière improvisée,
disant qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu,
au contraire, qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient la
tournure ; alors elle était devenue presque une
couturière en renom. [3]
5 Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis-- pour son
retour. L'armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des
ferrures luisantes ; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre
et des rideaux ; acheté une couverture neuve pour l'hiver, une table et des
chaises. [4]
Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann
lui avait laissé en partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boîte
chinoise, pour le lui montrer à son arrivée.
Pendant les veillées d'été, aux dernières clartés
des jours, assise devant la porte avec la grand'mère Yvonne dont la tête
et les idées allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait
pour Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue ; il y avait, aux bordures
du col et des manches, des merveilles de points compliqués et ajourés ; la grand'mère
Yvonne, qui avait été jadis une habile tricoteuse, s'était rappelé peu à peu
ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et c'était un ouvrage
qui avait pris beaucoup de laine, car il fallait un maillot très grand pour
Yann.
Cependant, le soir surtout, on commençait à
avoir conscience de l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui
avaient donné toute leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant,
et les scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites
sur de plus longues tiges ; enfin les derniers jours d'août arrivèrent,
et un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe de Pors-Even. La
fête du retour était commencée. On se porta en masse sur la falaise pour le
recevoir ;
--Lequel était-ce ?
10 C'était le Samuel-Azénide ; --toujours en avance celui-là.
--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la Léopoldine
ne va pas tarder ; là-bas, je connais ça, quand un commence à partir,
les autres ne tiennent plus en place. [5]
Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde
journée, quatre le surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans
le pays, la joie revenait avec eux, et c'était fête chez les épouses, chez les
mères ; fête aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises servent
à boire aux pêcheurs. La Léopoldine restait du groupe des retardataires
; il en manquait encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l'idée
que, dans un délai extrême de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir
de déception, Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse d'attente,
tenant le ménage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir. Tout
rangé, il ne lui restait rien à faire, et d'ailleurs elle commençait à n'avoir
plus la tête à grand'chose dans son impatience.
Trois des retardataires arrivèrent encore, et
puis cinq. Deux seulement manquaient toujours à l'appel.
--Allons, lui disait-on en riant, cette année,
c'est la Léopoldine ou la Marie-Jeanne qui ramasseront les
balais du retour.
15 Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie,
dans sa joie de l'attendre.
Cependant les jours passaient.
Elle continuait de se mettre en toilette,
de prendre un air gai, d'aller sur le port causer avec les autres.
Elle disait que c'était tout naturel, ce retard. Est-ce
que cela ne se voyait pas chaque année ? Oh ! D'abord, de si bons marins, et
deux si bons bateaux ! Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir
de premiers petits frissons d'anxiété, d'angoisse. Est-ce
que vraiment c'était possible, qu'elle eût peur, si tôt ? ... Est-ce qu'il y
avait de quoi ? ... Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur...
[1] Les Islandais de l'époque étaient payés par morue. "Lorsque le pêcheur ... avait retiré l'hameçon et rejeté sa ligne, il tranchait la gorge de la morue pour la faire saigner et lui coupait la langue. ... Le soir venu, c'est en comptant ces langues que le capitaine établissait le compte qui déterminait au retour le salaire du pêcheur." Jean-Loup Avril, Michel Quéméré, Pêcheurs d'Islande (Rennes : Ouest-France, 1984) 43.
[2] Pour voir la lecture de la lettre de Yann dans le film de 1935, cliquez ici.
[3] "Les Paimpolaises, qui d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière improvisée, disant qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire, qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient la tournure ; alors elle était devenue presque une couturière en renom."
La haute couture date de la deuxième partie du dix-neuvième siècle, créée à Paris (où Gaud a passé son adolescence) par Charles Frederick Worth. Pour connaître l'histoire de Worth et la création de la mode, et pour voir ses créations, cliquez ici.
[4] "Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis-- pour son retour. L'armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des ferrures luisantes ; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et des rideaux ; acheté une couverture neuve pour l'hiver, une table et des chaises."
Pour les lits à étagères, voyez la photo dans la Lecture 14; pour une lucarne, celle dans la Lecture 24.
L'aménagement de la résidence qu'on occupe en commun est souvent, chez Loti, une indication de l'amour. Il en était de même dans la vie personnelle de l'auteur. Cf. par exemple, son volume de mémoires, Un jeune officier pauvre (Paris: Calmann-Lévy, 1923) 67, où l'auteur décrit les soins qu'il apportait à embellir la maison qu'il occupait avec Joseph Bernard à Dakar.
[5] Pour voir cette scène dans le film muet de 1924, cliquez ici.
1. Pourquoi Gaud lit-elle la lettre de Yann entre les lignes?
2. Qu'est-ce qui lui plait surtout de cette lettre?
3. Pourquoi Gaud devient-elle couturière de renom?
4. Qu'est-ce que Gaud fait avec l'argent qu'elle gagne?
5. Qui lui a enseigné comment tricoter?
38.3 "mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent. A la fin de
juillet, elle en reçut une de lui."
38.12 "La Léopoldine restait du groupe des retardataires ; il en
manquait encore dix."
Pourquoi en? II.G.2.
38.4 "Les Paimpolaises, qui d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière
improvisée, disant qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle,
avaient vu, au contraire, qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient
la tournure"
38.8 "les scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus
petites sur de plus longues tiges"
38.17 "Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers
petits frissons d'anxiété, d'angoisse."
Pourquoi de et non pas des devant ces pluriels? I.C.1.
38.6 "Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui avait laissé
en partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour le
lui montrer à son arrivée."
38.7 "la grand'mère Yvonne, qui avait été jadis une habile tricoteuse,
s'était rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner"
Comprenez-vous le lui et les lui? II.C.
38.7 "Pendant les veillées d'été, aux dernières clartés des jours, assise devant la porte avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les idées allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue"
Que veut dire dont ici? II.B.1.c.
38.8 "Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience
de l'accourcissement des jours."
38.11 "là-bas, je connais ça, quand un commence à partir, les autres
ne tiennent plus en place."
38.12 " Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d'ailleurs elle
commençait à n'avoir plus la tête à grand'chose dans son impatience."
38.17 "Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre
un air gai, d'aller sur le port causer avec les autres."
Notez la préposition entre les deux verbes. III.G.