Le 10 du mois de septembre
! ... Comme les jours s'enfuyaient !
Un matin où il y avait déjà une brume froide sur
la terre, un vrai matin d'automne, le soleil levant la trouva assise de très
bonne heure sous le porche de la chapelle des naufragés [1], au lieu où vont
prier les veuves ; --assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme
dans un anneau de fer.
Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube
avaient commencé, et ce matin-là Gaud s'était réveillée avec une inquiétude
plus poignante, à cause de cette impression d'hiver... Qu'avait
donc cette journée, cette heure, cette minute, de plus que les précédentes ?
... On voit très bien des bateaux retardés de quinze jours, même d'un mois.
Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier,
sans doute, puisqu'elle était venue pour la première fois s'asseoir sous ce
porche de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.
En mémoire de
Gaos, Yvon, perdu en mer
aux environs de Norden-Fiord...
5 Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s'abattre comme une pluie : les feuilles mortes ! ... Il en entra toute une volée sous ce porche ; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués par ce vent du large. -- L'hiver qui venait ! ...
Voici une plaque funéraire qui se trouve sous le porche de la chapelle de Perros Hamon qui fait mention d'un ouragan. La photo d'une autre, qui fait mention de Norden-Fiord, se trouve dans la Lecture 13.
(Archives personnelles)
Encore une rafale, et des feuilles mortes qui
entraient en dansant. Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait
jadis semé ces morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'à ces inscriptions
qui rappelaient leurs noms aux vivants.
Gaud regardait, avec une persistance involontaire,
une place vide, sur le mur, qui semblait attendre.
Avec une obsession terrible, elle était poursuivie par l'idée d'une plaque neuve
qu'il faudrait peut-être mettre là bientôt, avec un autre nom que, même en esprit,
elle n'osait pas redire dans un pareil lieu.
Elle avait froid, et restait assise sur le banc
de granit, la tête renversée contre la pierre :
10 L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, --l'Islande lointaine, lointaine, éclairée par en-dessous au soleil de minuit... Et tout à coup, --toujours à cette même place vide du mur qui semblait attendre, --elle eut, avec une netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à laquelle elle songeait : une plaque fraîche, une tête de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un nom, le nom adoré, Yann Gaos !
Voici une plaque funéraire que j'ai trouvée dans le musée de Ploubazlanec, faite pour le cinquième film tiré du roman. Pour en apprendre plus à propos de ce film, cliquez ici.
(Source: Archives personnelles)
... Alors elle se dressa tout debout, en poussant un cri rauque
de la gorge, comme une folle...
Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume
grise du matin ; et les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.
Des pas dans le sentier
! --Quelqu'un venait ? -- Alors elle se leva, bien droite ; d'un tour
de main, rajusta sa coiffe, se composa une figure. Les pas se rapprochaient,
on allait entrer. Vite elle prit un air d'être là par hasard, ne voulant pas
encore, pour rien au monde, ressembler à une femme de naufragé.
Justement c'était Fante Floury, la femme du second
de la Léopoldine. Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que
Gaud faisait là ; inutile de feindre avec elle. Et d'abord elles restèrent muettes
l'une devant l'autre, les deux femmes, épouvantées dans un même sentiment de
terreur, presque haineuses.
--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont
rentrés depuis huit jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et
comme irritée. Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
Voici, à l'intérieur de la chapelle de Perros Hamon, des cierges qu'on peut acheter pour faire un voeu.
(Source: Archives personnelles)
15 --Ah ! Oui... Un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, à ce moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle derrière Fante, sans rien dire, et elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme deux soeurs.
Edmond Rudaux
A la Vierge, étoile-de-la-mer, elles
dirent des prières ardentes, avec toute leur âme. Et puis bientôt on n'entendit
plus qu'un bruit de sanglots, et leurs larmes pressées commencèrent à tomber
sur la terre...
Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes.
Fante aida Gaud qui chancelait, et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.
Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs
cheveux, épousseté le salpêtre et la poussière des dalles sur leur jupon
à l'endroit des genoux, elles s'en allèrent sans plus rien se dire, par des
chemins différents. [2]
Cette fin de septembre ressemblait à un autre
été, un peu mélancolique seulement. Il faisait
vraiment si beau cette année-là que, sans les feuilles mortes qui tombaient
en pluie triste sur les chemins, on eût dit le gai mois de juin. Les
maris, les fiancés, les amants étaient revenus, et partout c'était la joie d'un
second printemps d'amour...
20 Un jour enfin, l'un des deux navires retardataires d'Islande
fut signalé au large. Lequel ? ...
Vite, les groupes de femmes s'étaient formés,
muets, anxieux, sur la falaise.
Gaud, tremblante et pâlie, était là, à côté du
père de son Yann :
--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois
fort que c'est eux ! Un liston rouge, un hunier à rouleau [3], ça leur ressemble
joliment toujours ; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille ?
"Et pourtant non, reprit-il, avec un découragement
soudain ; non, nous nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et
ils ont un foc d'artimon. [3] Allons, pas eux pour cette fois, c'est la Marie-Jeanne.
Oh ! Mais bien sûr, ma fille, ils ne tarderont pas. [4]
25 Et chaque jour venait après chaque jour ; et chaque nuit arrivait
à son heure, avec une tranquilité inexorable.
Elle continuait de se mettre en toilette,
un peu comme une insensée,
toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s'exaspérant quand
les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, détournant
les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la glaçaient.
Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller
dès le matin tout au bout des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant
par derrière la maison paternelle de son Yann, pour n'être pas vue par la mère
ni les petites soeurs. Elle s'en allait toute seule à l'extrême pointe de ce
pays de Ploubazlanec, qui se découpe en corne de renne sur la Manche grise,
et s'asseyait là tout le jour au pied d'une croix isolée qui domine les lointains
immenses des eaux...
A gauche une carte postale de l'époque où figure une femme au pied de cette croix, qu'on appelle aujourd'hui La Croix des veuves. La croix était le calvaire d'une des premières chapelles de la Trinité, celle-ci frappée par la foudre et non rebâtie. -- A droit, une photo un peu moins sérieuse:)
(Sources: Genet, Christian, and Daniel Hervé. Pierre Loti l'enchanteur. Gemozac: C. Genet, 1988; Archives personnelles)
Il y en a ainsi partout, de ces croix
de granit, qui se dressent sur les falaises avancées de cette terre des marins,
comme pour demander grâce ; comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse,
qui attire les hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus vaillants,
les plus beaux.
Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait
les landes éternellement vertes, tapissées d'ajoncs courts. Et, à cette hauteur,
l'air de la mer était très pur, ayant à peine l'odeur salée des goémons, mais
rempli des senteurs délicieuses de septembre.
30 On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres,
toutes les découpures de la côte ; la terre de Bretagne finissait en pointes
dentelées qui s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux.
(Source: http://192.41.13.240/artchive/b/boudin/cotenord.jpg)
La Baie de Bretagne vue de la Croix des veuves
(Source: Archives personnelles)
Au premier plan, des roches criblaient la mer
; mais, au delà, rien ne troublait plus son poli de miroir ; elle menait
un tout petit bruit caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes
les baies. Et c'étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces !
Le grand néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère impénétrable,
tandis que des brises, faibles comme des souffles,
promenaient l'odeur des genêts ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.
A certaines heures régulières, la mer baissait,
et des taches s'élargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait
; ensuite, avec la même lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient
éternel, sans aucun souci des morts.
Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là,
au milieu de ces tranquillités, regardant toujours, jusqu'à la nuit tombée,
jusqu'à ne plus rien voir.
[1] Souvenez-vous des photos de la chapelle des naufragés dans la Lecture 13.
[2] Pour voir cette scène dans le film de 1935, cliquez ici. Vous y trouverez des différences importantes. Pour le film muet de 1924, cliquez ici.
[3] Un hunier et un foc d'artimon sont des voiles, le hunier rectangulaire, un foc triangulaire. Un goëlette, n'ayant normalement que deux mâts, n'avait pas de foc d'artimon, parce que l'artimon est le troisième mât. Un bout-dehors, ou beaupré, est le pôle qui précède le navire. Le liston est la bande qui entourne la coque.
[4] Ce dialogue figure dans le film de 1935. On y a ajouté le dialogue avec M Gaos de la Lecture 41.5-10. Cliquez ici. Pour le film muet de 1924, dans lequel Yann est toujours sur la Marie, cliquez ici.
39.3 "Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commencé, et ce matin-là Gaud s'était réveillée avec une inquiétude plus poignante, à cause de cette impression d'hiver..."
Pourquoi à cause de pour "because" ici? V.B.
39.4 "Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute, puisqu'elle était venue pour la première fois s'asseoir sous ce porche de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts."
Pourquoi de? VII.H.
39.10 "elle eut, avec une netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à laquelle elle songeait"
Pourquoi une forme de lequel ici? II.B.1.d.
39.11 "et les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant."
39.16 "Et puis bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et leurs
larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre..."
39.26 "Elle continuait de se mettre en toilette"
Notez la préposition entre les deux verbes. III.G.
39.13 "Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là"
Pourquoi ce que? II.B.2.b.
39.15 "Mais elle entra dans la chapelle derrière Fante, sans rien dire"
Notez qu'on dit entrer dans en français. VII.J.
39.18 "Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre et la poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des genoux, elles s'en allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents."
Pourquoi leurs larmes et leurs cheveux mais leur jupon?
39.19 "Il faisait vraiment si beau cette année-là que, sans les feuilles mortes qui tombaient en pluie triste sur les chemins, on eût dit le gai mois de juin."
C'est quel temps du verbe dire? Pourquoi? III.D.4.b.
39.31 "Au premier plan, des roches criblaient la mer ; mais, au delà, rien ne troublait plus son poli de miroir"
Pourquoi rien ne? VI.B.
39.7 rappeler quelque chose à quelqu'un
39.12 se composer une figure
39.12/19/26 ressembler à