Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre
heures, le sommeil la prit un moment parce qu'elle était très fatiguée.
Mais cette minute de joie immense avait laissé
dans sa tête une empreinte qui, malgré tout, était persistante ; elle se réveilla
bientôt avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque chose...
Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la confusion des
idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que
c'était...
--Ah ! Rien, hélas ! --Non, rien que Fantec.
Et une seconde fois, elle retomba tout au fond
de son même abîme. Non, en réalité, il n'y avait rien
de changé dans son attente morne et sans espérance. Pourtant, l'avoir senti
là si près, c'était comme si quelque chose émané de lui était revenu flotter
alentour ; c'était ce qu'on appelle, au pays breton, un pressigne
; et elle écoutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant que quelqu'un
allait peut-être arriver qui parlerait de lui.
5 En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra.
Il ôta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme
ceux de son fils, et s'assit près du lit de Gaud.
Il avait le coeur angoissé, lui aussi ; car son
Yann, son beau Yann était son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait
pas, non vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d'une
manière très douce : d'abord les derniers rentrés d'Islande parlaient tous de
brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le navire ; et puis surtout
il lui était venu une idée : une relâche aux îles Feroë, qui sont des îles lointaines
situées sur la route et d'où les lettres mettent très longtemps à venir ;
Voyez les îles Feroë, entre l'Ecosse et l'Islande.
(Source: WebCrawler Maps)
cela lui était arrivé à lui-même, il y avait une quarantaine d'années,
et sa pauvre défunte mère avait déjà fait dire une messe pour
son âme... Un si bon bateau, la Léopoldine, presque
neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous à bord...
La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant
la tête ; la détresse de sa petite-fille lui avait presque
rendu de la force et des idées ; elle rangeait le ménage, regardant
de temps en temps le petit portrait jauni de son Sylvestre accroché au granit
du mur, avec ses ancres de marine et sa couronne funéraire en perles noires
; non, depuis que le métier de mer lui avait pris son
petit-fils, à elle, elle n'y croyait plus, au retour des marins ; elle
ne priait plus la Vierge que par crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres,
lui gardant une mauvaise rancune dans le coeur.
Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes,
ses grands yeux cernés regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard
qui ressemblait au bien-aimé ; rien que de l'avoir là, près d'elle, c'était
une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus
rapprochée de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus douces, et
elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la Vierge, étoile-de-la-mer.
Une relâche là-bas, dans
ces îles, pour des avaries peut-être ; c'était une chose possible en effet.
Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de
toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout
n'était pas perdu, puisqu'il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant
quelques jours, elle se remit encore à attendre.
10 C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les tombées de nuit
lugubres où, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière,
et noir aussi alentour, dans le vieux pays breton.
Les jours eux-mêmes semblaient
n'être plus que des crépuscules ; des nuages immenses, qui passaient lentement,
venaient faire tout à coup des obscurités en plein midi. Le vent bruissait
constamment, c'était comme un son lointain de grandes
orgues d'église, jouant des airs méchants ou désespérés ; d'autres
fois cela se rapprochait tout près contre la porte, se mettant à rugir comme
les bêtes.
Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours
plus affaissée, comme si la vieillesse l'eût déjà frôlée de son aile chauve.
Très souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de noces,
les dépliant, les repliant comme une maniaque,
--surtout un de ses maillots en laine bleue qui avait gardé la forme de son
corps ; quand on le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même,
comme par habitude, les reliefs de ses épaules et de sa poitrine ; aussi à la
fin elle l'avait posé tout seul dans une étagère de leur armoire, ne voulant
plus le remuer pour qu'il gardât plus longtemps cette empreinte.
Chaque soir, des brumes froides montaient
de la terre ; alors elle regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits
panaches de fumée blanche commençaient à sortir ça et là des chaumières
des autres : là partout les hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs, ramenés
par le froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées
devaient être douces ; car le renouveau d'amour était commencé avec l'hiver
dans tout ce pays des Islandais... Cramponnée à l'idée de ces îles où
il avait pu relâcher, ayant repris une sorte d'espoir,
elle s'était remise à l'attendre...[1]
Il ne revint jamais.
15 Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu
d'un grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer. Avec
la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice ; c'était elle qui l'avait
bercé, qui l'avait fait adolescent large et fort, --et ensuite elle l'avait
repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un profond mystère avait
enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s'étaient
agités au-dessus, des rideaux mouvants et tourmentés, tendus pour cacher
la fête ; et la fiancée donnait de la voix, faisait toujours son plus grand
bruit horrible pour étouffer les cris. --Lui, se souvenant de Gaud, sa femme
de chair, s'était défendu, dans une lutte de géant, contre cette épousée de
tombeau. Jusqu'au moment où il s'était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir
[cf. 40.16], avec un grand cri profond comme un taureau
qui râle, la bouche déjà emplie d'eau ; les bras ouverts, étendus et
raidis pour jamais.
Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux
qu'il avait conviés jadis. [cf. 2.24] Tous, excepté Sylvestre, qui, lui, s'en
était allé dormir dans des jardins enchantés, --très loin, de l'autre
côté de la terre... [2]
[1]"elle s'était remise à l'attendre..."
Pour voir l'attente de Gaud dans le téléfilm de Daniel Vigne, tourné en 1996 en partie à Paimpol, cliquez ici. Pour le film muet de 1924, cliquez ici.
[2] Pour voir la mort de Yann pendant une tempête dans le film muet de 1924, cliquez ici.
Maintenant que vous avez terminé la lecture du roman, on peut vous dire ce
que le nom Léopoldine aurait signalé pour les lecteurs contemporains
de Loti.
Victor Hugo (1802-1885), le poète français le
plus célèbre du dix-neuvième siècle, avait une fille qui s'appelait Léopoldine
(un nom assez rare en France). En 1843, peu de temps après son mariage, elle
s'est noyée lors d'une tempête, quand elle était avec son nouveau mari à Villequier.
L'événement était signalé dans tous les journaux de l'époque,
à cause de la célébrité de Victor Hugo, et continuait à faire partie de l'héritage
culturel des Français parce que l'auteur, quatre ans plus tard, a immortalisé
la mort de sa fille dans un de ses poèmes les plus importants, "A
Villequier." Donc, en 1886, lors de la première publication de Pêcheur
d'Islande, tout lecteur français, en voyant le nom Léopoldine, aurait
pensé immédiatement à la fille de Victor Hugo et à sa façon de mourir.
Bien que Loti eût pu trouver dans la seule histoire
de Léopoldine Hugo l'inspiration pour le nom du deuxième bateau de pêche, l'idée
aurait pu aussi lui venir lors d'un de ses séjours à Paimpol, quand il a visité
la chapelle de Perros-Hamon, dont il parle à plusieurs reprises dans le roman,
et dont nous avons présenté des photos dans la Lecture 13. (C'est là que Gaud
s'arrête pour passer du temps pendant sa promenade à Pors-Even pour voir le
père de Yann.) Si vous regardez attentivement une des plaques funéraires qui
s'y trouvait alors (et qui s'y trouve toujours aujourd'hui), vous verrez qu'il
y avait une Léopoldine qui a fait naufrage en 1877, plusieurs années
avant que Loti n'ait écrit Pêcheur d'Islande.
(Source: Archives personnelles)
Le François Floury dont cette plaque commémore
la mort était sans doute un parent de Guillaume Floury, un pêcheur de Pors-Even
qui a servi de modèle à Loti en créant le personnage de Yann. (Cf. ci-dessous)
En voyant cette plaque, Loti aurait sans doute remarqué le lien avec l'histoire
tragique de la fille de Victor Hugo. Elle a donc pu lui servir d'inspiration
immédiate.
Quoique l'histoire de Yann Gaos soit une fiction,
la mort à la mer était une réalité toujours présente pour les "Islandais" et
leurs familles. A Ploubazlanec, cette triste réalité est commémorée
par "Le mur des disparus" dans le cimetière. Comme vous pouvez voir sur ces
photos, on a commémoré la mort des 2000 marins perdus à la mer par des
plaques funéraires fixées sur un mur que tout le monde peut voir.
(Source: Archives personnelles)
(Source: Archives personnelles)
J'y ai trouvé même une plaque qui commémorait la perte d'un bateau de pêche qu'on avait nommé le Pierre Loti, mais qui, en 1905, n'avait pas eu pour autant plus de chance que les autres.
(Source: Archives personnelles)
Mais ce qui, pour moi, a rendu la tragédie de cette vie réelle fut la rencontre fortuite avec Mme Annette Guilcher, que vous voyez ci-dessous. Elle est fille et petite fille d'Islandais, elle a vu le dernier départ des "Islandais", en 1935, pour faire la pêche en Islande, et pendant plus d'une heure elle m'a raconté les tristes événements de leur vie. Elle m'a accordé cette photo à côté de la plaque qui marque la tombe de Guillaume (Yann) Floury, le frère de sa grand-mère, et l'homme qui, dit-on, a servi de modèle à Loti pour Yann Gaos. Comme vous pouvez lire sur la plaque, cependant, ce Yann, quoique mort à la mer, n'est pas mort en Islande, mais près de Pors-Even, où il était patron d'un bateau de sauvetage qui a coulé en 1899, treize ans après la publication de Pêcheur d'Islande.
(Source: Archives personnelles)
1. Qu'est-ce que c'est qu'un pressigne?
2. Comment est-ce que le père de Yann explique-t-il le retard de la Léopoldine?
3. Pourquoi Yvonne ne croit-elle plus au retour des pêcheurs?
4. Qu'est-ce que Gaud fait maintenant pour se souvenir de Yann?
5. Est-ce que Yann accepte ses "noces" avec la mer tranquillement?
41.4 "Non, en réalité, il n'y avait rien de changé dans son attente morne et sans espérance."
Pourquoi de? VII.H.
41.5 "Il ôta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient
en boucles comme ceux de son fils, et s'assit près du lit de Gaud."
41.16 "Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il avait conviés
jadis."
Comprenez-vous ceux? II.F.
41.6 "sa pauvre défunte mère avait déjà fait dire une messe pour son âme..."
Comprenez-vous cette construction? III.K.1.
41.6 "Un si bon bateau, la Léopoldine, presque neuf, et de
si forts marins qu'ils étaient tous à bord..."
41.11 " d'autres fois cela se rapprochait tout près contre la porte,
se mettant à rugir comme les bêtes."
Pourquoi de et non pas des? I.C.1.
41.7 "la détresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées"
Pourquoi le partitif ici?
41.8 "elle se sentait plus rassurée, plus rapprochée de son Yann."
Pourquoi se sentir pour "to feel" ici? VII.I.
41.12 "aussi à la fin elle l'avait posé tout seul dans une étagère de leur armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardât plus longtemps cette empreinte."
Pourquoi le subjonctif ici? III.D.2.b.
41.11 "des nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire
tout à coup des obscurités en plein midi."
41.13 "Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre"
41.15 "Tout le temps, des voiles obscurs s'étaient agités au-dessus,
des rideaux mouvants et tourmentés, tendus pour cacher la fête"
41.16 "Tous, excepté Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans des
jardins enchantés"
Pourquoi des? I.A.2.
41.13 "alors elle regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de fumée blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres"
Notez la préposition entre le verbe conjugué et l'infinitif. III.G.