La seconde fois qu'ils
s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fils Gaos avait été désigné pour lui
donner le bras. D'abord elle s'était imaginé en être contrariée : défiler dans
la rue avec ce garçon, que tout le monde regarderait à cause de sa haute
taille, et qui du reste ne saurait probablement rien lui dire en route!
... Et puis, il l'intimidait, celui-là, décidément, avec son grand air sauvage.
A l'heure dite, tout le monde étant déjà réuni
pour le cortège, ce Yann n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait
pas, et déjà on parlait de ne point l'attendre. Alors elle s'était aperçue que,
pour lui seul, elle avait fait toilette ; avec n'importe
quel autre de ces jeunes hommes, la fête, le bal, seraient pour elle manqués
et sans plaisir...
A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi,
s'excusant sans embarras auprès des parents de la mariée. Voilà : de grands
bancs de poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient été signalés d'Angleterre
comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny ;
L'île d'Aurigny (qui appartient à l'Angleterre) est marquée d'une étoile rouge, ainsi que Paimpol.
(Source: Mapquest)
alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareillé en
hâte. Un émoi dans les villages, les femmes cherchant leurs maris dans les cabarets,
les poussant pour les faire courir ; se démenant elles-mêmes pour hisser
les voiles [1]; aider à la manoeuvre, enfin un vrai branle-bas dans le pays...
Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il
racontait avec une extrême aisance ; avec des gestes à lui, des roulements d'yeux,
et un beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux
la précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu de
ses phrases un certain petit hou! prolongé, très drôle, -- qui est un
cri de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au son flûté du vent.
Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un remplaçant bien vite et de
le faire accepter par le patron de la barque auquel il s'était loué pour
la saison d'hiver. De là venait son retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer
les noces, il allait perdre toute sa part de pêche.
5 Ces motifs avaient été parfaitement compris par
les pêcheurs qui l'écoutaient et personne n'avait songé à lui en
vouloir ; --on sait bien, n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins
dépendant des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements
du temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres Islandais qui
étaient là regrettaient seulement de n'avoir pas été avertis assez tôt pour
profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui allait passer au
large.
Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus
qu'à offrir son bras aux filles. Les violons commençaient dehors leur musique,
et gaiement on s'était mis en route.
Un cortège de noces breton à Loguivy-Plougras
Source: Carte postale ancienne
D'abord il ne lui avait dit que de ces galanteries
sans portée, comme on en conte pendant les fêtes de mariages aux jeunes
filles que l'on connaît peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient
des étrangers l'un pour l'autre ; ailleurs dans le cortège, ce n'était que cousins
et cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques paires
aussi ; car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en amour, à l'époque de
la rentrée d'Islande. (Seulement on a le coeur honnête, et l'on s'épouse après.)
Mais le soir, pendant qu'on dansait, la
causerie étant revenue entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui
avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue
:
--Il n'y a que vous dans Paimpol, --et même dans
le monde, --pour m'avoir fait manquer cet appareillage ; non, sûr que pour aucune
autre, je ne me serais dérangé de ma pêche, Mademoiselle Gaud...
10 Etonnée d'abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était
venue à ce bal un peu comme
une reine, et puis charmée délicieusement, elle avait fini par répondre
:
--Je vous remercie, Monsieur Yann ; et moi-même
je préfère être avec vous qu'avec aucun autre.
Ç'avait été tout. Mais, à partir de ce moment
jusqu'à la fin des danses, ils s'étaient mis à se parler d'une façon différente,
à voix plus basse et plus douce...
On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples
presque toujours ensemble. Quand lui venait la
reprendre, après avoir par convenance dansé avec quelque autre, ils échangeaient
un sourire d'amis qui se retrouvent et continuaient leur conversation d'avant
qui était très intime. Naïvement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues,
ses salaires, les difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait fallu
élever les quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné. --A présent, ils
étaient tirés de la peine, surtout à cause d'une épave que leur père avait rencontrée
en Manche, et dont la vente leur avait rapporté 10000 francs, part faite à l'état
; cela avait permis de construire un premier étage au-dessus de leur maison,
--laquelle était à la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres,
au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue très belle.
Voici la maison à Pors Even de Guillaume Floury, qui a servi de modèle pour Yann Gaos, dans une vieille carte postale et, avec trois étudiants de Kent State devant, aujourd'hui. Vous pouvez voir qu'on a ajouté un deuxième étage
![]()
--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande
: partir comme ça dès le mois de février, pour un tel pays, où il fait si froid
et si sombre, avec une mer si mauvaise...
15 ... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait
comme chose d'hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la
nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des
idées de mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence,
qu'elle avait écoutés un peu comme une fiancée
; il n'avait pourtant pas l'air d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires
à tout le monde... [3]
--... Le métier est assez bon tout de même, avait-il
dit, et pour moi je n'en changerais toujours pas. Des années, c'est 800 francs
; d'autres fois 1200, que l'on me donne au retour et que je porte à notre mère.
--Que vous portez à votre mère, Monsieur Yann
?
--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais,
c'est l'habitude comme ça, Mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose
bien due et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
jamais d'argent. Le dimanche, c'est notre mère qui m'en donne un peu quand je
viens à Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette année notre père
m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi je n'aurais jamais
voulu venir aux noces ; oh ! Non, sûr, je ne serais pas venu vous donner le
bras avec mes habits de l'an dernier...
Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils
n'étaient peut-être pas très élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste
très courte, ouverte sur un gilet d'une forme un peu
ancienne ; mais le torse qui se moulait dessous était irréprochablement beau,
et alors le danseur avait grand air tout de même.
20 En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois
qu'il avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et
comme son regard restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour
qu'elle fût bien prévenue qu'il n'était pas riche !
Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours
bien en face ; répondant très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme,
toujours plus étonnée et attirée vers lui. Quel mélange
il était, de rudesse sauvage et d'enfantillage câlin ! Sa voix grave,
qui avec d'autres était brusque et décidée, devenait, quand il lui parlait,
de plus en plus fraîche et caressante ; pour elle seule, il savait la faire
vibrer avec une extrême douceur, comme une musique
voilée d'instruments à cordes.
Et quelle chose singulière
et inattendue, ce grand garçon avec ses allures désinvoltes, son aspect terrible,
toujours traité chez lui en petit enfant et trouvant cela naturel ; ayant couru
le monde, toutes les aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents
cette soumission respectueuse, absolue.
Elle le comparait avec d'autres, avec trois ou
quatre freluquets de Paris, commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient
poursuivie de leurs adorations, pour son argent. [4] Et celui-ci lui semblait
être ce qu'elle avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau.
Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait
raconté que, chez elle aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à l'aise comme
à présent ; que son père avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait
beaucoup d'estime pour les Islandais ; qu'elle-même se rappelait avoir couru
pieds nus, étant toute petite, --sur la grève, --après la mort de sa pauvre
mère...
25 ... Oh ! Cette nuit de bal, la nuit délicieuse,
décisive et unique dans sa vie, --elle était déjà presque
lointaine, puisqu'elle datait de décembre et qu'on était en mai. Tous
les beaux danseurs d'alors pêchaient à présent là-bas, épars sur la mer d'Islande,
--y voyant clair, au pâle soleil, dans leur solitude immense, tandis que l'obscurité
se faisait tranquillement sur la terre bretonne.
[1] Notez l'égalité des femmes dans cette culture. C'est toujours le cas parmi les pêcheurs bretons aujourd'hui.
[3] "S'il n'avait pas eu des idées de mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence, qu'elle avait écoutés un peu comme une fiancée ; il n'avait pourtant pas l'air d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le monde..."
Un autre exemple du discours indirect libre. Sont-ce les pensées de Gaud?
[4] C'est un thème qu'on retrouve à travers la littérature française du dix-neuvième siècle, surtout chez Balzac: l'homme moderne adore l'argent avant toute autre chose.
1. Où Gaud a-t-elle rencontré Yann la deuxième fois?
2. Comment Gaud s'est-elle imaginé Yann avant cette deuxième rencontre?
3. Pourquoi Yann est-il arrivé en retard?
4. Qu'est-ce que Yann a sacrifié pour venir aux noces?
5. Qu'est-ce que Yann dit à Gaud qui étonne cette dernière?
6. Qu'est-ce qui a tiré la famille de Yann de la peine économique?
7. Pourquoi Gaud avait-elle cru que Yann avait des idées de mariage?
8. Qu'est-ce que Yann fait avec l'argent qu'il reçoit?
9. Qu'est-ce que Yann a fait faire avant de venir accompagner Gaud?
10. Pourquoi Gaud raconte-t-elle à Yann la pauvreté de sa jeunesse?
7.1 "défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le monde regarderait à cause de sa haute taille, et qui du reste ne saurait probablement rien lui dire en route!
Les deux pronoms renvoient à "ce garçon". Pourquoi qui, pourquoi que? II.B.1.a. II.B.1.b.
7.3 "Un émoi dans les villages, les femmes cherchant leurs maris dans
les cabarets, les poussant pour les faire courir"
7.4 "Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un remplaçant bien
vite et de le faire accepter par le patron de la barque auquel il s'était
loué pour la saison d'hiver."
7.18 "Ainsi cette année notre père m'a fait faire ces habits neufs
que je porte"
7.21 "pour elle seule, il savait la faire vibrer avec une extrême
douceur, comme une musique voilée d'instruments à cordes."
Voici quatre exemples du faire causatif. Les comprenez-vous? III.K.
7.5 "Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui l'écoutaient"
Comprenez-vous cette construction? III.C.1.
7.5 "personne n'avait songé à lui en vouloir"
Notez le syntaxe de cette négation sujet. VI.B.
7.7 "D'abord il ne lui avait dit que de ces galanteries sans portée, comme
on en conte pendant les fêtes de mariages aux jeunes filles que l'on
connaît peu."
7.8 "Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant revenue
entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement,
la regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue :"
Quelle différence y a-t-il entre pendant et pendant que? V.B.
7.20 "Et comme son regard restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour qu'elle fût bien prévenue qu'il n'était pas riche !"
Pourquoi le subjonctif ici? III.D.2.b.