Lecture 8: Pêcheur d'Islande I:5 (suite et fin)

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I:5 (suite et fin)

     Gaud restait à sa fenêtre. [1] La place de Paimpol, presque fermée de tous côtés par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit ; on n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se séparer davantage des choses terrestres, --qui maintenant, à cette heure crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpure noire de pignons et de vieux toits. [cf. la photo à la fin de la Lecture 6] De temps en temps une porte se fermait, ou une fenêtre ; quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un cabaret, s'en allait par les petites rues sombres ; ou bien quelques filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubépine comme pour la lui faire sentir ; on voyait encore un peu dans l'obscurité transparente ces légères touffes de fleurettes blanches.

Voici une gerbe d'aubépine, qu'on trouve partout dans la région de Paimpol.

(Source: http://netia59.ac-lille.fr/fou/0591252R/IMAGES/fleurs%20blanches/aubepine%20g.JPG)

L'odeur fragile de l'aubépine jouera un rôle très important pour le jeune Marcel dans Combray, le roman de Marcel Proust que vous lirez dans FR 33337 (Introduction to the French Novel)

Il y avait du reste une autre odeur douce qui était montée des jardins et des cours, celle des chèvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, --et aussi une vague senteur de goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes des rêves.

     Gaud avait passé bien des soirées à cette fenêtre, regardant cette place mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à ce même bal...


     ... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes de valseurs commençaient à tourner. Elle se le rappelait, lui, dansant avec d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou moins l'amant ; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à leurs appels... comme il était différent avec celles-là ! ...

     Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et tournant avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en arrière. Ses cheveux bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peu sur son front et remuaient au vent des danses ; Gaud, qui était assez grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.

5   De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près de l'autre, se faisant des révérences, prenant des figures timides pour se dire bien bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en fût autrement, bien sûr ; mais c'est égal, il s'amusait, lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si naïfs ; il échangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime qui disaient : "comme ils sont gentils et drôles à regarder, nos deux petits frères ! ..."

     On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit : baisers de cousins, baisers de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un bon air franc et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l'avait pas embrassée, bien entendu ; on ne se permettait pas cela avec la fille de M. Mével ; peut-être seulement la serrait-il un peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne résistait pas, s'appuyait au contraire, s'étant donnée de toute son âme. Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui l'entraînait tout entière vers lui, ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque chose, mais c'était son coeur qui avait commencé le mouvement. [2]

     --Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? disaient deux ou trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins, ou bien deux. En effet, elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui elle eût jamais fait attention dans sa vie.

     En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la débandade, au petit jour glacé, ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, elle avait traversé cette même place avec son père, nullement fatiguée, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis et tout suave.


     ... La nuit de mai était tombée depuis longtemps ; les fenêtres s'étaient toutes peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs ferrures. Gaud restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire : "voilà une fille qui, pour sûr, rêve à son galant". Et c'était vrai, qu'elle y rêvait, --avec une envie de pleurer par exemple ; ses petites dents blanches mordaient ses lèvres, défaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche [cf. 4.11]. Et ses yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien des choses réelles...

10  ... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas revenu ? Quel changement en lui ? Rencontré par hasard, il avait l'air de la fuir, en détournant ses yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides.

     Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non plus :

     --C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud, disait-il, si ton père le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est très sage, sans en avoir l'air ; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin ! à chaque saison de pêche les capitaines se disputent pour l'avoir...

     La permission de son père, elle était bien sûre de l'obtenir, car jamais elle n'avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était donc bien égal qu'il ne fût pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours du cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les armateurs voudraient confier des navires.

     Cela lui était égal aussi qu'il fût un peu un géant ; être trop fort, ça peut devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du tout à la beauté.

15 Par ailleurs elle s'était informée, sans en avoir l'air, auprès des filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour : on ne lui connaissait point d'engagements ; sans paraître tenir à l'une plus qu'à l'autre, il allait de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien qu'à Paimpol, auprès des belles qui avaient envie de lui.

Lézardrieux se trouve à l'ouest de Paimpol.

(Source: WebCrawler Maps)

     Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer sous ses fenêtres, reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff, qui était jolie assurément, mais dont la réputation était fort mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.

Plus ça change ...



     On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté ; qu'étant gris un soir, dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs fêtes, il avait lancé une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas lui ouvrir...

     Tout cela, elle le lui pardonnait : on sait bien comment sont les marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il avait le coeur bon, pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour la quitter après ; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A présent elle était incapable de s'attacher à un autre et de changer. Dans ce même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise petite, entêtée dans ses idées comme aucune autre ; cela lui était resté. Belle demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait façonnée, elle demeurait dans le fond toute pareille.

     Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le revoir, et il n'était même pas venu lui dire adieu avant le départ d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour elle ; le temps ralenti semblait se traîner--jusqu'à ce retour d'automne pour lequel elle avait formé ses projets d'en avoir le coeur net et d'en finir...

20 ... Onze heures à l'horloge de la mairie, --avec cette sonorité particulière que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps.

     A Paimpol, onze heures, c'est très tard ; alors Gaud ferma sa fenêtre et alluma sa lampe pour se coucher...

     Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie ; ou, comme lui aussi était fier, était-ce la peur d'être refusé, la croyant trop riche ? ... Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout simplement ; mais c'était Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait pas se faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille de paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait déjà son air et sa toilette...

     ... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une fille qui rêve : d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante, ajustée à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.

     Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait beaucoup causer les gens, par sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus parfaite ; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douces comme celles des statues en marbre [3]; ses mouvements en changeaient les aspects, et chacune de ses poses était exquise à regarder.

25  La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait avec un peu de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être perdue pour tous, se dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui.

     Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la beauté de son corps. Du reste, dans cette région de Bretagne, chez les filles des pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette beauté-là ; on ne la remarque plus guère, et même les moins sages d'entre elles, au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non, ce sont les raffinés des villes qui attachent tant d'importance à ces choses pour les mouler ou les peindre...

     Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient enroulés au-dessus des oreilles, et les deux nattes tombèrent sur son dos comme deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur le haut de sa tête, --ce qui était commode pour dormir ; --alors, avec son profil droit, elle ressemblait à une vierge romaine.

     Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre, elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, --comme une enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose ; après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les défaire, à les défaire pour s'amuser, pour les étendre ; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt. [4]

     Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était déployée à présent comme un voile...


30 Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle, sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par s'endormir, du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son petit-fils et à la mort.


    Et, à cette même heure, à bord de la Marie, --sur la mer Boréale qui était ce soir-là très remuante, --Yann et Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des chansons, tout en faisant gaiement leur pêche à la lumière sans fin du jour... [6]

Observations

[1] Comme vous le verrez, Gaud sera souvent à sa fenêtre, l'image d'un être solitaire qui observe un monde auquel elle ne participe pas.

[2] A quoi Loti attribue-t-il ici le commencement de l'amour?

[3] Encore une fois, notez le lien entre ce qui est libre des contraintes imposées par la société, la nature, et la perfection. Cf. 4.25.

[4] En comparant Gaud à une druidesse, Loti l'associe, comme il a fait plus tôt avec Yann, à une époque plus primitive, plus proche de la nature.

[6] Avec ces derniers paragraphes (8.29-31), Loti rappelle les derniers paragraphes de l'épisode de la première rencontre d'Eugénie et de son cousin Charles dans Eugénie Grandet (3.60-64), où Balzac nous donne les rêves ou les pensées de Charles, Eugénie, Mme Grandet, Grandet, et Nanon avant de s'endormir. C'est une première indication qu'il va se servir de parallèles avec le roman balzacien dans Pêcheur d'Islande.

Révision de la lecture

1. Qu'est-ce que Gaud voit de sa fenêtre?
2. Pourquoi Yann n'avait-il pas embrassé Gaud à la fin de la nuit?
3. Pourquoi Gaud regardait-elle Yann si directement?
4. Comment Yann et Gaud se sont-ils dit adieu, à la fin de la nuit?
5. Après ce bal, comment Yann traitait-il Gaud?
6. Pourquoi Sylvestre loue-t-il Yann à Gaud?
7. Qu'est-ce que Gaud avait fait pour savoir si Yann avait déjà une amie?
8. Qu'est-ce qui lui avait fait mal?
9. Pourquoi Gaud n'a-t-elle pas demandé à Yann une explication de ses actions?
10. Pendant que Gaud se jette au lit, que font Yvonne, Yann et Sylvestre?

Révision de la grammaire

8.1 " quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un cabaret, s'en allait par les petites rues sombres"

Que veut dire ancien ici, devant le substantif? IV.D.

8.1 "Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubépine comme pour la lui faire sentir"
8.13 "D'abord, un marin comme ça, il suffirait d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours du cabotage"
8.24 "Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait beaucoup causer les gens,"

Comprenez-vous ces constructions avec faire? III.K.

8.2 "Gaud avait passé bien des soirées à cette fenêtre"
8.3 "Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes de valseurs commençaient à tourner."

Savez-vous pourquoi on dit beaucoup de (trop de, un peu de, moins de, etc.) mais bien des? I.D.

8.3 "Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes de valseurs commençaient à tourner."

Notez la préposition après ce verbe suivi d'un infinitif. III.G.

8.6 "On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit"
8.17 "On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté"
8.18 "Dans ce même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise petite, entêtée dans ses idées comme aucune autre"
8.22 "Dans Paimpol, on critiquait déjà son air et sa toilette... "

Notez comment on utilise on en français.

8.6 "peut-être seulement la serrait-il un peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin"
8.22 "Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie"

Notez l'inversion du sujet et du verbe quand une phrase commence avec peut-être. VIII.A.2.

8.7 "mais elle avait cette excuse, c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui elle eût jamais fait attention dans sa vie."

Pourquoi le subjonctif ici? III.D.2.a.i.

8.12 "tu n'en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille."

Pourquoi en ici? II.G.