(1) "Jean-François de Nantes ;
Jean-François.
Jean-François !
ils chantaient, les deux grands enfants."
Les marins chantaient souvent en mer, surtout quand leur travail était
monotone. Ces chansons s'appellent des "chansons de bord."
Voici une version (il y en a plusieurs) de "Jean-François de Nantes," la chanson
de bord que Sylvestre et Yann chantent pour faire passer le temps.
(Source: http://www.bretagnenet.com/strobinet/pub/trobzh/nantes.htm)
Pour entendre la chanson,
https://www.youtube.com/watch?v=nT5LbTNogAw. Je laisse l'explication du
texte à de plus malins:)
Environ un mois plus tard. --En juin.
Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps
rare que les matelots appellent le calme blanc ; c'est-à-dire que rien
ne bougeait dans l'air, comme si toutes les brises étaient épuisées, finies.
Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre,
qui s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, passait aux gris plombés, aux
nuances ternes de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient un éclat
pâle, qui fatiguait les yeux et qui donnait froid.
W1474 Bras de Seine près de Giverny, brouillard 1897 (Raleigh, NC North Carolina Museum of Art)
![]()
(Source: http://ncartmuseum.org/collections/european/french/pictures/pic_011s.html)
Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que
des moires changeantes qui jouaient sur la mer ; des cernes très légers, comme
on en ferait en soufflant contre un miroir.
Moire: "aspect ondé, changeant, chatoyant d'une surface" (Petit Robert). Dite souvent d'un tissu, dont voici un exemple.
(Source: http://images.viewimages.com/wm/AB002752.jpg)
Toute l'étendue luisante semblait couverte d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient, très vite effacés, très fugitifs.
(Source: http://www.intermonet.com/oeuvre/nymphea2.htm)
5 Eternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire : un soleil qui n'indiquait plus aucune heure restait là toujours, pour présider à ce resplendissement de choses mortes ; il n'était lui-même qu'un autre cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo trouble.
W576 Coucher de soleil sur la Seine, effet d'hiver 1880 (Paris:
Musée du Petit Palais)
(Source: http://www2.iinet.com/art/19th/french/monet/monet92.jpg)
Yann et Sylvestre, en pêchant à côté
l'un de l'autre, chantaient : Jean-François de Nantes, la chanson qui
ne finit plus, --s'amusant de sa monotonie même et se regardant du coin de l'oeil
pour rire de l'espèce de drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient perpétuellement
les couplets, en tâchant d'y mettre un entrain nouveau à chaque fois. Leurs
joues étaient roses sous la grande fraîcheur salée ; cet air qu'ils respiraient
était vivifiant et vierge ; ils en prenaient plein leur poitrine, à la source
même de toute vigueur et de toute existence. [1]
Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects
de non-vie, de monde fini ou pas encore créé ; la lumière n'avait aucune chaleur
; les choses se tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard
de cette espèce de grand oeil spectral qui était le soleil.
La Marie projetait sur l'étendue une ombre
qui était très longue comme le soir, et qui paraissait
verte, au milieu de ces surfaces polies reflétant les blancheurs du ciel
;
W126 Bateaux de pêche en mer 1868 (Farmington, CT: Hill-Stead Museum)
(Source: http://www2.iinet.com/art/19th/french/monet/monet2h.jpg)
Une goélette navigant devant les rochers de Tvisker sur la côte sud-est d'Islande
Roturier, Islandais: Mémoire de la grande pêche 29
alors, dans toute cette partie ombrée qui ne miroitait pas, on pouvait
distinguer par transparence ce qui se passait sous l'eau : des poissons
innombrables, des myriades et des myriades, tous pareils, glissant doucement
dans la même direction, comme ayant un but dans leur perpétuel voyage. C'étaient
les morues qui exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en long dans
le même sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures grises, et sans
cesse agitées d'un tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité à cet
amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue brusque, toutes
se retournaient en même temps, montrant le brillant de leur ventre argenté ;
et puis le même coup de queue, le même retournement, se propageait dans le banc
tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames de métal
eussent jeté, entre deux eaux, chacune un petit éclair.
Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore ;
donc c'était le soir décidément. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur
de plomb qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait
plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la
lune.
10 Il éclairait pourtant ; mais on eût dit qu'il n'était
pas du tout loin dans l'espace ; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement
jusqu'au bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste,
flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des eaux.
W781 Coucher de soleil à Pourville 1882 (Washington, DC: Kreeger Museum)
(Source: http://www.kreegermuseum.com/frames/menu_frame.htm)
La pêche allait assez vite ; en regardant dans
l'eau reposée, on voyait très bien la chose se faire : les morues venir mordre,
d'un mouvement glouton ; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme
pour mieux se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux
mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, --rejetant la bête à qui devait l'éventrer
et l'aplatir.
La flotille des Paimpolais était éparse sur ce
miroir tranquille, animant ce désert. Ça et là paraissaient les petites
voiles lointaines, déployées pour la forme puisque rien ne soufflait,
et très blanches, se découpant en clair sur les grisailles des horizons.
Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si calme,
si facile, celui de pêcheur d'Islande ; --un métier de demoiselle...
Et Yann s'occupait bien peu d'être si beau et
d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant
et ne jouant jamais qu'avec celui-là ; renfermé au contraire, avec les autres,
et plutôt fier et sombre ; --très doux pourtant quand on avait besoin de lui
; toujours bon et serviable quand on ne l'irritait pas.
15 Eux chantaient cette chanson-là ; les deux autres, à quelques
pas plus loin, chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de somnolence,
de santé et de vague mélancolie.
On ne s'ennuyait pas et le temps passait.
En bas, dans la cabine, il y avait toujours du
feu, couvant au fond du fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille était
maintenu fermé pour procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin
de sommeil. Il leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes,
élevés dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais, quand la poitrine
profonde s'est gonflée tout le jour à même l'atmosphère infinie, elle s'endort
elle aussi, après, et ne remue presque plus ; alors
on peut se tapir dans n'importe quel petit trou comme
font les bêtes.
On se couchait après le quart, par fantaisie,
à des moments quelconques, les heures n'important plus dans cette clarté continuelle.
Et c'étaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui
reposaient de tout.
Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela
par exemple agitait les dormeurs : en se disant que dans six semaines la pêche
allait finir, et qu'ils en posséderaient bientôt, des nouvelles, ou des anciennes
déjà aimées, ils rouvraient tout grands leurs yeux.
20 Mais cela venait rarement ; ou bien alors on y songeait plutôt
à la manière honnête : on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs,
les parentes... avec l'habitude de la continence, les sens aussi s'endorment--pendant
des périodes bien longues...
[1] Ici encore apparaît l'idée qu'ils sont, dans cette nature, près de l'origine de l'existence et de la force. Cf. 3.1.
1. Qu'est-ce que c'est qu'un calme blanc?
2. Pourquoi ne pouvait-on pas déterminer l'heure?
3. Qu'est-ce que Yann et Sylvestre font en pêchant?
4. Qu'est-ce qui est l'effet de l'air qu'ils respiraient?
5. Qu'est-ce qu'on peut voir dans l'ombre de la Marie?
6. Comment les morues nagent-ils?
7. Qu'est-ce qu'on fait avec les morues, une fois qu'on les a prises?
8. Qu'est-ce que Loti veut dire quand il dit que les voiles des bateaux étaient
"déployées pour la forme"?
9. Qu'est-ce qu'on fait dans la cabine pour que les pêcheurs qui sont en bas
puissent dormir?
10. Comment ces pêcheurs songent-ils aux femmes?
9.2 " c'est-à-dire que rien ne bougeait dans l'air, comme si toutes
les brises étaient épuisées, finies."
9.12 "Çà et là paraissaient les petites voiles lointaines, déployées pour
la forme puisque rien ne soufflait"
Notez la construction quand rien est le sujet. VI.B.
9.12 "La flotille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille,
animant ce désert."
9.6 "cet air qu'ils respiraient était vivifiant et vierge"
9.7 " les choses se tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous
le regard de cette espèce de grand oeil spectral qui était le soleil."
9.8 "La Marie projetait sur l'étendue une ombre qui était très longue
comme le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies
reflétant les blancheurs du ciel"
Notez les formes de l'adjectif démonstratif. IV.B.
9.8 "alors, dans toute cette partie ombrée qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui se passait sous l'eau"
Pourquoi ce qui ici? II.B.2.a.
9.10 "Il éclairait pourtant ; mais on eût dit qu'il n'était pas
du tout loin dans l'espace ; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement
jusqu'au bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste,
flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des eaux."
9.8 "et puis le même coup de queue, le même retournement, se propageait
dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames
de métal eussent jeté, entre deux eaux, chacune un petit éclair."
9.17 "Il leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes,
élevés dans les villes, en eussent désiré davantage."
Notez l'utilisation du plus-que-parfait du subjonctif pour exprimer quel autre temps du verbe? III.D.4.b.
9.18 "Et c'étaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de tout."
Pourquoi de ici, et non pas des? I.C.1.